Capucine, tu veux te marier?
Et toi, tu veux? repousse aussitôt la main du gros Michel Duroc, en riant, il montre les dents en coin et regarde les formes généreuses de Capucine Agapova.
Tu ty décides? lance Michel en sapprochant delle. Sinon on va se rouler dans la grange laissemoi au moins te tenir!
Capucine ne réfléchit pas longtemps, elle pousse Michel dans un buisson dorties. Il senvole comme un hélicoptère, les bras battant comiquement. Un rire éclate dans le club où les jeunes se pressent.
Hé, la bombonne, sort Michel, en se frottant la nuque et en crachant sous le pied de Capucine, tu crois que je rigole? Cest bien à tes frais!
Capucine tourne le visage, les lèvres pincées. Sa meilleure amie Nathalie lui pose la main sur lépaule. Allez, Capucine, tu ne connais pas encore Michel? Il ne fait que se moquer.
Capucine esquisse un sourire. Elle ne veut pas pleurer, elle sy habitue. Elle comprend que Nathalie sait lapaiser ; on ne lappelle pas «poupée», elle est forte, mais à côté de Capucine on se sent comme un bouleau.
Allons, le film commence bientôt, propose Nathalie, et elles pénètrent, toutes deux, dans lobscurité du club villageois.
En tirant légèrement sur sa robe, Capucine sassied sur les bancs en bois grinçants dune salle de la fin des années soixante. Le confort manque, mais le plaisir du cinéma déborde.
Capucine soupire en admirant les héroïnes élancées à lécran.
Sa grande sœur Marie a un physique différent; cest la même maigreur que le père, voire le petit frère Kolka, tout droit sorti dune tige. Leur mère, plus ronde, a transmis à Capucine sa silhouette. Leur mère, Claudine, nen a aucune honte ; elle court partout, ne semble jamais fatiguée, et son mari sentend toujours bien avec elle. On dirait un couple improbable: lui, maigre comme une brindille, grand, lent, elle, ronde et vive, mais on dit toujours que deux chaussures font une paire.
Capucine soupire, se demandant si elle trouvera jamais son partenaire dans le village ou ailleurs.
Le dimanche, les filles entraînent Capucine au centre communal où un camion de marchandises arrive bientôt, et elles sinstalent dans une petite cabane aux bancs de bois, sautillant sur les bosses comme des balles.
Elles sont ensuite conduites au cœur du village, devant le bâtiment du conseil municipal et la place baignée de soleil, la musique du hautparleur résonnant à travers le quartier. Au loin, un tonneau de bière de froment les attend ; les filles courent vers lui, rient, plissent les yeux au soleil, profitant de la journée dété.
Regarde la bombonne, entend Capucine. Elle souhaite que ce ne soit pas à son propos, mais parmi ses amies aucune ne ressemble à elle. Elle se tourne, pensant que ce nest pas elle, et voit, à lombre dun arbre, deux garçons. Lun, pensif, se perd dans ses pensées ; lautre, au regard moqueur, scrute Capucine de la tête aux pieds, puis pousse son ami pensif sur le côté.
Capucine sapproche des camarades, voulant échapper à ce regard qui pourrait la pincer ou lécraser, puis se moquer delle.
Les filles, on ira encore à la soirée! annonce Nina.
Mais cest déjà le soir on rentre quand?
On y arrivera! Oncle Victor a promis de nous récupérer à la maison des jeunes. Vous venez ou pas?
On y va!
Les danses à la maison des jeunes ne sont pas comme celles du club où tout le monde reste célibataire. La musique y est souvent une simple accordéon.
Là, les colonnes blanches, la foule, la musique différente, un orchestre régional qui ne vient que les fêtes.
Capucine regarde le bas de sa robe bleue, heureuse davoir choisi celleci, et court pour rattraper les filles.
Personne ne linvite, elle le sait. Les filles tourbillonnent, souriantes, heureuses.
Elle reste près du mur, comme observée. Pourquoi pas? Ses cheveux châtain clair, tressés en deux nattes, son nez retroussé, ses joues rosées, et si lon regarde dans ses yeux, on y voit chaleur et un espoir secret de bonheur.
Peutêtre quon dansera pourquoi rester là?
Cest le même garçon qui se tenait sur la place à côté du moqueur, Capucine le reconnaît immédiatement.
Daccord, hochetête-t-elle.
Il, plus grand quelle, silencieux, demande alors: Comment tu tappelles?
Capucine, Capucine.
Et moi, je mappelle Stéphane.
Doù vienstu?
De SaintBenoît.
Ah, cest tout près.
Où habitestu?
Ici, maintenant.
Avant?
Jétudiais en ville, je travaillais.
Il laccompagne jusquà la voiture, veut dire autre chose mais ne le fait pas. Elle pense quil sennuie, doù son approche.
Je te vois tourner autour de la bombonne, lance son ami Yves.
Pourquoi lappeler comme ça? Elle a un prénom, répond-il en souriant, Capucine.
Oh, Stéphane, tu es déjà épris?
Pourquoi tout de suite? Cest juste une fille gentille, jolie, sympathique et paraît très douce.
Stéphane, ne te fâche pas, cest une plaisanterie. Mais sérieusement, tu reverras, ou tu resteras seul?
Je ne suis pas seul, jai Valérie et Vincent, il faut que je les soutienne. Une fille pourquoi une fille aurait besoin denfants dun autre? Elle aura les siens.
Stéphane passe la main dans ses cheveux sombres, fait signe dau revoir à Yves et rentre chez lui.
Il a grandi ici, parti étudier, sa mère soccupait des deux petits enfants. Lan dernier, sa mère est décédée. Stéphane, sous le choc, revient, et sa sœur et son frère le rejoignent: le petit Vincent, sept ans, enlace ses genoux, la grande Valérie, dix ans, le prend par la main, refusant de le laisser partir.
Arrive ensuite la tante Zoé, amie de la mère, criant haut et fort, pleurant les orphelins, puis essuyant ses larmes dun mouchoir et disant à Stéphane: Tu dois te marier, Stéphane. Tu deviens le soutien de la famille, il faut que tu épouses une femme avec un enfant, pour être à égalité. Je connais une fille, Séréna Kudriavtseva, un peu plus jeune que toi, elle pourrait convenir.
Je la connais, répond Stéphane, mais pas aujourdhui. De toute façon, Séréna ne mattire pas.
Bon, Stéphane, tu nas pas le choix, la fille ne viendra pas pour toi. Réfléchis: pourquoi porter un fardeau quand un garçon peut taider?
Ce nest pas un fardeau, rétorque Stéphane, je gérerai.
Il se tait alors, pour ne pas discuter.
En rentrant chez lui, il repense à cette conversation et aimerait que la fille de SaintBenoît marche à ses côtés. Quand elle arrive à la voiture, elle le regarde, espérant quil dise quelque chose, quil linvite, quil promette de revenir mais Stéphane reste muet. Il nose pas, elle nest pas encore mariée, pourquoi accepter des enfants dun autre? Pour Stéphane, la famille, cest le sang, il ne les abandonnera pas.
Capucine se souvient chaque jour du regard gris du garçon timide. Elle se voit dans le miroir: «la bombonne», lui dit Nathalie parfois affectueusement, mais ça reste amer.
Le dimanche suivant, les filles linvitent au centre communal, elle refuse. Questce que jy fais? pensetelle, se rappelant Stéphane. Si seulement il lavait appelée.
Le lundi, le travail à la ferme est intense, les filles, épuisées, sallongent sur lherbe, certaines sassoient, dautres se couchent.
Oh, Capucine, jai tout oublié, sexclame Nathalie, sagenouillant à côté delle, le garçon qui était à la soirée de danse, il te demande de le rejoindre dimanche prochain, lorchestre arrive, il veut te voir.
Moi?
Oui, il a demandé pourquoi tu nétais pas venue.
Alors on y va tous les deux.
Capucine sent ses joues rougir. Dabord heureuse, puis elle se demande sil ne linvitera pas à la grange comme Michel, ou sil veut simplement samuser.
Elle garde ces pensées toute la semaine.
Le soir, elles ne vont ni à la place ni à la danse. Isolées, Capucine et Stéphane se retrouvent sur un banc dun petit parc ombragé.
Je voulais te revoir, avoue Stéphane, jouant nerveusement avec son béret. Mais je pensais que tu ne voudras pas Peutêtre que tu as déjà un fiancé.
Je nai pas de fiancé.
Moi non plus, je nai pas de femme, ajoutet-il, embarrassé, Mais jai des enfants.
Capucine le regarde, surprise: si jeune et déjà des enfants.
Ma petite sœur et mon petit frère, dix et sept ans. Pas de père, ma mère nest plus. Je suis leur grand frère maintenant. Il croise son regard, comme pour dire: «voilà qui je suis». Cest pourquoi je ne tai pas appelée je voulais juste que tu saches.
Et tu mas plu, murmuret-elle.
Alors jai décidé de parler tout de suite, avant que ça devienne plus douloureux Tu sais tout sur moi.
Quelque chose a changé? demandet-elle. Tu mas plu alors, et tu me plais encore.
Stéphane, hésitant mais émouvé, lenlace doucement. Elle entend ses mots balbutiés: Capucine, ils sont bons, Valérie et Vincent, ils mécoutent ils grandiront, auront leurs propres familles, honnêtement, ils ne sont pas un poids.
Un poids? Ce sont tes frères, tes sœurs.
En automne, la famille Agapova ramasse les légumes du jardin, le soir le feu crépite dans la cheminée. Capucine, toujours en robe bleue, se tient près du poêle, regarde lhorloge.
Claudine soupire: Voilà, le fils du milieu se marie. Il est bon, même avec ses enfants
Le père, tapotant la table, regarde sa femme. Avec un tel garçon, même avec des enfants, notre Capucine ne sera pas perdue. Elle les élèvera, ils auront leurs propres enfants.
Ils arrivent! sexclame Claudine. Tous là, le futur gendre vient.
Capucine se détache du poêle, laisse son manteau, sort à toute vitesse pour rencontrer le futur époux.
Sa petite sœur Valérie et son petit frère Vincent courent à elle, la saisissent les mains. Leurs regards disent tout. Ils ont Stéphane, et maintenant Capucine.
Lâchezmoi, rit Stéphane, laissemoi lenlacer.
À la bonne heure, mari et femme! ajoutent les enfants, puis ils entrent tous ensemble dans la maison. Capucine oublie les surnoms moqueurs, les injures, et ne se souvient plus que de laffection quon lui adresse, même si parfois on lappelle «bombonne».






