On na pas laissé la fille franchir le seuil
Mais pourquoi tu ne las pas laissée entrer ? demanda enfin Véronique, rassemblant son courage pour poser la question qui la rongeait depuis longtemps. Avant, tu la laissais toujours venir pourtant
Sa mère esquissa un rire amer.
Parce que jai peur pour toi, Véro. Tu crois quon ne remarque pas comme tu te recroquevilles dans un coin, chaque fois que ta sœur rentre en pleine nuit ? Comment tu caches tes livres de peur quelle ne les abime ? Elle te regarde avec haine. Elle est en colère parce que toi, tu es « normale ». Toi, tu mérites une autre vie La sienne, ça fait longtemps quelle la noyée dans le vin.
Véronique rentra la tête dans les épaules, suspendue au-dessus de son cahier ouvertdans la pièce dà côté, la dispute repartait de plus belle.
Le père navait même pas retiré son pardessusil se tenait debout, planté au centre du couloir, serrant son portable et hurlant.
Ne me raconte pas dhistoires ! beuglait-il dans le combiné. Deux semaines que tas touché ta paie ! Deux semaines, Laurine !
De la cuisine, Françoise jeta un coup dœil. Elle écouta son mari monologuer, puis demanda :
Encore ?
Henri se contenta de lever la main, mit le haut-parleurdes sanglots éclatèrent aussitôt du téléphone.
Laînée de Véronique avait un don inné pour émouvoir, elle savait faire pleurer même les pierres.
Mais après tant dannées de tourments, les parents étaient devenus durs comme la roche.
Comment ça, « il te met dehors » ? simpatienta Henri, arpentant le couloir trop étroit. Il a bien raison. Qui supporterait un boulet pareil ? Tu tes déjà regardée dans une glace ? Tas trente ans et tu as lair battue comme un chien.
Véronique entrouvrit sa porte de quelques centimètres.
Papa, sil te plaît… les sanglots cessèrent un instant. Il a jeté mes affaires sur le palier. Jai nulle part où aller.
Il pleut, il fait froid Je viens chez vous, daccord ? Juste dormir un peu.
Sa mère voulut intercepter le téléphone, mais Henri détourna brusquement la main.
Non ! trancha-t-il. Tu ne remettras plus jamais les pieds ici.
Tu te souviens de notre accord, Laurine ? Après que tu aies mis la télé en gage pendant quon était à la maison de campagne, on a dit quon ne touvrirait plus jamais. La porte reste close !
Maman ! Dis-lui, supplia la voix du combiné.
Françoise se couvrit le visage, les épaules secouées de sanglots.
Laurine, comment on a pu en arriver là… dit-elle simplement, sans oser regarder son époux. On ta emmenée partout, chez les médecins.
On ta fait confiance. La dernière cure, ils disaient que tu tiendrais au moins trois ans
Tas pas résisté un mois !
Votre médecine, cest du vent ! siffla Laurine, son ton virant soudain de la plainte à lagression. Vous vous êtes fait avoir !
Je ne vais pas bien, comprenez-le ! Je brûle de lintérieur, jétouffe !
Et vous, tout ce qui vous inquiète, cest la télé
Vous la regrettez, hein !
Je vous en achèterai une autre !
Et avec quoi tu vas payer ? Henri sarrêta, regardant obstinément le mur. Avec quoi, puisque tas tout dilapidé ?
Encore emprunté à tes amis ? Ou bien liquidé un bibelot chez ta comment sappelle-t-il, déjà ?
On sen fiche ! cria Laurine. Papa, je suis à la rue ! Vous voulez que je dorme sous un pont ?
Va à la Croix-Rouge, où tu veux, la voix du père était dun calme glacial. Ici, tu nentreras plus.
Je changerai les serrures, si tu rôdes dans les parages.
Véronique sassit sur son lit, genoux serrés contre la poitrine.
Dhabitude, quand laînée poussait les parents à bout de nerfs, la foudre retombait sur elle, celle dà côté.
Et toi, tu fiches quoi ? Encore sur ton portable ? Tu finiras comme ta sœur, bonne à rien ! le refrain qui lui pleuvait dessus depuis trois ans.
Mais aujourdhui, on loublia.
Personne ne cria, personne ne sen prit à elle. Le père raccrocha, se déshabilla, les parents gagnèrent la cuisine.
Véronique sortit prudemment dans le couloir.
Henri, tout de même sanglota sa mère. On va la perdre. Tu sais bien dans quel état elle finit
Elle ne contrôle plus rien.
Et moi, tu voudrais que jen sois responsable ? Le père posa bruyamment la bouilloire. Jai cinquante-cinq ans, Françoise. Je veux rentrer chez moi et pouvoir masseoir dans mon fauteuil.
Je ne veux plus cacher mon portefeuille sous loreiller, ni entendre les commérages des voisins qui lont vue traîner au bas de limmeuble avec des types louches et insulter tout le monde !
Cest notre fille, murmura la mère.
Elle la été, jusquà vingt ans. Aujourdhui, ce nest plus quun gouffre à soucis.
Elle est alcoolique, Françoise. On ne guérit pas sans le vouloir.
Et elle, elle sen fiche. Se lève, trouve, picole, seffondre.
Le téléphone sonna encore.
Silence, puis la voix du père.
Oui ?
Papa Laurine rappelait. Je suis assise à la gare. Il y a la police qui tourne, ils vont membarquer si je bouge pas.
Sil te plaît
Écoute bien ce que je vais te dire, coupa Henri. Tu ne reviens pas ici. Point final.
Quoi, faut que je me jette sous le train ? le ton de Laurine devint provocateur. Cest ça que vous attendez, que lhôpital vous appelle ?
Véronique se figea. Cétait la menace favorite de sa sœur, dès que ses autres arguments étaient à bout.
Avant, ça marchait : la mère sanglotait, le père montait dans les tours, et Laurine obtenait de largent, un canapé, un repas, une douche.
Mais ce soir-là, Henri ne broncha pas.
Ne fais pas ta maligne, dit-il. Tu taimes trop pour ça. Alors voilà ce quon va faire.
Quoi ? dans la voix de Laurine passait une lueur despoir.
Je te trouverai une chambre, la moins chère, en banlieue. Je paie le premier mois. Je te donne un peu pour les courses. Pas plus.
Te trouves un boulot, tu repars du bon piedtant mieux.
Sinon, dans un mois, tu seras dehors, et je ne veux plus rien savoir.
Une chambre ? Pas même un petit studio, papa ? Je ny arriverai jamais seule. Jai la trouille.
Et puis qui seront les voisins ?
Et sans rien, comment je fais ? Même mes draps, ce salaud les a gardés !
Ta mère va remplir un sac avec tout ce quil faut, on laissera ça à la concierge. Tu passeras les prendre. Mais tu ne viendras pas ici, cest compris.
Vous êtes des monstres ! semporta Laurine. Vous jetez votre fille à la rue, comme un chien ?
Vous, vous avez votre grand trois-pièces, et moi je dois vivre comme une clocharde !
La mère fendit la conversation, le téléphone à la main.
Laurine, tais-toi ! hurla-t-elle, au point que Véronique en sursauta. Ton père a raison !
Cest ta dernière chance. La chambre ou la rue.
Décide-toidemain il ne te proposera plus même ça !
Au bout du fil, le silence.
Bon, grommela Laurine enfin. Passez-moi ladresse. Et mettez un peu dargent sur la carte, jai faim.
Il ny aura pas dargent, trancha Henri. Jachèterai les courses et je te les transmettrai. Je sais trop à quoi tu flanques ton argent « de nourriture »
Il raccrocha.
Véronique sentit que le temps était venu. Elle entra discrètement en cuisine, faisant mine daller boire un verre deau.
Elle se prépara à essuyer leurs nerfs.
Son père allait lui reprocher son vieux t-shirt, sa mère laccuser dindifférence, vu les ennuis de la famille.
Mais, ce soir, les parents ne bronchaient pas, le regard perdu.
Véro appela doucement sa mère.
Oui, maman ?
Dans le placard du haut, il y a les vieux draps et taies doreiller.
Sors-les, tu veux ? Mets-les dans le grand sac bleu de la remise.
Très bien, maman.
Véronique sexécuta.
Elle récupéra le sac, vida un vieux bric-à-brac.
Impossible dimaginer Laurine en autonomie Elle ne savait même pas cuire des pâtes. Et puis, cette habitude destructrice
Véronique ne se faisait pas dillusion : sa sœur ne tiendrait pas deux jours sans une bouteille.
Véronique grimpa sur une chaise pour atteindre létagère, empilant le linge.
Noublie pas les serviettes ! cria le père.
Cest déjà fait ! répondit-elle.
Elle vit son père mettre ses chaussures et sortir, sans un mot de plus.
La mission : trouver la « chambrette » en question.
Véronique revint à la cuisine. Sa mère navait pas bougé.
Tu veux que je tapporte un cachet, maman ? demanda-t-elle doucement.
Sa mère la regarda droit dans les yeux.
Tu sais, Véro…, murmura-t-elle dune voix éteinte. Quand elle était petite, je rêvais quelle devienne mon soutien, quon papoterait de tout ensemble.
Aujourdhui Je prie juste quelle retienne bien ladresse, quelle arrive entière au bout du trajet.
Elle y arrivera, tenta de rassurer Véronique, sasseyant sur le bord de la chaise. Laurine retombe toujours sur ses pattes.
Pas cette fois, secoua la tête Françoise. Son regard nest plus le même. Vide. Comme sil ny avait plus rien, quune enveloppe qui attend sa dose quotidienne
Je vois bien que tu as peur delle, toi aussi…
Véronique nosa rien répondre. Elle avait longtemps cru que ses parents ignoraient sa peur, trop occupés à sauver leur « cause perdue ».
Je pensais que vous vous fichiez de moi confia-t-elle à voix basse.
La main de sa mère caressa ses cheveux.
Pas du tout, ma chérie. Cest juste quon na plus de force. Tu sais, dans lavion, on dit toujours de mettre dabord son propre masque, ensuite celui de lenfant.
Dix ans quon essaie de lui coller le sien, dix ans, Véro !
On la envoyée partout, chez des guérisseurs, dans des cliniques hors de prix.
À la fin On a failli en mourir nous aussi.
La sonnette retentit. Véronique sursauta.
Cest elle ? balbutia-t-elle.
Non, ton père a ses clés. Ce doit être la livraison de courses quil a commandée.
Véronique ouvrit. Le livreur déposa deux sacs lourds.
Sur la table, elle déballa : du riz, des conserves, de lhuile, du thé, du sucre. Rien dextravagant.
Elle mangera jamais tout ça, fit remarquer Véronique en déposant le paquet de sarrasin. Elle ne sait faire que réchauffer des plats préparés.
Si elle veut vivre, elle apprendra à cuisiner, coupa la mère, retrouvant lespace dun instant sa fermeté. On la assez couvée. Elle finira six pieds sous terre si on continue de la plaindre.
Une heure plus tard, le père revint. Il avait lair davoir charrié des tonnes de charbon.
Cest fait, lança-t-il. Les clefs sont là. La propriétaire, cest une vieille institutrice à la main de fer.
Elle ma prévenu : au premier bruit ou la moindre odeur dalcool, elle la met dehors sans sommation.
Je lui ai dit de ne pas se gêner.
Henri soupira la mère.
Quoi « Henri » ? On ne va pas mentir aux gens, tout de même. Au moins, elle est prévenue.
Il saisit le sac de linge, attrapa les courses, se dirigea vers la porte.
Jirai tout déposer à la concierge. Je lappelle, je lui indique où prendre le tout.
Véronique, tu fermes bien derrière moi. Et si ça sonne, tu ne réponds à personne.
Le père claqua la porte. La mère resta seule, à pleurer dans la cuisine.
Le cœur de Véronique se serra. Comment était-ce possible ? Sa sœur ne vivait pas, elle survivait divresse en ivresse, et empêchait ses parents de respirer
***
Les espoirs des parents furent vainsune semaine plus tard, la propriétaire appela Henri : elle avait mis Laurine dehors, police à lappui.
Laurine avait invité trois hommes, fait la fête toute la nuit.
Et encore une fois, les parents ne purent labandonnerelle fut conduite dans un centre de désintoxication, fermé, bien encadré.
Ils promirent cette fois un vrai sevrage, dune année entière.
Qui sait, peut-être Peut-être quun jour, un miracle arrivera-t-il encore ?







