Le syndrome de la vie éternellement remise à plus tard… Confession d’une femme de 60 ans Élise : Cette année, j’ai eu 60 ans. Personne de ma famille ne m’a appelée pour me féliciter. J’ai une fille et un fils, un petit-fils et une petite-fille, et un ex-mari encore bien vivant. Ma fille a 40 ans, mon fils 35. Ils vivent tous les deux à Paris, ont fait de grandes écoles réputées (HEC, Sciences Po), sont brillants, accomplis. Ma fille est mariée à un haut fonctionnaire, mon fils à la fille d’un grand patron parisien. Ils réussissent très bien, possèdent plusieurs appartements, et à côté de leurs emplois dans la fonction publique, ils ont chacun leur propre entreprise. Tout va bien pour eux. Mon ex-mari est parti quand notre fils a terminé ses études. Il a dit qu’il n’en pouvait plus de ce rythme, alors qu’il menait une vie tranquille, travaillait dans la même société, passait ses week-ends avec ses amis ou affalé sur le canapé, et partait tous les ans un mois entier chez sa famille dans le sud de la France. Moi, je n’ai jamais pris de vacances, cumulant trois emplois : ingénieure dans une usine, femme de ménage dans l’administration du site, et le week-end, employée au rayon épicerie du supermarché du quartier de 8h à 20h, plus nettoyage des réserves et bureaux… Tout mon salaire partait pour les enfants : Paris est une ville chère, leurs études prestigieuses supposent des vêtements de qualité, nourriture et loisirs adaptés. J’ai appris à porter des vêtements usés, je retapais ce que je pouvais, arrangeais mes chaussures. Toujours propre et soignée, ça me suffisait. Mes seuls loisirs étaient mes rêves, parfois je me voyais heureuse, jeune, souriante. Dès qu’il est parti, mon ex-mari s’est acheté une voiture luxueuse ; il avait apparemment bien économisé. Durant notre vie commune, tous les frais étaient pour moi sauf le loyer, qu’il réglait uniquement. Tout le reste, c’est moi. L’appartement où nous vivons vient de ma grand-mère : un beau trois-pièces haussmannien, plafond haut, impeccable. J’ai réaménagé le débarras pour y mettre un lit, bureau, étagères – c’était la chambre de ma fille. Je partageais l’autre chambre avec mon fils, car je ne faisais que dormir chez moi. Mon mari avait le salon. Quand ma fille est partie à Paris, j’ai pris la chambrette, mon fils la grande. Nous nous sommes séparés sans drame, sans dispute, sans partage. Il voulait VIVRE, et moi j’étais si épuisée que j’ai juste poussé un soupir de soulagement. Pas de cuisine élaborée à préparer, pas de lessive ou linge à repasser, juste un peu de temps pour moi – pour vivre. À ce moment, les maladies se sont accumulées : dos, articulations, diabète, thyroïde, épuisement nerveux. J’ai enfin pris des congés pour me soigner, tout en gardant mes petits boulots. J’ai engagé un artisan doué, il m’a refait magnifique la salle de bain en deux semaines avec son collègue. Pour moi, ce fut un vrai bonheur – MON bonheur, rien qu’à moi ! J’ai continué d’envoyer de l’argent à mes enfants pour leurs anniversaires, Noël, la fête des Mères, la fête des Pères – puis aux petits-enfants aussi… Impossible d’arrêter mes jobs. Ce n’est jamais pour moi : nourriture, médicaments, loyer toujours plus cher… Le plus douloureux : je n’ai pas été invitée aux mariages de mes enfants. Ma fille m’a franchement dit : « Maman, tu ne collerais pas à l’ambiance, c’est des gens du milieu politique, tu comprends… » J’ai appris pour le mariage de mon fils après coup, par ma fille. Au moins, ils ne m’ont pas demandé d’argent pour ça… Ils ne viennent jamais me voir. Ma fille trouve qu’elle n’a rien à faire dans notre « province » (une métropole pourtant millionnaire). Mon fils répète : « Je n’ai pas le temps, maman ! » Le TGV Paris-Lyon ne prend que deux heures… Comment qualifier cette époque de ma vie ? Peut-être la vie des émotions étouffées… J’étais comme Scarlett O’Hara : « J’y penserai demain… » Je refoulais mes pleurs, ma douleur, tous mes sentiments – j’avançais comme un robot programmé pour le boulot. Et puis mon usine a été rachetée par des Parisiens. Restructuration, les pré-retraités ont été licenciés. J’ai perdu deux postes, mais pu partir en retraite anticipée. Pension : 1200 euros… Il faut vivre avec ça. Heureusement, j’ai pu décrocher un poste de femme de ménage dans notre immeuble – 1200 euros de plus. J’ai gardé le job du supermarché le week-end, très bien payé – 80 euros la journée. Dur quand on piétine toute la journée… J’ai entamé les travaux dans ma cuisine, tout faire moi-même, un voisin m’a fabriqué les meubles rapidement et à bon prix. J’ai recommencé à épargner – pour refaire les chambres, changer un meuble… Des projets, mais jamais rien pour moi ! Les dépenses pour moi : nourriture ordinaire, médicaments, un peu de linge pas cher. Mon ex-mari me conseille de vendre le trois-pièces pour acheter un studio, mais je m’y refuse – c’est l’appartement de ma grand-mère, mon enfance entière est là… Nous avons gardé de bonnes relations. On se parle, comme d’anciens amis. Il va bien, ne mentionne jamais sa vie privée, vient une fois par mois m’apporter des provisions lourdes – pommes de terre, légumes, eau. Refuse que j’achète par livraison, il dit qu’ils m’amèneront du pourri. En moi, tout est figé, serré dans mon ventre. Je vis sans rêves, sans envies. Je vois fille et petits-enfants seulement sur son Instagram, mon fils sur celui de ma belle-fille. Je me réjouis de leur bonheur, leur santé, leurs voyages splendides, leurs restaurants chics. Peut-être que je ne leur ai pas donné assez d’amour – c’est pour cela qu’ils n’en donnent pas en retour. Ma fille me demande parfois comment je vais, je réponds toujours « Tout va bien », je ne me plains jamais. Mon fils m’envoie parfois des messages : « Salut Maman, j’espère que tu vas bien. » Un jour, il m’a dit qu’il ne voulait pas entendre parler de nos problèmes, car le négatif l’affecte trop. Depuis, je réponds simplement : « Oui, mon grand, tout va bien. » J’aimerais tellement embrasser mes petits-enfants, mais je soupçonne qu’ils ignorent l’existence de leur grand-mère – femme de ménage retraitée. Je suppose qu’on leur a raconté que leur grand-mère est déjà au ciel… Je ne me souviens plus d’avoir acheté quoique ce soit juste pour moi, sauf quelques sous-vêtements et chaussettes bon marché… Je n’ai jamais mis les pieds chez une esthéticienne, ni manucure, ni pédicure… Je vais me faire couper les cheveux une fois par mois chez la coiffeuse du coin, je me colore les cheveux toute seule. Je suis contente : depuis toujours, ma taille reste la même, pas besoin de renouveler la garde-robe. J’ai peur parfois – peur de ne pas arriver à me lever du lit le matin, tant mon dos me fait souffrir… Peur d’être un jour paralysée. Aurais-je dû vivre autrement ? Pas toujours bosser, jamais souffler, ne jamais m’accorder un bonheur, tout repousser à « plus tard » ? Où est donc ce « plus tard » maintenant ? Il n’existe plus… Mon âme est vide, mon cœur indifférent… Et autour de moi, tout est vide aussi. Je n’accuse personne. Mais je ne peux pas me blâmer non plus. J’ai toujours travaillé, et je le fais encore. Je m’assure un petit coussin de sécurité, au cas où je ne pourrais plus travailler. Ce n’est pas grand-chose… Mais soyons honnête : je sais très bien que si je reste alitée, je ne vivrai pas… Je ne veux pas gêner qui que ce soit. Et vous savez ce qui m’attriste le plus ? On ne m’a jamais offert de fleurs de ma vie… JAMAIS… Ce serait comique tout de même si quelqu’un m’en apportait sur ma tombe… Vraiment, j’en rirais aux larmes…

Syndrome de la vie indéfiniment remise…
Confession dune femme de 60 ans

Jacqueline :

Cette année, jai soufflé mes soixante bougies. Aucun coup de fil festif venu de la famille, personne pour me chanter un « Joyeux anniversaire », même en version raccourcie sur WhatsApp.

Jai une fille et un fils, deux petits-enfants, et un ex-mari qui na pas disparu de la circulation aussi mystérieusement que mes illusions sur la famille.

Ma fille, Aurélie, a quarante ans, mon fils, Laurent, trente-cinq.
Tous deux vivent à Paris, diplômés de grandes écoles qui ne laissent aucune place pour la médiocrité, ni dans les notes ni dans le choix des chaussures. Ils ont la tête bien faite, le portefeuille bien garni. Aurélie est mariée à un haut fonctionnaire très à cheval sur les règlements (et probablement sur les chevaux aussi) ; Laurent sest allié à la fille dun magnat parisien de limmobilier. Ils ont des carrières brillantes, des appartements dans tous les coins chic, des affaires à droite à gauche, ça ne manque pas de stabilité.

Mon ex a pris ses cliques et ses claques pile quand Laurent a obtenu son diplôme. « Je nen peux plus de vivre dans ce rythme-là », a-t-il dit, alors quil passait ses week-ends sur le canapé ou avec ses potes, ses congés en Bretagne à se la couler douce. Javais réussi à ne pas fondre en larmes : après tout, pendant que monsieur se reposait, moi je cumulai trois boulots ingénieure chez Peugeot, femme de ménage dans les bureaux du site et caissière à Carrefour les samedis, de 8 à 20h. Le ménage des locaux ? Cétait cadeau en bonus. Tout mon salaire filait droit dans le train Paris-Prestige, destiné aux études supérieures de mes enfants, avec, en supplément, les fringues et les petits plaisirs sans lesquels un étudiant français ne survivrait pas dans la jungle étudiante.

Pour moi ? Je portais des habits raccommodés, des chaussures ressemelées, le brushing ce nétait que dans mes rêves, qui, dailleurs, étaient mon seul loisir : moi, heureuse, jeune, hilare le film du samedi soir dans mon lit.

Monsieur, dès la rupture, sest offert une voiture dernier cri et a semblé retrouver la joie de vivre. Il en avait en stock, des économies ! Quand on vivait ensemble, il gérait la facture EDF et cétait à peu près tout. Les enfants, cest moi qui les ai « fabriqués ».
Lappart, une belle perle héritée de ma grand-mère, un vieux T3 lumineux, avec moulures et parquet, avait été réaménagé pour rentrer tout ce petit monde. La cave dAurélie était une chambre-bureau cosy, moi et Laurent partagions une pièce « façon dortoir », et monsieur trônait dans le salon. Aurélie partie à Paris, jai récupéré son nid douillet. Laurent, fidèle à sa chambre.

On sest séparés sans drame ni combats de casseroles, presque civilisés, comme des collègues fatigués du même bureau. Lui voulait VIVRE, moi, jaspirais juste à souffler un peu. Fin des dîners à trois plats, plus de chemises à repasser, plus de linge à plier et suspendre. Rien que de lair, et des moments pour moi.

À cette époque, javais collectionné les bobos comme dautres les timbres : dos, articulations, diabète, thyroïde, nerfs en pelote. Pour la première fois, jai pris un vrai congé et fait une pause santé. Les jobs secondaires, je nai pas lâché. Juste histoire de ne pas me rouiller.

Jai investi dans un pro du bricolage : en deux semaines, une salle de bain flambant neuve. Mon bonheur à moi ! Un bonheur rien que pour Jacqueline !

Toujours, sur les anniversaires et à Noël, je transférais des euros à mes « héritiers » au lieu de bouquets ou gadgets. Puis, il y a eu les petits-enfants. Bref, pas moyen de lever le pied sur les jobs supplémentaires. Pour moi ? Nada. Les fêtes, on me souhaitait bonne année en service minimum. Les cadeaux ? On les cherchait sous le tapis.

Le coup de massue ? Jamais invitée aux mariages de mes enfants.

Aurélie, honnête, ma sorti : « Écoute, maman, ce serait bizarre que tu viennes. Cest que du monde du palais présidentiel, là. »
Jai su pour le mariage de Laurent par la bouche de sa sœur, quand cétait déjà trop tard…
Au moins, ils ne mont pas demandé de subvention pour le banquet…

Personne ne descend me voir, même si la porte est grande ouverte. Aurélie ma dit quil ny avait rien pour elle à Limoges (eh oui, un million dhabitants, cest trop « province »). Laurent a toujours une excuse : « Tu comprends, maman, pas le temps ! »
Le train pour Paris, y en a chaque heure ! Deux petites heures pour me retrouver, mais bon…

Comment nommer ce chapitre de ma vie ? La vie à émotions compressées…
Comme Scarlett OHara, je me disais : « On verra demain… »
Je ravalais mes larmes, ma douleur et toutes mes surprises déçues. Machine à travailler, émotions rangées au placard.

Enfin, Peugeot racheté, restructuration. Les jeunes restent, les « bientôt à la retraite » dehors. Jai perdu deux postes, mais ai pu partir en retraite anticipée. Ma pension ? 1 000 euros par mois… Faites comme vous pouvez avec ça !

Jai eu de la chance : le poste de femme de ménage de la copro libre dans le bâtiment. Voilà 1 000 euros de plus ! Jai gardé le weekend au Carrefour, bon payeur 50 euros la journée. Épuisant, mais on s’habitue à vivre debout.

Jai commencé le chantier de la cuisine, tout à la main. Le voisin menuisier ma conçu une nouvelle kitchenette, rapide, bien fait, pas cher.

Jai refait des économies. Les chambres, un coup de neuf, changer deux meubles… Des petits projets, certes, sauf que dans les projets, jamais il ny avait… moi ! Mes dépenses perso ? Juste la bouffe, la plus simple, et les médicaments. Beaucoup de frais de pharmacie. Le loyer ? Il grimpe chaque année… Lex me souffle toujours : « Vends ton appart, tu toucheras une belle somme, achète-toi un studio ! »
Mais je ny arrive pas. Mémoire de ma grand-mère, parents inconnus, ma vie entière gravée dans ces murs…
Lex et moi, cordialité hors concours. On discute de temps à autre, comme deux vieux copains de lycée. Il va bien, ne parle jamais de ses chagrins damour. Une fois par mois, il passe avec des courses lourdes patates, légumes, riz, eau minérale. Tout ce qui pèse plus quun regret. Pas question de prendre de largent. Un pro des bons conseils : « Ne commande pas en ligne, tu vas te retrouver avec des légumes tout pourris… » Je donne.

En moi, tout sest comme refermé en boule. Javance, je travaille, sans envie ni rêve ni caprice. Aurélie et les petits, je ne les vois que sur son Instagram. La vie de Laurent, cest en story chez sa belle-fille. Je me réjouis pour eux, leur bonheur, leurs restos à Paris, leurs balades à létranger.

Peut-être que je leur ai donné trop peu daffection et quils nen ont pas à me rendre. Aurélie me demande parfois comment je vais ; je réponds toujours : « Parfait ! » Jamais une plainte. Laurent menvoie parfois une note vocale : « Salut, maman, jespère que tout va bien. »
Une fois, Laurent ma dit quil ne voulait pas des histoires de famille, trop négatif, ça lui pèse. Depuis, je me limite à « Oui, fiston, tout roule. »

Jadorerais serrer mes petits-enfants dans mes bras. Mais jai limpression quils ignorent quune grand-mère vivant à Limoges existe encore. Pour eux, si ça se trouve, la mamie est déjà au cimetière du coin version « institutionnelle ».

Je ne me rappelle même plus avoir acheté quoi que ce soit pour moi. Parfois, jachète de la lingerie, des chaussettes. Le plus basique possible. Je suis allée une fois chez le coiffeur pour une coupe c’est la fête ! Je me colore les cheveux moi-même, et cest déjà pas mal. Mon seul orgueil : comme à vingt ans, je fais toujours du 40/42. Pas besoin de renouveler la garde-robe.

Jai la trouille quun matin je ne puisse plus me lever, mon dos me fait souffrir. Peur de finir clouée au lit, tout simplement.

Aurais-je dû vivre autrement, prendre des pauses, savourer de petits plaisirs au lieu dajourner tout au « plus tard » ? Mais où il est, ce « plus tard » ? Il nexiste plus… Lintérieur est vide, le cœur flegmatique… Autour de moi, le néant…

Je naccuse personne. Ni moi-même. Jai travaillé toute ma vie et je travaille encore. Je me prépare, à tout hasard, un petit coussin de sécurité, si je dois arrêter un jour. Même petit, cest déjà ça… Bien sûr, je sais bien que si je tombe, cest la fin pas envie dêtre le problème de quelquun.

Le plus drôle et triste, en fait cest que personne ne ma jamais offert de fleurs. Jamais ! Ça serait hilarant, non, si on déposait des fleurs sur ma tombe ? Vraiment, ça aurait de quoi faire marrer même les anges !

Rate article
Add a comment

;-) :| :x :twisted: :smile: :shock: :sad: :roll: :razz: :oops: :o :mrgreen: :lol: :idea: :grin: :evil: :cry: :cool: :arrow: :???: :?: :!:

18 − 13 =

Le syndrome de la vie éternellement remise à plus tard… Confession d’une femme de 60 ans Élise : Cette année, j’ai eu 60 ans. Personne de ma famille ne m’a appelée pour me féliciter. J’ai une fille et un fils, un petit-fils et une petite-fille, et un ex-mari encore bien vivant. Ma fille a 40 ans, mon fils 35. Ils vivent tous les deux à Paris, ont fait de grandes écoles réputées (HEC, Sciences Po), sont brillants, accomplis. Ma fille est mariée à un haut fonctionnaire, mon fils à la fille d’un grand patron parisien. Ils réussissent très bien, possèdent plusieurs appartements, et à côté de leurs emplois dans la fonction publique, ils ont chacun leur propre entreprise. Tout va bien pour eux. Mon ex-mari est parti quand notre fils a terminé ses études. Il a dit qu’il n’en pouvait plus de ce rythme, alors qu’il menait une vie tranquille, travaillait dans la même société, passait ses week-ends avec ses amis ou affalé sur le canapé, et partait tous les ans un mois entier chez sa famille dans le sud de la France. Moi, je n’ai jamais pris de vacances, cumulant trois emplois : ingénieure dans une usine, femme de ménage dans l’administration du site, et le week-end, employée au rayon épicerie du supermarché du quartier de 8h à 20h, plus nettoyage des réserves et bureaux… Tout mon salaire partait pour les enfants : Paris est une ville chère, leurs études prestigieuses supposent des vêtements de qualité, nourriture et loisirs adaptés. J’ai appris à porter des vêtements usés, je retapais ce que je pouvais, arrangeais mes chaussures. Toujours propre et soignée, ça me suffisait. Mes seuls loisirs étaient mes rêves, parfois je me voyais heureuse, jeune, souriante. Dès qu’il est parti, mon ex-mari s’est acheté une voiture luxueuse ; il avait apparemment bien économisé. Durant notre vie commune, tous les frais étaient pour moi sauf le loyer, qu’il réglait uniquement. Tout le reste, c’est moi. L’appartement où nous vivons vient de ma grand-mère : un beau trois-pièces haussmannien, plafond haut, impeccable. J’ai réaménagé le débarras pour y mettre un lit, bureau, étagères – c’était la chambre de ma fille. Je partageais l’autre chambre avec mon fils, car je ne faisais que dormir chez moi. Mon mari avait le salon. Quand ma fille est partie à Paris, j’ai pris la chambrette, mon fils la grande. Nous nous sommes séparés sans drame, sans dispute, sans partage. Il voulait VIVRE, et moi j’étais si épuisée que j’ai juste poussé un soupir de soulagement. Pas de cuisine élaborée à préparer, pas de lessive ou linge à repasser, juste un peu de temps pour moi – pour vivre. À ce moment, les maladies se sont accumulées : dos, articulations, diabète, thyroïde, épuisement nerveux. J’ai enfin pris des congés pour me soigner, tout en gardant mes petits boulots. J’ai engagé un artisan doué, il m’a refait magnifique la salle de bain en deux semaines avec son collègue. Pour moi, ce fut un vrai bonheur – MON bonheur, rien qu’à moi ! J’ai continué d’envoyer de l’argent à mes enfants pour leurs anniversaires, Noël, la fête des Mères, la fête des Pères – puis aux petits-enfants aussi… Impossible d’arrêter mes jobs. Ce n’est jamais pour moi : nourriture, médicaments, loyer toujours plus cher… Le plus douloureux : je n’ai pas été invitée aux mariages de mes enfants. Ma fille m’a franchement dit : « Maman, tu ne collerais pas à l’ambiance, c’est des gens du milieu politique, tu comprends… » J’ai appris pour le mariage de mon fils après coup, par ma fille. Au moins, ils ne m’ont pas demandé d’argent pour ça… Ils ne viennent jamais me voir. Ma fille trouve qu’elle n’a rien à faire dans notre « province » (une métropole pourtant millionnaire). Mon fils répète : « Je n’ai pas le temps, maman ! » Le TGV Paris-Lyon ne prend que deux heures… Comment qualifier cette époque de ma vie ? Peut-être la vie des émotions étouffées… J’étais comme Scarlett O’Hara : « J’y penserai demain… » Je refoulais mes pleurs, ma douleur, tous mes sentiments – j’avançais comme un robot programmé pour le boulot. Et puis mon usine a été rachetée par des Parisiens. Restructuration, les pré-retraités ont été licenciés. J’ai perdu deux postes, mais pu partir en retraite anticipée. Pension : 1200 euros… Il faut vivre avec ça. Heureusement, j’ai pu décrocher un poste de femme de ménage dans notre immeuble – 1200 euros de plus. J’ai gardé le job du supermarché le week-end, très bien payé – 80 euros la journée. Dur quand on piétine toute la journée… J’ai entamé les travaux dans ma cuisine, tout faire moi-même, un voisin m’a fabriqué les meubles rapidement et à bon prix. J’ai recommencé à épargner – pour refaire les chambres, changer un meuble… Des projets, mais jamais rien pour moi ! Les dépenses pour moi : nourriture ordinaire, médicaments, un peu de linge pas cher. Mon ex-mari me conseille de vendre le trois-pièces pour acheter un studio, mais je m’y refuse – c’est l’appartement de ma grand-mère, mon enfance entière est là… Nous avons gardé de bonnes relations. On se parle, comme d’anciens amis. Il va bien, ne mentionne jamais sa vie privée, vient une fois par mois m’apporter des provisions lourdes – pommes de terre, légumes, eau. Refuse que j’achète par livraison, il dit qu’ils m’amèneront du pourri. En moi, tout est figé, serré dans mon ventre. Je vis sans rêves, sans envies. Je vois fille et petits-enfants seulement sur son Instagram, mon fils sur celui de ma belle-fille. Je me réjouis de leur bonheur, leur santé, leurs voyages splendides, leurs restaurants chics. Peut-être que je ne leur ai pas donné assez d’amour – c’est pour cela qu’ils n’en donnent pas en retour. Ma fille me demande parfois comment je vais, je réponds toujours « Tout va bien », je ne me plains jamais. Mon fils m’envoie parfois des messages : « Salut Maman, j’espère que tu vas bien. » Un jour, il m’a dit qu’il ne voulait pas entendre parler de nos problèmes, car le négatif l’affecte trop. Depuis, je réponds simplement : « Oui, mon grand, tout va bien. » J’aimerais tellement embrasser mes petits-enfants, mais je soupçonne qu’ils ignorent l’existence de leur grand-mère – femme de ménage retraitée. Je suppose qu’on leur a raconté que leur grand-mère est déjà au ciel… Je ne me souviens plus d’avoir acheté quoique ce soit juste pour moi, sauf quelques sous-vêtements et chaussettes bon marché… Je n’ai jamais mis les pieds chez une esthéticienne, ni manucure, ni pédicure… Je vais me faire couper les cheveux une fois par mois chez la coiffeuse du coin, je me colore les cheveux toute seule. Je suis contente : depuis toujours, ma taille reste la même, pas besoin de renouveler la garde-robe. J’ai peur parfois – peur de ne pas arriver à me lever du lit le matin, tant mon dos me fait souffrir… Peur d’être un jour paralysée. Aurais-je dû vivre autrement ? Pas toujours bosser, jamais souffler, ne jamais m’accorder un bonheur, tout repousser à « plus tard » ? Où est donc ce « plus tard » maintenant ? Il n’existe plus… Mon âme est vide, mon cœur indifférent… Et autour de moi, tout est vide aussi. Je n’accuse personne. Mais je ne peux pas me blâmer non plus. J’ai toujours travaillé, et je le fais encore. Je m’assure un petit coussin de sécurité, au cas où je ne pourrais plus travailler. Ce n’est pas grand-chose… Mais soyons honnête : je sais très bien que si je reste alitée, je ne vivrai pas… Je ne veux pas gêner qui que ce soit. Et vous savez ce qui m’attriste le plus ? On ne m’a jamais offert de fleurs de ma vie… JAMAIS… Ce serait comique tout de même si quelqu’un m’en apportait sur ma tombe… Vraiment, j’en rirais aux larmes…
Un homme d’affaires élégant m’invite dans un restaurant parisien sans portefeuille pour tester mon intérêt pour l’argent : voici comment j’ai réagi…