La Veuve et ses Cinq Enfants : Une Histoire Touchante.

«Je ne peux pas ne pas aimer mes enfants», se répète Camille Dupont en avançant sur le sentier enneigé qui longe le parc du quartier de la Bastille à Grenoble. Elle ne ressent pas damour, seulement une fatigue infinie, une colère sourde et une impuissance qui ne la quitte jamais. Un jour, alors que Victor, son mari, était encore vivant et quelle attendait son cinquième enfant, la voisine du sixième étage, persuadée que Camille a fermé la porte et nentend pas, lance à son mari :

On ne fait des bébés que pour les allocations, et les gosses finissent toujours abandonnés!

Camille se met à sangloter jusquà perdre le souffle, humiliée. Oui, elle parvient à travailler malgré ses quatre premiers enfants, mais ils ne restent jamais seuls: la mère de Camille arrive tant quelle le peut, puis une nounou est engagée. Elle aime son métier et ne veut pas labandonner simplement parce que les enfants sont petits. Quand ils grandiront, que resteratelle?

Cette décision savère juste, car quand Victor disparaît, le salaire de Camille à peine couvre les besoins de la maisonnée, mais suffit. Elle ne touche pas sa pension, quelle garde sur un livret A pour que les enfants puissent lutiliser plus tard. Être veuve de cinq enfants se révèle pourtant plus difficile quelle ne limaginait.

Toute la nuit, la neige tombe à gros flocons, les allées autrefois étroites deviennent à peine reconnues. Elle aurait dû garer la voiture plus loin, mais elle doit dabord traîner Éric et Lina comme des boulets jusquau jardin denfants, puis revenir, un trajet loin dêtre aisé. Camille regarde ses pieds, cherchant à ne pas soulever la neige avec ses bottes basses, et ne voit pas lhomme qui marche vers elle. Ils se heurtent; il tient bon, elle tombe dans la neige. Il lui tend la main, mais laisse échapper un gros ballon rouge en forme de cœur.

«Quel cliché pour la SaintValentin!» marmonne Camille sans se faire entendre.

Hier, elle a collé les moufles à sa fille moyenne, Élodie, et rédigé le texte du cours sur la fête pour son fils Paul, tout en calmant sa grande aînée, Victoire, qui fait une crise parce quun énorme bouton éclate sur son front ; elle espère que le garçon quelle aime tant lui offrira une carte et linvitera à sortir. Pendant ce temps, les plus jeunes ont volé les marqueurs acryliques et ont tagué le meuble blanc du salon, le lino et même leurs camarades. La nounou les a qualifiés de «Papous» le matin et a conseillé dacheter du dissolvant à lacétone.

Pardon, je ne vous avais pas vu,sexcuse lhomme.

Camille oscille entre la colère dêtre ignorée et la gêne davoir perdu le ballon, sûrement destiné à sa bienaimée. Le second sentiment lemporte.

Cest moi qui suis fautive, dommage le ballon,répond-elle.

Lhomme lève les yeux vers le ciel.

Rien, les oiseaux aussi fêteront,dit-il.

Votre femme sera contrariée,ajouteil en souriant. Cest pour ma fille,lui répondil. Je vais en acheter un autre.

Des larmes surgissent dans les yeux de Camille. Lhomme semble désemparé, ne sachant que faire.

Excusezmoi,sanglotetelle. Je nai pas voulu, cest un accident.

Ce nest rien Un problème?demandetil.

Camille ne se plaint jamais de sa vie, elle parle rarement du fait quelle est veuve de cinq enfants, mais cet inconnu la touche profondément, elle est épuisée.

Après lavoir écoutée, il propose :

Vous devez rencontrer ma femme. Elle est obsédée par le troisième enfant, je lui dis de prendre du temps pour elle, de ne pas se dévouer tout le temps. Je ne dis pas que les enfants, cest mauvaisil rougit. Cest bien, jaimerais un troisième aussi, mais désolé, je me contredis, je ne suis pas très réconfortant.

Allez,hochetelle la main. Parfois je me dis que je dois les aimer à fond, mais en réalité je ne fais que ménerver. Où est cet amour?

Il est là,répond lhomme avec assurance. Il est juste enseveli sous la neige, comme ce sentier. Vous vous rappelez ce qui pousse ici lété?

Quoi?

Des pissenlits.

Camille comprend à demi ce quil veut dire, mais le vide persiste.

Il laccompagne jusquà la voiture, lui souhaitant une belle journée. En sinstallant, elle retouche son maquillage et part au travail, le cœur lourd. Elle se souvient des valentins ou des fleurs quelle découvrait sous le rétroviseur, des moments où le mari nétait plus depuis quatre ans. Aujourdhui, une réunion lattend, avec le grincheux Sébastien Leblanc qui doit parler pendant trente minutes de ses performances.

Lambiance au bureau est vive: on ne célèbre pas vraiment la SaintValentin, mais des fleurs apparaissent ici et là, les filles chuchotent, les hommes restent tendus, comme toujours quand on doit deviner les attentes des femmes. En entrant, Camille se trompe de porte, recule, découvre un bouquet de roses rouges sur le bureau. Elle sapproche, regarde les fleurs comme un animal exotique, incertaine de ce qui lattend.

Une petite carte laccompagne.

«Je noserais jamais, mais si pas aujourdhui Dans tes yeux je vois lunivers, ton sourire fait mon humeur. On dîne? L.»

Camille tente dimaginer quel collègue nommé «L» aurait écrit cela. Le bureau est le sien, le bouquet aurait pu y arriver par hasard. En bas, la carte indique le restaurant et lheure: 19h00. Léon, Louis ou Lionel? Tous travaillent avec elle, mais aucun ne montre dintérêt. Si cétait Léon, elle aurait été presque amoureuse de lui avant le cinquième bébé, à lépoque où elle venait de commencer, le mariage était difficile, et elle rêvait de passion. Léon était nouveau, sympathique, ils déjeunaient ensemble, elle ressentait des papillons, jusquà ce que le test révèle que ce nétait pas des papillons mais des protestations de son corps. Elle tombe enceinte de façon inattendue, oublie son béguin, puis Victor tombe malade, et Léon disparaît de sa mémoire.

Toute la journée, Camille se demande si elle doit aller au rendezvous. Elle observe Léon, Louis et Lionel, mais ils restent comme dhabitude. Peutêtre une blague? Qui ira au resto avec les enfants? Sa mère ne sort plus depuis six ans, elle na pas dargent pour une nounou, la grande fille fuira sûrement. Elle décide donc de ne pas y aller.

Éric et Lina offrent un cœur tordu, maintenant les crèches apprennent à faire des cartes de SaintValentin. Camille les met dans leurs combinaisons et les traîne à la voiture, se rappelant lhomme du matin qui portait un ballon rouge. Elle aussi aurait pu vivre cela, et ces pensées lui mouillent les yeux.

Les enfants font du bruit dans la voiture, se disputent quel dessin animé mettre, réclament des Kinder ce jour de fête. Épuisée, Camille cède, achète trois Kinder pour les ainés et des gnocchis, faute dénergie pour cuisiner.

À la maison, lodeur de pommes de terre rôties et de compote de cerises lattend. Victoire déclare que le garçon qui lui plaît la invitée à un rendezvous, alors elle na plus damie et pas de petit ami, mais cela lui va, le bouton sur le front grossit encore. Elle décide de préparer le dîner. Les enfants rangent leurs chambres et nettoient les marqueurs du meuble blanc. Camille est émue, serre ses enfants et comprend quelle les aime vraiment, pas seulement quand ils sont gentils, mais toujours. En fouillant le placard, elle trouve une petite robe noire quelle na pas portée depuis des années, prend le parfum de la grande, le gloss de la moyenne.

Maman, je sors avec un garçon! sexclame Victoire, ravie.

Éric pleure, il faut le consoler et promettre quelle revient vite.

Camille arrive au restaurant, le cœur battant, ne sachant pas ce qui lattend. Un rendezvous avec un inconnu, presque comme le tirage du Secret Santa. Elle ne sait pas si cest Léon ou même le responsable des achats, Serge Lefèvre. Mais le chef du service des ressources humaines, Sébastien Leblanc, se tient là, grand et tendu, les yeux fixés sur la porte. En la voyant, il rougit, mais ne détourne pas le regard. Elle se sent embarrassée, en colère, se demande quel jeu il joue. Elle ne peut plus reculer.

Jai peur que tu ne viennes pas,déclaretil.

Ils ne se tutoyent jamais, mais Camille comprend que ce jour étrange peut réserver nimporte quoi. Elle inspire profondément et suit la serveuse qui les conduit à une table près de la fenêtre. Des cœurs suspendus au plafond lui donnent limpression que cest Victoire qui devrait être au rendezvous, pas elle. Elle voudrait fuir, appeler sa fille pour dire quil y a un incendie.

Le dialogue ne coule pas. Sébastien est nerveux, parle trop ou se tait, le fixant dun air désespéré qui suscite la pitié. Elle voudrait séchapper, ne pas mâcher des aubergines croustillantes ou trancher un steak juteux.

«Quil se passe quelque chose!» prietelle intérieurement. «Les plus jeunes dessinent les murs, les moyens baignent le chat, la copine de Victoire comprend quelle a trahi et lappelle pour se réconcilier!»

Sa prière est exaucée : après le troisième morceau de steak, son téléphone sonne. Lécran affiche le nom de Victoire.

Il faut prendre les enfants,ditelle.

Elle détaille à Sébastien la situation familiale, espérant quil annule le dîner, mais il révèle, avec étonnement, quil était enfant unique et rêvait dune grande fratrie.

Victoire crie dans le combiné.

Maman, un incendie! Paul a voulu faire des bâtonnets de fromage, lhuile a pris feu

Camille sent son cœur se serrer, le sang se concentrer dans sa poitrine, prête à éclater.

Questce qui sest passé?demande Sébastien, effrayé.

Un feu souffletelle.

Il agit avec une étonnante rapidité : il sort une carte, appelle la serveuse, compose le 18, vérifie ladresse, tout en guidant les enfants: «Mettez vos chaussures, courez dehors, frappez aux portes, ne cherchez pas à sauver les affaires.»

Ils arrivent à la porte en quinze minutes. Le camion des pompiers est déjà garé, les voisins encadrent les enfants en pleurs, la fumée sort de la fenêtre. «Je ne penserai plus jamais que je ne les aime pas,déclare Camille.Je serai la meilleure maman.» Elle serre ses enfants contre elle, étonnée par les vestes et les bonnets étrangers. Le monde nest pas dépourvu de bonnes gens, le saitelle toujours.

Le feu est maîtrisé rapidement, seule la cuisine est endommagée, lodeur de brûlé reste dans les pièces. Même le chat de Victoire a été sauvé.

On ne peut pas dormir ici,conclut Sébastien. Il faudra des réparations. Pourquoi ne pas venir chez moi?

Comment?seffraie Camille.

Sébastien la regarde droit dans les yeux.

Comme tu veux. On peut juste taccueillir ou tu peux rester à jamais.

Les enfants dévisagent Sébastien avec curiosité, comme sils le découvraient pour la première fois. Éric hurle de nouveau, Paul fronce les sourcils, Lina demande sil a des dessins animés.

Oui, répondil. Jai aussi un chat et un chien. On y va?

Quel chien?demande Paul, les yeux plissés.

«Comme Victor,pense Camille avec tendresse.

Un basset hound,répond Sébastien, et Camille comprend que le chien que Paul voulait depuis un an est enfin là.

Victoire, évaluant la situation, déclare:

Je vais rassembler mes affaires. Éric, arrête de pleurer, viens récupérer tes jouets.

Camille regarde sa fille avec gratitude. La petite fait un clin dœil malicieux, si féminine. Elle grandit trop vite! Paul ne verra jamais cette évolution

Daccord,ditelle. Nous passerons la nuit chez toi, merci. Demain, je réfléchirai à ce quon fera.

Maman, regarde! sécrie la moyenne, Tania, et Camille lève les yeux. Un ballon rouge en forme de cœur flotte dans le ciel. Elle sourit et répond:

Les oiseaux fêtent aussi.

Sébastien prend discrètement la main de Camille. Sa paume est douce, chaude, inhabituelle. Elle ne se précipite pas pour le quitter, mais le moment semble enfin un peu plus léger.

Rate article
Add a comment

;-) :| :x :twisted: :smile: :shock: :sad: :roll: :razz: :oops: :o :mrgreen: :lol: :idea: :grin: :evil: :cry: :cool: :arrow: :???: :?: :!:

nine − eight =