J’ai arrêté d’emmener ma belle-mère faire des courses après ma conversation avec son amie

Cher journal,

Ce soir, je nai plus accepté de conduire ma bellemaman après la discussion quelle a eue avec son amie.

Clémence, tu tes encore fourvoyée dans la mauvaise voie! Je tavais pourtant dit de rester plus à droite, sinon on va rester bloqués au feu pendant dix minutes! lança Géraldine Dupont, sa voix stridente surgissant comme un coup de klaxon dans le tumulte du climatiseur qui tournait à plein régime.

Je serrai le volant plus fort, les jointures de mes doigts blanchissant sous la pression. Une partie de moi voulait freiner brutalement, descendre de la voiture et marcher jusquau crépuscule, laissant derrière moi la cabine étouffante, les sacs de plants qui sentaient la terre mouillée et lhumidité, ainsi que Géraldine, installée sur le siège passager comme une reinemère. Mais je me contentai dun profond soupir.

Géraldine, cest le GPS qui sait mieux. Il y a eu un accident dans la rangée de droite, on aurait dû sarrêter.

Cest le GPS qui sait! ricana ma bellemaman, ajustant son chapeau. Je roule sur cette route depuis trente ans, depuis que mon défunt mari était dans sa vieille «Renault»; on a toujours su contourner les bouchons. Toi, avec tes gadgets, tu as perdu le sens de lorientation. Au fait, tu nas pas fait un arrêt au «Leclerc»? Ils ont la lessive en promo, Loulou ma dit dacheter trois paquets dun coup.

On y passera, répondis-je dune voix rauque. Bien que nous tournions en rond depuis trois heures, mon dos commence à se raidir. Et Paul a besoin que je rentre pour le déjeuner, il a faim.

Paul tiendra! rétorqua Géraldine. Il pourra même préparer des raviolis. Mais il faut aider sa mère. Qui dautre sen chargera? Jai de lhypertension, les jambes me font mal, je ne peux pas prendre le bus avec des sacs. Et le taxi, cest du vol en plein jour. Toi, jeune et en forme, cest un plaisir de conduire, et en même temps, tu passes du temps avec ta mère.

«Plaisir», me répétaisje mentalement. Chaque samedi, ce «plaisir» était le seul répit de mon weekend. Je travaille comme réceptionniste dans un centre de santé, mon planning alterne deuxjours de travail puis deuxjours libres, mais je suis souvent rappelée pour remplacer des collègues, si bien que les weekends se font rares. Et, comme le destin sy prête, cest précisément pendant ces jours précieux que Géraldine ressent le besoin impérieux de parcourir la moitié de la ville à la recherche de sucre pas cher, de farine idéale pour les crêpes ou, aujourdhui, dengrais uniques vendus uniquement dans le magasin de jardinage du bout de la ville.

Paul ne simplique jamais dans ces excursions. «Clémence, tu conduis mieux que moi, tu ne rotes pas, et tu tentends plus facilement avec ma mère», me disaitil en me couvrant dun baiser sur la joue avant de se replonger dans ses jeux vidéo ou le football. Cela lui convenait: maman occupée, épouse occupée, maison silencieuse. Quant à ma fatigue, à mes yeux rouges et à mon envie de hurler, il préférait lignorer.

Nous arrivâmes devant un entrepôt à la façade jaune ternie. Le parking était saturé de gens cherchant à économiser deuxtrois euros sur les pâtes. Jinsérai mon bolide entre un gros 4×4 et une vieille «Citroën».

Reste à lintérieur, je prends le caddie, ordonna Géraldine, avant de se plaindre dune douleur au bas du dos. Oh! La vieillesse, quelle joie Clémence, fais un effort, sil te plaît. Je reste ici et je vérifie la liste.

Je sortis du véhicule, le soleil faisant fondre lasphalte. Le magasin exhalait lodeur de produits chimiques bon marché et de poussière. Poussant le caddie qui grinçait, je me mouvais entre les palettes de conserves, le regard perdu sur le cours de ma vie. Jai trentecinq ans. Je pourrais être dans un bain moussant, flâner dans un parc avec un livre, ou simplement dormir. Au lieu de cela, je chargeais des sacs de sucre parce que la saison des réserves de ma bellemaman était lancée, alors que les fraises nétaient même pas mûres.

De retour avec le caddie débordant, je découvris Géraldine au téléphone, riant et gesticulant. Dès que je fus repérée, elle coupa la conversation et reprit son air de souffrante.

Oh, enfin! La chaleur dans la voiture est insupportable, le climatiseur à peine souffle, tu économises le fluide frigorigène? lançatelle.

Il fonctionne à pleine puissance, Géraldine, il ne fait simplement pas plus de trente degrés dehors, répondisje.

Le déchargement dura encore dix minutes. Je transferais les paquets lourds dans le coffre, évitant de tacher mon pantalon clair. Géraldine supervisait dun air autoritaire : «Attention aux œufs! Pas de caisses sur le dessus! Et la lessive, metsla dans un coin pour quelle ne se disperse pas.»

Quand nous reprisnous la route vers la maison de Géraldine, je me sentais à la fois transporteur, chauffeurlivreur et psychologue bénévole.

Clémence, petite chose à dire, commença Géraldine dune voix mielleuse en sortant sur lavenue principale. Jai promis à mon amie Thérèse Lenoir de la conduire. Elle habite à deux rues dici, il faut lemmener à la maison de campagne, elle a des plants de tomates à transporter, cest trop lourd pour le bus.

Géraldine, on avait dit seulement le magasin et le retour! Paul na pas mangé, la lessive attend

Quy atil à dire? Thérèse est une veuve respectable, on y va, ce nest pas loin, répondtelle en souriant.

Je crûs à peine que la rue tourne, le détour sétendait sur trente kilomètres. Refuser signifiait subir les reproches de Paul toute la semaine et les lamentations de ma bellemaman. Il était plus simple daccepter.

Nous pénétrâmes dans la cour dun immeuble haussmannien où résidait Thérèse. Elle se tenait devant lentrée, entourée de cartons comme prête à partir pour une expédition polaire.

Oh, chère Géraldine! Merci! sexclama la vieille dame aux cheveux violet, se précipitant vers la voiture. Et voilà votre petite Clémence? Bonjour, ma fille!

Le chargement prit encore du temps. Le coffre ne fermait plus, nous dûmes placer quelques cartons sur les sièges arrière. Lodeur de terre se mêlait à celle de la valériane que Thérèse semblait adorer.

Tout au long du trajet, les deux amies bavardaient sans cesse. Jai baissé le volume de la radio, me perdant dans mes pensées, tandis quelles discutaient du prix du sarrasin, des douleurs articulaires et des enfants turbulents du voisinage.

et le gendre de Véronique aurait commencé à boire, lança Thérèse.

Pas étonnant avec sa femme! acquiesça Géraldine.

Je nécoutais que lorsquelles évoquèrent un sujet qui me touchait.

Géraldine, vous avez bien installé votre petite Clémence, dit Thérèse avec une pointe denvie. Vous avez la voiture, le confort, vous allez au marché et à la campagne. Mon mari ne vient quune fois par mois, et même lui se montre grincheux. Vous, vous conduisez sans jamais vous plaindre.

Un frisson me traversa. Je sentis la tension monter alors que Géraldine répondait, dun ton condescendant, que cétait elle qui «dressait» Thérèse, quelle la mettait à laise, quelle lui imposait le sentiment de culpabilité. Elle parlait de sa «pression sanguine» qui se rétablissait miraculeusement dès que je portais les sacs.

Thérèse ricana, puis lança: «Bravo, Géraldine, stratège! Et lessence? Vous ne demandez jamais dargent?»

Lessence! sécria Géraldine. La voiture a été achetée avec largent de la famille, donc je peux lutiliser comme je veux. Paul est un «aigle», il pourrait se payer une reine, mais moi je suis la «souris grise», administratrice, toujours à courir après les tâches. Elle fait le transport gratuit, le porteur de charges, et moi je ne vois aucune autre utilité à ma présence.

Le silence sinstalla, lourd comme un couperet. Chaque mot était une gifle. Je me rappelai les fois où javais renoncé à mes sorties pour conduire ma bellemaman à la clinique, où javais laissé tomber un rendezvous chez le dentiste pour lemmener à léglise familiale, où je portais ces sacs de sucre en me disant que cétait pour elle. Cétait une vraie «dressage», un traitement de «souris» que lon me faisait endosser.

Eh bien, Géraldine, vous êtes une vraie stratège, commenta Thérèse avec un brin de respect. Ma bellefille maurait déjà renvoyée depuis longtemps.

Pas vraiment, elle est juste pratique, conclut Géraldine, un sourire sournois au coin des lèvres.

Je respirai profondément, les mains tremblantes se calmèrent. Une colère froide, cristalline, me submergea. Je regardai dans le rétroviseur: Géraldine, satisfaite, ajustait le col de sa blouse, Thérèse hochant la tête.

Donc pratique, murmuraije à voix basse.

Je ne marrêtai pas au milieu de la route pour les laisser derrière, bien que lenvie fût forte. Ce serait du dramatique, et les crises dorgie sont réservées aux faibles. Je les conduisis jusquau petit hameau de leur chalet, sans un mot de plus.

À larrivée, Géraldine, comme dhabitude, donna lordre :

Clémence, décharge dabord les cartons de Thérèse, puis les miens. Et mets tout dans la petite cabane, il va pleuvoir.

Je coupai le moteur, retirai la clé et descendis. Je marchai autour de la voiture, ouvris le coffre. Les deux femmes sortirent, étirant leurs jambes engourdies.

Allez, dépêchezvous! Le temps passe, il faut arroser les platesbandes, rétorqua Géraldine.

Je refermai la portière, appuyai le bouton du porteclés. La voiture siffla, les phares clignotèrent, mais le coffre resta ouvert.

Je ne vais rien décharger, Géraldine, déclaraije dune voix claire, ferme, qui fit taire les oiseaux du pommier voisin.

Quoi? sétonna Géraldine, les yeux écarquillés. Tu ne veux pas? Faisle doucement, alors.

Jai dit que je ne déchargerai pas. Je ne le ferai pas. Et je ne vous conduirai plus jamais, jamais.

Tu as perdu la tête? senflamma Géraldine, rouge de colère. Thérèse, vous entendez? Questce que cest que ce soulèvement? Clémence, êtesvous malade? Le soleil vous atil brûlée?

Non, Géraldine, ma santé est parfaite, tout comme mon audition. Jai entendu votre conversation dans la voiture: le dressage, la souris grise, le «travail gratuit» que vous mimposez, votre dos qui guérit dès que je porte vos sacs.

Le visage de Géraldine pâlit, elle chercha ses mots, Thérèse serra la main contre sa bouche, tremblante.

Tu tu as écouté? sexclama Géraldine, honteuse. Une femme adulte qui qui écoute!

Ce nest pas de lécoute, répliquaije. Cest votre voiture que jai achetée avec mon salaire et mon crédit, pendant que votre «aigle» Paul gaspille son argent en gadgets. Vous avez crié si fort que seul un sourd aurait pu ne rien entendre. Le dressage est terminé. Vous avez «tiré» votre revanche, vos affaires sont dans le coffre, déchargezvous. Votre dos est bon, je rentre chez moi.

Tu ne le feras pas! cria Géraldine, agrippant le portail. Jappellerai Paul! Je lui raconterai tout! Tu seras expulsée!

Appelez, haussaije les épaules. Mais noubliez pas de dire que vous mavez salie devant votre amie. Jai lenregistrement de la caméra frontale, il y a le son dans la cabine. Un petit film éducatif en perspective.

Elle pâlit, le cœur se serra, comme si elle ressentait enfin la douleur réelle.

Thérèse, prenez vos affaires, ordonnaije.

Thérèse, bredouillant des excuses, se précipita vers le coffre, vidant ses cartons sur la pelouse. Géraldine restait plantée, le regard noir, prête à me maudire.

Je ne pardonnerai jamais, sifflatelle.

Moi non plus, rétorquaije. Jai besoin de mon temps et de mon respect. Au revoir, bonne récolte.

Je repris la voiture, claquai la porte et, sans regarder les deux femmes, enfonçai laccélérateur. Le gravier senvola, la voiture séchappa comme un éclair.

Le trajet du retour fut un brouillard dadrénaline. Jallumai la musique à fond, chantai à tuetête, laissant le bruit de la radio couvrir le tumulte intérieur. Jappréhendais la tempête qui mattendait à la maison, mais une sensation de liberté menvahissait, comme si je déchargeais enfin les lourds sacs de sucre de mon existence.

En arrivant, Paul était affalé sur le canapé, les yeux rivés sur une série.

Alors, de retour? lançatil sans lever les yeux. Ma mère a appelé, la ligne a grillé, elle criait que je lavais abandonnée. Tu las encore laissé porter les pommes de terre?

Je me dirigeai vers la cuisine, éteignis la télé, me tenai devant lui, les bras croisés.

Paul, il faut quon parle.

Voilà le drame il leva les yeux, exaspéré. Laissemoi deviner: ta mère ta encore donné une leçon de vie, tu tes vexée, et maintenant je dois jouer les médiateurs? Tu sais, cest une vieille

Je suis devenue plus sage, répliquaije, la voix calme. Aujourdhui, jai compris que je ne suis pas la chienne dressée pour ta mère, ni le taxi gratuit. Et toi, le «aigle», tu as une «souris grise» qui te supporte, et je ne suis pas obligée de rester là.

Paul resta muet, interloqué.

Qui ta dit tout ça?

Ta mère, à Thérèse, dans ma voiture. Tout, mot pour mot. Sans larmes, sans cris, simplementJe refermai le journal, convaincue que ma nouvelle liberté était enfin à portée de main.

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Des bananes pour Mamie