Rentrée à la maison plus tôt que prévu : quand un «surprise» se transforme en prise de tête — Dasha enceinte, fatiguée, abandonnée devant l’immeuble, et le grand ménage de Vania tourne au fiasco conjugal à la française

Revenue plus tôt à la maison

Tu es à larrêt de bus ? La voix de son mari, Paul, se brise détonnement. Maintenant, tout de suite ? Pourquoi tu ne mas pas prévenu ? On avait dit jeudi pourtant !
Je voulais te faire une surprise, Éloïse fronce les sourcils. Paul, tu nes pas content ? Je suis crevée, comme une bête ! Sors me chercher !
Attends ! il crie soudain, désemparé. Ne viens pas ! Enfin si, viens, mais Écoute Éloïse, il ny a plus rien à la maison, tout est vide. Jai tout terminé hier soir.
Fais voir : tu peux passer à lépicerie de la place, celle qui est ouverte toute la nuit ? Prends un peu de viande, du bœuf si tu trouves.

Son sac trop lourd la tire si violemment vers le bas quÉloïse ne peut retenir un gémissement.

Une vive douleur dans le dos, fidèle compagne de ces dernières semaines, la traverse jusquau coccyx. Elle pose avec précaution ses sacs sur lasphalte abîmé de labri-bus.

Elle expire longuement, posant la main sur son ventre arrondi.

Le bébé bouge et manifeste son mécontentement. Sixième mois on ne plaisante plus, surtout quand on décide de surprendre son mari en rentrant de chez ses parents trois jours plus tôt que prévu.

Il lui a tellement manqué quelle a compté les kilomètres sur lautoroute, pressée de le revoir.

Que peut bien faire Paul à cette heure ? Sans doute ne se doute-t-il pas quelle est déjà là, à dix minutes du domicile.

Le chemin lui paraît interminable.

Les sacs sont remplis des petits trésors de sa mère : pots de confiture, terrine artisanale, pommes du verger tout semble peser une tonne.

Après cinquante mètres, Éloïse sent quelle nira pas plus loin. Son dos menace de lâcher.

Elle attrape son téléphone et compose le numéro de Paul.

Paul, mon chéri, murmure-t-elle quand il décroche enfin.

Éloïse ? Quest-ce quil y a ? Tu vas bien ? sinquiète-t-il.

Bien sûr, imbécile. Je suis rentrée !

Je suis à larrêt devant limmeuble. Descends maider, sil te plaît, les sacs sont trop lourds, maman a exagéré.

Un long silence lui répond dans le combiné. Éloïse regarde lécran, inquiète dune coupure.

Tu es à larrêt ? Paul hausse la voix. Maintenant ? Pourquoi tu ne mas rien dit ? On avait dit jeudi !

Je voulais te surprendre, Éloïse sagace. Paul, tu pourrais être content au moins ! Je suis lessivée. Viens me chercher !

Attends ! panique-t-il soudain. Ne viens pas, ou si, mais enfin, Éloïse, vraiment il ny a rien à manger ici, jai fini les restes hier soir.

Tu peux passer à lépicerie du coin, prendre du bœuf, sil te plaît ?

Aujourdhui, jai pris un jour de congé. Jaimerais te préparer un vrai repas pour te souhaiter la bienvenue.

Paul, tu plaisantes ? Tu mentends ? Je suis enceinte, sixième mois, deux sacs énormes, plantée dans la rue !

Mon dos me tue ! Tu veux de la viande ? Il y a des pommes de terre et des œufs à la maison.

Viens maider, je veux juste manger et mallonger.

Éloïse, écoute Paul se met à parler vite, la coupant. Je veux vraiment que tout soit parfait. Sil te plaît.

L’épicerie est à deux pas. Prends un peu de viande, des pommes de terre fraîches, les nôtres sont toutes molles.

Demande à quelquun de taider, ou fais doucement, un peu à la fois

Sil te plaît, cest pour nous deux. Pendant ce temps, je prépare tout ici.

Éloïse contemple ses paumes rougies par les anses mordantes. Une vague amère lui serre la poitrine.

Paul, tu es sérieux ? Sa voix tremble. Tu veux que jaille à lépicerie, enceinte, parce que Monsieur veut cuisiner ?

Tu ne peux pas venir maider, toi ?

Mais, jai déjà commencé tu sais la préparation ! Si je marrête, ce sera gâché.

Éloïse, pour moi, sil te plaît. Je tai tant attendue.

Prends huit cents grammes de bœuf. Et un petit filet de pommes de terre.

Allons, jattends !

Il raccroche. Éloïse reste figée devant lécran noirci.

Cest insensé. Elle a envie de pleurer là, sous la lumière froide du lampadaire.

Au lieu de laccueil attendu, la corvée du rayon boucherie.

« Peut-être quil prépare vraiment quelque chose dextraordinaire », lui traverse lesprit.

Elle soupire, remet les sacs sur lépaule et se dirige, boîteuse, vers lépicerie du coin.

***

Éloïse pousse son panier entre les rayons, sous le regard compatissant dune caissière à moitié endormie.

Le bœuf est lourd, le filet de pommes de terre nen parlons pas.

À la sortie, ses mains sont tellement crispées quelle ne sent même plus ses doigts.

Son portable vibre à nouveau.

Tu as pris la viande ? senquiert Paul dune voix guillerette.

Oui, répond Éloïse à travers les dents. Jarrive à lentrée. Ouvre-moi.

Attends ! Paul pousse un cri. Ne monte pas ! Patiente un peu sur le banc. Dix minutes, pas plus.

Tu te moques de moi ? Éloïse explose, oubliant la rue autour delle. Paul, je vais accoucher ici de colère ! Dix minutes ? Mes jambes sont enflées, je ne peux plus tenir debout !

La surprise nest pas prête ! répète-t-il. Si tu rentres, tout sera fichu. Reste assise à lair frais.

Cinq minutes, je te jure ! Je raccroche, il faut que je finisse.

Elle seffondre sur le banc en bois devant limmeuble. Les sacs tombent à côté delle avec un bruit sourd.

Elle rêve de lancer ce fichu paquet de viande contre la fenêtre du troisième étage.

Dix minutes passent. Puis vingt. Éloïse serre son ventre, la colère bouillonnant à lintérieur.

Elle se demande : que va-t-elle découvrir là-haut ? Un flot de fleurs ? Un petit déjeuner romantique ? Un violoniste dans un coin ?

Aucun de ces scenarii ne justifierait de la laisser ainsi dehors, épuisée et enceinte, après une nuit sans sommeil.

À la trente-cinquième minute, la porte souvre.

Paul surgit, lair dépenaillé : tee-shirt à lenvers, gouttes de sueur sur le front, cheveux en bataille.

Ah, tu es là ! Il force un sourire, attrape aussitôt les sacs. Pourquoi cette tête ? Regarde, il fait beau enfin, bon. Allez, viens vite !

Pourquoi tu transpires comme ça ? Éloïse le scrute en se levant péniblement, sappuyant à la rampe. Et pourquoi tu sens leau de Javel à trois mètres ?

Tu verras ! Il sautille déjà vers lascenseur, excité.

Ils montent ensemble. Paul ouvre la porte avec un grand geste, attendant ses éloges.

Éloïse franchit le seuil, le nez aussitôt agressé par lodeur de javel et dun désodorisant bon marché, senteur « brise marine ».

Elle passe au salon, puis à la cuisine, jette un œil à la salle de bain.

Tout est impeccablement rangé. Ou plutôt : tout est étrangement vide.

Les affaires accumulées traînant dordinaire sur les chaises ont disparu. Le tapis a été aspiré (ici ou là, des traces humides subsistent), la poussière effacée.

Ses statuettes semblent tassées tristement dans un coin.

Alors ? Paul rayonne, fier comme un sou neuf. Alors, pas mal la surprise ?

Éloïse se tourne lentement vers lui.

Cest tout ? demande-t-elle dune voix calme.

Comment ça, tout ? Paul sénerve. Eloïse, regarde ! Jai passé trois heures ici à tout briquer !

Jai lavé le sol partout, même sous le canapé !

La vaisselle est faite, les toilettes brillent ! Je voulais que tu rentres, et que tu profites, sans avoir rien à faire.

Jai couru comme un fou pendant que tu étais à lépicerie.

Un nœud lui serre la gorge.

Tu as fait tout ça Ses mots butent, elle retient ses larmes. Pour laver le sol, tu mas laissée aller faire les courses enceinte, seule ?

Tu nes pas venu à larrêt, alors que je ten suppliais, parce que tu lavais ?

Bah oui ! Paul gesticule. Je voulais que tu sois contente ! Tu râles tout le temps que je ne fais rien.

Jai voulu te prouver le contraire.

Tu es arrivée trop tôt, jai pas eu le temps ! Jai dû te retarder pour terminer.

Et au lieu de dire merci, tu fais cette tête, comme si javais sali ton repas.

Paul, tes fou ou quoi ? Le cri dEloïse monte, nerveux. Je me fiche de ton ménage !

Jai mal au dos, jai traîné ces sacs toute seule !

Je suis enceinte, tu comprends ça ? En-ceinte !

Tout ce que je voulais, cétait que tu viennes me chercher et que tu me tiennes la main, pas que tu passes la serpillière !

Le visage de Paul vire au rouge. Il jette le chiffon quil tenait dans lévier.

Et ça y est, ça recommence ! il hurle. Je passe la matinée à genoux, à faire en sorte que tout soit parfait, petite surprise, et toi tu cries !

Tu as vu la propreté ici ? Même le jour du mariage, cétait pas si net !

Et jen fais quoi, de ta propreté ? Éloïse suffoque de chagrin. Tu mas fait attendre dehors sur ce banc plus de trente minutes !

Jai eu froid, jai mal aux jambes !

Tu mas obligée à acheter viande et pommes de terre alors que je tenais à peine debout ! Paul, ce nest pas une surprise, cest une punition !

Une punition, vraiment ? Paul traverse la cuisine, les bras agités. Pardon dêtre imparfait !

Une autre se réjouirait quon fasse le ménage, quon prépare à manger. Et toi

Tu ne penses quà toi ! « Oh, mon ventre, oh, mon dos ».

Et moi alors ? Jai pas dormi de la nuit, à tattendre, à réfléchir à comment taccueillir !

Éloïse cache son visage dans ses mains.

Tu ne comprends pas gémit-elle. Tu préfères un carrelage propre à mon bien-être.

Mais cest quoi le rapport ! Paul recommence à crier, frappant la table du poing. Tarrives avant lheure prévue, tabîmes la surprise !

Si tétais rentrée jeudi comme annoncé, tout aurait été prêt, tu serais entrée dans un nid impeccable, tout aurait été parfait.

Mais non, fallait débarquer en pleine nuit ! Et après, cest moi le salaud.

Tu nes quune ingrate, Éloïse. Juste ingrate.

Il séclipse de la cuisine, porte de la chambre claquée.

Le bébé bouge encore. Éloïse tombe sur une chaise, regard fixé sur le sac de viande que Paul na même pas rangé au frais.

Nauséeuse, elle lutte contre un malaise.

Dix minutes plus tard, la porte sentrouvre.

Je prépare la viande ? grogne-t-il. Ou tu fais la grève de la faim pour me punir ?

Laisse tomber, Paul, répond-elle dune voix éteinte, sans le regarder. Laisse-moi tranquille. Je veux dormir.

Très bien ! claque-t-il la porte à nouveau.

Éloïse, titubante, file vers la salle de bains.

Dans la glace, elle ne se reconnaît pas : visage pâle, cernes sombres, cheveux en bataille.

Elle repense au trajet du car, à ses rêves de retrouvailles tendres, de bras chaleureux, dun simple « Je suis content que tu sois rentrée ».

Tu parles. Une étreinte, tu parles

Quand Éloïse ressort, la dispute éclate de nouveau.

Paul hurle encore, finit par lui balancer le morceau de viande.

Elle part, exactement comme elle est, sans avoir le temps de se changer. Retour chez les parents.

***

Toute la famille beaux-parents, belle-sœur, cousins éloignés tente de la convaincre de ne pas divorcer.

Paul, lui, appelle sans cesse, supplie qu’elle rentre.

Mais la décision dÉloïse est prise : elle na pas besoin dun mari pareil, la séparation est inévitable.

À quoi bon dun époux qui préfère le ménage à la santé de leur enfant à venir ?

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Rentrée à la maison plus tôt que prévu : quand un «surprise» se transforme en prise de tête — Dasha enceinte, fatiguée, abandonnée devant l’immeuble, et le grand ménage de Vania tourne au fiasco conjugal à la française
Le dernier été à la maison Vladimir est arrivé un mercredi, alors que le soleil chauffait déjà les tuiles du toit au point qu’elles craquaient doucement. Le portail, tombé de ses gonds depuis trois ans, gisait de travers ; il l’enjambe et s’arrête devant le perron. Trois marches, la plus basse complètement pourrie. Il pose prudemment le pied sur la seconde, teste la solidité, puis continue. Dedans, l’air pue le renfermé et la souris. La poussière recouvre les rebords de fenêtre d’une couche égale, et une toile d’araignée s’étire de la poutre jusqu’au vieux buffet du salon. Vladimir entrouvre la fenêtre, force un peu sur le cadre, puis laisse entrer d’un coup les effluves d’ortie chauffée et d’herbe sèche du jardin. Il fait le tour des quatre pièces, dresse sa liste mentale : laver les sols, vérifier la cheminée, réparer la plomberie de la cuisine d’été, jeter tout ce qui a pourri. Ensuite seulement, appeler André, maman, les neveux et nièces. Leur dire : « Venez en août, qu’on passe ici un mois, comme avant ». Avant… c’était il y a vingt-cinq ans, quand papa était encore en vie et que toute la famille se retrouvait ici chaque été. Vladimir se souvient des confitures dans la bassine de cuivre, des frères qui remontaient des seaux d’eau du puits, de maman qui lisait à haute voix sur la terrasse le soir. Puis papa est mort, maman a rejoint la ville auprès du fils cadet, la maison a été clouée. Vladimir repassait une fois l’an, vérifiait qu’on n’avait rien volé, puis repartait. Mais ce printemps, un déclic : il faut essayer de retrouver ça. Une dernière fois, au moins. La première semaine, il travaille seul. Débouche la cheminée, change deux planches du perron, astique les fenêtres. Fait l’aller-retour au bourg pour acheter peinture et ciment, négocie avec l’électricien pour la remise aux normes. Le maire, croisé devant le tabac, le regarde avec un sourire en coin : — Tu fais tout ça pour cette ruine, Vladimir ? Tu vas la vendre de toute façon ! — Je ne vends pas avant l’automne, répond Vladimir, et il s’éloigne. André arrive le samedi soir, avec sa femme et leurs deux enfants. Sort de la voiture, observe la cour et grimace. — Tu veux sérieusement qu’on reste ici un mois ? — Trois semaines, rectifie Vladimir. Les enfants profiteront de l’air. Et toi aussi. — Mais, il n’y a même pas de douche ! — Il y a le sauna. Je l’allumerai ce soir. Les enfants, un garçon de onze ans et une fille de huit, traînent des pieds vers la balançoire que Vladimir a suspendue hier au vieux chêne. La femme d’André, Claire, file dans la cuisine avec un sac de provisions. Vladimir aide à décharger les bagages. André garde l’air boudeur, mais ne dit rien. Maman arrive le lundi, conduite par le voisin. Elle entre, s’arrête au milieu du salon et soupire. — Tout est si petit, murmure-t-elle. J’avais le souvenir de plus grand. — Ça fait trente ans, maman. — Trente-deux. Elle traverse la cuisine, effleure le plan de travail. — Il faisait toujours froid ici. Papa disait qu’il mettrait le chauffage, il n’a jamais eu le temps. Vladimir ne perçoit pas de nostalgie dans la voix de sa mère, mais de la lassitude. Il lui sert un thé, l’installe sur la terrasse. Sa mère contemple le jardin, raconte l’eau à porter, le dos fourbu par la lessive, les ragots des voisines. Vladimir écoute et comprend : pour elle, cette maison n’est pas un nid, mais une vieille plaie. Le soir, quand sa mère part se coucher, Vladimir et André restent dehors devant le feu. Les enfants dorment, Claire lit à la bougie — on n’a tiré l’électricité que sur la moitié de la maison. — Pourquoi tu t’accroches à tout ça ? demande André en fixant les braises. — Je voulais qu’on se retrouve. — On se voit bien aux fêtes. — Ce n’est pas pareil. André sourit en coin. — Vladimir, tu rêves encore. Trois semaines ici vont nous rapprocher, tu crois ? — Je ne sais pas, admet Vladimir. J’avais envie d’essayer. André met du temps à répondre, puis dit plus doucement : — Je suis content que tu te sois lancé là-dedans. Mais n’attends pas de miracle. Vladimir n’en attendait pas. Mais il espérait. Les jours suivants passent en corvées. Vladimir répare la clôture, André l’aide à refaire la toiture de l’abri. Le garçon, Thomas, d’abord morose, découvre de vieilles cannes à pêche dans la remise et file à la rivière. La petite, Sophie, donne un coup de main à mamie pour le désherbage, du potager sommaire planté près du mur sud. Un jour, alors qu’ils repeignent la terrasse ensemble, Claire éclate de rire : — On dirait une communauté de vacances. — Une colo avec plus d’impro, ricane André. Mais il sourit. Vladimir voit que la tension retombe. Le soir, tout le monde dîne dehors, maman mijote sa soupe, Claire prépare des tartes à la faisselle du village. On parle bricolage, anti-moustiques, pelouse à tondre, pompe à réparer. Mais un soir, alors que les petits sont couchés, maman déclare : — Votre père voulait vendre la maison. Un an avant de mourir déjà. Vladimir se fige, André hausse les sourcils. — Pourquoi ? — Il était fatigué. Il disait que la maison, c’était un boulet. Il voulait l’immeuble, près de l’hôpital. J’ai refusé. J’ai cru défendre ce qui était à nous… On s’est disputés. Il n’a jamais vendu, puis il est mort. Vladimir repose sa tasse. — Tu t’en veux ? — Je ne sais pas. Je… je suis juste fatiguée de ce lieu. Ça me rappelle que j’ai insisté, et qu’il n’a pas eu la paix. André se penche en arrière, soupire. — Tu ne l’avais jamais dit. — Personne ne posait la question. Vladimir regarde sa mère — voûtée, les mains usées. Il voit soudain que la maison n’est pas un trésor pour elle, mais un poids. — On aurait peut-être dû la vendre, murmure-t-il. — Peut-être, concède sa mère. Mais vous avez grandi ici. Ça compte. — Ça compte pour quoi ? Elle lève les yeux. — Pour vous souvenir d’avant. Avant que la vie vous disperse. Vladimir met du temps à comprendre. Mais le lendemain, en voyant André prendre Thomas dans ses bras au bord de la rivière, et entendre sa mère raconter à Sophie comment elle apprenait à lire ici, sur cette terrasse, il sent autre chose dans sa voix. Un apaisement, peut-être. Le départ est fixé au dimanche. La veille, Vladimir chauffe le sauna ; on sue tous ensemble puis on se retrouve autour du thé sur la terrasse. Thomas demande s’ils reviendront l’an prochain. André jette un regard à Vladimir, sans répondre. Au matin, Vladimir aide à charger les bagages. Sa mère l’étreint : — Merci de nous avoir réunis. — J’espérais mieux. — C’était bien. À notre façon. André lui tape l’épaule. — Vends, si tu veux. Ça ne me dérange pas. — On verra. La voiture disparaît, la poussière retombe. Vladimir rentre ; il fait le tour des pièces, ramasse la vaisselle, sort les poubelles. Ferme les fenêtres, verrouille les portes. Il sort de sa poche un vieux cadenas trouvé dans la remise et le fixe sur la barrière du jardin. Il est rouillé, mais solide. Il demeure devant le portail, observe la maison. Toit droit, perron refait, vitres propres. Elle paraît habitée. Mais Vladimir sait que ce n’est qu’une illusion. Une maison vit tant qu’on y vit. Trois semaines, elle a vécu. C’est peut-être suffisant. Il s’installe dans sa voiture, démarre. La toiture disparaît dans le rétroviseur, cachée par les arbres. Vladimir roule lentement, ruminant déjà l’idée d’appeler l’agente immobilière à l’automne. Mais pour l’instant, il se raccroche à la table dressée, au rire de sa mère, à Thomas brandissant sa prise. La maison a rempli sa mission. Elle les a réunis. Et c’est peut-être assez pour la laisser partir sans souffrir.