Cher journal,
Je suis revenue à SaintCyr, mon village natal, après les cours à luniversité. Dès que jai franchi le portail de la maison familiale, on a entendu frapper à la porte: ma tante Hélène, la sœur de mon père, se tenait sur le seuil. Capucine et moi avions été camarades de classe au collège et, on le prétendait, même cousines éloignées: les pères étaient censés être des cousins trois fois retirés, un lien un peu tiré par les cheveux, mais suffisant pour que les villageois murmurent que nous nous connaissions bien. En réalité, nos familles se croisaient à la fête du village, mais aucune vraie amitié ne sétait tissée.
Après le bac, Capucine et moi avons intégré la même université, à Rennes. Mes parents étaient fiers: ils me voyaient devenir économiste, tandis que Capucine, future avocate, flattait nos rêves dambition. Nayant aucun proche dans la capitale, javais prévu dhabiter en résidence universitaire. Mais fin août, les parents de Capucine mont proposé de partager un deuxpièces à deux: «Nous avons trouvé un bel appartement près du campus, meublé, avec réfrigérateur et lavelinge; on apportera le reste nousmêmes», a déclaré Nathalie, la mère de Capucine. «Cest bien mieux que la citéétudiante», a-t-elle ajouté. Après réflexion, mes parents ont accepté, et moi aussi.
Nous avons vécu comme deux colocataires ordonnées: chacune alternait le ménage et la cuisine, aucune dispute ne se glissant entre nous. Nos parents venaient chaque mois avec des paniers de légumes et dautres provisions, un vrai rituel qui rappelait les vieilles habitudes rurales.
Le premier semestre sest déroulé sans accrocs: nos sessions dexamens se sont soldées par dexcellentes notes, et nous avons reçu une augmentation de bourse. Après les vacances dété, Capucine a rencontré Mickaël, un étudiant en droit, qui, à lépoque, logeait encore en résidence. Lautomne sest installé, les feuilles dor ont laissé place à la fraîcheur de novembre, et les deux amoureux ont commencé à passer de plus en plus de soirées dans notre appartement partagé, au grand dam de ma tranquillité.
«Maëlys, sois discrète, ne raconte rien à nos parents», ma suppliée Capucine. Jai accepté, mais je lai mise en garde: que Mickaël parte avant onze heures, car je me couchais tôt. Un soir, alors que jétais déjà endormie, elle a laissé Mickaël entrer de nouveau. Au petit matin, je les ai surpris, eux deux, endormis sur le canapé. Une violente dispute sen est suivie.
«Mes parents ne paient pas la location pour que je partage ma chambre avec un garçon étranger. Sil persiste à dormir ici, je repars à la résidence», aije déclaré. Capucine a rétorqué, «Tu nas jamais aimé, alors tu ne comprends pas notre besoin dêtre ensemble!» Jai suggéré quils demandent à la mère de Mickaël de couvrir la moitié du loyer, mais Capucine a expliqué que la mère de Mickaël était déjà à sec, ne pouvant plus subvenir à aucun besoin.
Je nai rien voulu entendre, insistant que sa présence constante me mettait mal à laise. Elle a alors proposé que Mickaël ne vienne que deux fois par semaine et ne passe la nuit que le weekend, puisquelle partait chez ses parents le dimanche soir. Jai accepté, à condition quil ne dépasse pas cette fréquence. Elle ma rappelé que je ne parlais jamais aux parents, et que ma mère pourrait rapidement informer les leurs.
Début décembre, nous avons passé les examens, et je suis rentrée chez moi avec mes cours pour préparer les partiels. Capucine, elle, a inventé une excuse aux siens, prétextant un emploi du temps chargé dépreuves. Sa mère, Nathalie, ma croisée au supermarché et ma demandé pourquoi je pouvais rentrer chez moi pendant les fêtes alors que Capucine ne le pouvait pas. «Nous sommes à la faculté de droit, les cours et les exams sont plus lourds que ceux de léconomie.» Jai gardé le silence, rappelant la promesse faite à Capucine de ne rien divulguer. «Pourquoi mimmiscer dans la vie des autres?», me suisje persuadée.
De retour à Rennes après les fêtes, le salon avait été réaménagé: le canapé était poussé contre le mur opposé, séparé du reste par une grande armoire. Mon lit était plus près de la fenêtre. «Tu as demandé à la propriétaire avant ce nouveau décor?», aije demandé. Elle a acquiescé, précisant que tout devrait être remis en place ensuite. Jai bien compris la raison: Mickaël allait rester plus longtemps chez nous, même les jours où Capucine était absente.
Javais deux options: alerter mes parents et déclencher une grosse dispute qui pourrait me coûter la cohabitation jusquà la fin de lannée, ou attendre lété en rappelant régulièrement à Capucine que Mickaël ne devait pas rester. Je me suis donc résolue à attendre le printemps, tout en cherchant une place en résidence, mais on ne ma promis quun logement pour la prochaine rentrée.
En mars, Capucine ma annoncé quelle et Mickaël prévoyaient de se marier et quelle était enceinte. «Tu vas enfin parler à tes parents de Mickaël?», aije demandé. Elle a secoué la tête: «Pas encore. Nous allons dabord aller chez sa mère, tout expliquer, choisir la date du mariage, puis informer les miens.» Quand je lui ai demandé comment elle concilierait ses études avec une grossesse, elle a hésité: «Peutêtre que ma mère maidera, ou que je prendrai un congé maternité. Nous envisageons aussi de nous installer à Paris après son diplôme, car il y a plus dopportunités.»
En mai, alors que les fêtes de mai battaient leur plein, Mickaël est rentré seul: «Ma mère est malade, je dois moccuper delle dabord. Quand elle sera au courant, nous reviendrons ensemble.» Deux semaines plus tard, il nétait toujours pas revenu. Un appel a été bref, il a simplement confirmé que sa mère était toujours malade, ne pouvant pas parler.
Le 20 mai, il est finalement revenu, pressé: «Je ne suis pas prêt à me marier, ma mère est encore malade. Je veux finir ma session rapidement et rentrer chez elle.» Capucine a tenté de le retenir, mais il a dû se rendre au secrétariat du doyen pour régler les dates dexamen. Nos rencontres se sont limitées à quelques échanges dans les couloirs de luniversité.
Lorsque nous avons terminé les exams dété, je mapprêtais à rentrer chez moi. Soudain, Mickaël a fait irruption dans notre appartement: «Maëlys, ne nous laissez pas seuls, il faut parler.» Capucine, les larmes aux yeux, a expliqué que la mère de Mickaël sopposait à leur mariage, à lenfant, et que, pour elle, la santé de sa mère passait avant tout. Elle a ajouté quen cas de demande dallocations, elle nen recevrait rien, car Mickaël envisageait de partir à Paris en master, sans travail, et quil chercherait à se soustraire à toute responsabilité financière.
«Quel salaud!», aije crié. «Allonsnous en, on rentre chez nous.» Nous avons pris un taxi, puis le bus, avec nos valises, nos quelques affaires. À la station, les parents de Capucine nous attendaient. Jai retrouvé mon père, ma mère et ma petite sœur à la maison.
Avant que nous puissions même commencer à déjeuner, Nathalie, la mère de Capucine, a fondu dans les escaliers: «Comment avezvous pu laisser cela arriver? Nous vous avions mis ensemble pour éviter ce genre de drame! Vous avez tout vu et vous êtes restée silencieuse!» Elle a crié, accusant ma sœur, puis a quitté lappartement en furie. Mon père, interloqué, a demandé à ma sœur ce qui sétait passé. Jai expliqué, et il a semblé surpris.
«Capucine est majeure, elle sait ce quelle fait. Pourquoi devraisje porter la responsabilité de ses erreurs?», a rétorqué ma mère, un brin indignée. Jai admis que je navais pas tout raconté, mais que Capucine mavait demandé de garder le secret. Ma mère a demandé ce que Capucine allait faire. «Elle na plus vraiment le choix.»
Capucine a accouché dune petite fille début novembre. Elle a pris un congé maternité, puis, un an plus tard, son père est décédé. Elle a dû placer lenfant en crèche et accepter un poste de caissière dans un hypermarché, faute de diplôme. Sa mère a cessé tout contact avec mes parents, la regardant désormais avec hostilité chaque fois quelle la croisait dans la rue.
Quant à moi, jai terminé mon master, épousé mon camarade de promotion, et nous travaillons tous deux dans le centre administratif de la région, tout en rendant souvent visite à mes parents à SaintCyr. Le temps a apaisé les blessures, mais les souvenirs restent gravés, comme un rappel que les promesses et les cohabitations peuvent parfois tourner au drame.







