La gentille grand‑mère à qui il manquait d’amour

«Bonne grand-mère, qui na jamais eu assez damour», lance Pierre, tapotant nerveusement le volant. «Écoute, Capucine, tu verras, cette vieille sorcière va encore nous appeler!»
«Arrête de lappeler comme ça,» soupire Sophie, lassée. «Madame Jeanne, la mère de ton père, vit toute seule. Tu ne la plains pas un peu?»
«Je la plains comme une abeille,» rétorque Pierre. «Depuis cinq ans, on la rend visite chaque weekend. Elle a jamais dit merci!Toujours à râler: la soupe pas assez salée, le sol mal lavé»

Sophie regarde les arbres défiler à travers la vitre. Le chemin vers la maison de la mère de son mari paraît interminable, même sil ne faut quune demiheure depuis la ville de Lyon. Ces allersretours sont devenus une source de discorde dans le couple, mais Sophie sy tient obstinément. Une partie delle ne peut abandonner cette vieille dame solitaire.

«Pourquoi, après la mort de mon père, on doit soccuper de sa mère?» continue Pierre, grognant. «Elle a aussi un fils, Antoine, mon oncle. Pourquoi il naide pas?»
«Tu sais bien quil vit à Bordeaux»
«Et alors?Une fois par an, il ne peut pas venir?Envoyer de largent? Ah oui, il a des occupations plus importantes!»

Ils tournent sur une route de campagne. Au loin apparaît une maison en pierre aux encadrements bleus. Le jardin est impeccable: allée balayée, platesbasses bien rangées, pommiers et cerisiers en fleurs.

«Nous voilà,» murmure Sophie.

Pierre coupe le moteur et regarde son épouse.
«Jespère que cette foisci, elle ne se plaindra pas de sa santé.»
«Pierre!Elle a quatrevingttrois ans, à cet âge on tombe malade, cest normal.»

La porte souvre sur une petite femme mince, vêtue dun manteau de lin bleu et dun tablier blanc. Ses cheveux gris sont rassemblés en un chignon soigné, et elle porte des lunettes à monture métallique.

«Vous voilà, mes chéris!Je pensais ne pas vous voir aujourdhui.»
«Bonjour, Madame Jeanne,» sourit Sophie en déposant les sacs dépicerie.

Pierre hoche la tête en signe de salut et se dirige silencieusement vers la porte.

«Jai préparé des tartes,» sexclame la grandmère. «Aux pommes et au chou, je sais que tu adores le chou, Pierre.»

Sophie suit la bellefille dans le salon. Lintérieur est propre, embaumé de pain chaud et dherbes fraîches. Sur la table en lin, le samovar fume, entouré de tartes. Madame Jeanne anticipe toujours leur venue.

«Madame Jeanne, vous ne devez pas rester debout longtemps,» lui reproche Sophie. «Nous aurions pu cuisiner nousmêmes.»
«Ah, les vieilles habitudes!Jai passé ma vie à cuisiner, à la cantine du chantier, à la maison pour mon mari et mes fils. Mes mains pétrissent encore, même quand mes jambes flanchent.»

Pierre revient du jardin, les bras chargés de bûches.
«Madame Jeanne, il vous manque encore du bois. Je vais demander au voisin de vous en apporter demain.»
«Merci, mon Pierre,» sourit la vieille dame. «Tu es comme un père, toujours attentionné.Que le ciel te garde.»

Pierre serre les lèvres. La pensée de son propre père le serre le cœur. Son père, Sébastien, est mort il y a cinq ans, victime dune longue maladie. Il a soutenu la famille, travaillé à lusine, élevé leur fils. Son frère Antoine a quitté la province pour Paris, sest marié, et ne revient plus.

«Prenez le thé,» dit Madame Jeanne en se dirigeant vers la table. «Sophie, sors la confiture de framboise du placard, je lai gardée pour vous.»

Autour du thé, Madame Jeanne interroge toujours des nouvelles de la ville, du travail, de la santé. Pierre répond dune voix brève, Sophie fait le pont, racontant les dernières nouvelles.

«Et les enfants?Quand en aurezvous?Jaimerais bercer mes arrièrepetitsenfants avant de partir.»

Pierre sétouffe avec son thé. Cette question revient à chaque visite, et ils esquivent toujours.

«Vous savez, nous sommes débordés,» commence Sophie doucement. «Pierre vise une promotion, et je viens dêtre transférée dans une nouvelle école.»

«Le travail, le travail, la vie passe à toute vitesse.Mon frère Louis travaillait sans relâche, et un jour il nétait plus.Les enfants, cest le bonheur à la retraite.Vous êtes tout ce qui me reste,» répond la vieille dame.

Après le thé, Sophie débarrasse la table comme dhabitude, et Pierre part réparer le toit du petit hangar. Madame Jeanne sinstalle dans son fauteuil préféré et ouvre un vieil album photo.

«Capucine,» lappelle lorsquelle a fini la vaisselle, «viens, regarde les photos avec moi.»

Sophie sassied à côté delle. Le rituel est familier: à chaque visite, lalbum ressort et les mêmes anecdotes reviennent. Mais aujourdhui, quelque chose change.

Elle montre une photo jaunie où une jeune femme souriante pose aux côtés dun homme grand, leur mariage tout juste célébré.
«Vous étiez magnifique,» sémerveille Sophie.
«On me surnommait la plus belle du village,» répond Madame Jeanne avec un faible sourire. «Jacques ma courtisée pendant trois ans, et je ne lai jamais laissée partir.»

Elle tourne la page.
«Voici mes deux fils: Louis et Antoine. Louis, le responsable, sérieux ; Antoine, le fougueux, toujours en train de courir.»

«Pourquoi vous voyezvous si rarement avec Antoine?» demande Sophie avec précaution.

Madame Jeanne soupire et referme lalbum.
«Je porte la culpabilité,» avoueelle. «Jai préféré Louis, il était laîné, le soutien. Antoine est né quand je navais plus de forces, et son caractère rebelle ma souvent mise en conflit avec lui.»

Sophie reste bouchebée. En cinq ans, elle navait jamais entendu parler de cette rancune.

«Quand Jacques est mort, Louis était déjà adulte, marié, avec son propre foyer. Antoine était encore à lécole. Jai dû travailler trois emplois pour les garder à flot. Louis ma aidée, mais Antoine»

Madame Jeanne sinterrompt, les doigts jouant nerveusement le bord de son tablier.
«Il a fui dès quil a fini le lycée. Il est parti à Paris, disant que la campagne navait plus davenir. Peutêtre avaitil raison, mais je nai jamais pu lui offrir lamour dont il avait besoin. Tout est retombé sur Louis.»

Le bruit dune porte qui souvre attire lattention: Pierre revient, les mains couvertes de terre et de sciure.
«Jai réparé le toit,» annoncetil. «Il tiendra jusquà lété prochain.»

Madame Jeanne se l

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