Hors du Temps et des Sens

Cher journal,

Depuis mon enfance, ma petite sœur Mireille a toujours été douce et attentionnée. Notre mère disait souvent :

Notre petite a hérité du cœur généreux de notre père, le regretté Gérard, qui aidait tout le monde sans compter, même si sa vie fut brève. Mireille poursuit aujourdhui son œuvre, même enfant, en sauvanta chaque petite bête qui croise son chemin.

Mireille a grandi, a fini ses études, a trouvé un emploi et vit désormais dans lappartement de notre grandpère Henri, à Lyon. Elle est restée bienveillante et juste, prête à rendre service aux hommes comme aux animaux, même si certains la trouvent un peu envahissante.

Elle a besoin dun miracle, nestce pas elle nest pas dici

Un samedi dautomne, sous une pluie fine, je la vois rentrer du magasin, lorsquelle aperçoit une vieille dame peinant à porter deux sacs à provisions, à moitié vides.

Mon Dieu, comme ses mains tremblent, son dos se voûte combien dannées doit-elle porter? pense Mireille avec compassion.

Sans hésiter, elle la rattrape et reconnaît Madame MarieIllice, la voisine du même bâtiment.

Bonjour, laissezmoi vous aider, dit Mireille en prenant les sacs.

Madame Illice, dabord surprise, esquisse un sourire timide.

Merci, ma chère, mais je dois monter au quatrième étage

Jhabite au deuxième, répond Mireille en souriant.

Une fois les courses déposées dans lappartement, Mireille remarque le désordre : la pièce na pas été nettoyée depuis longtemps.

Madame Illice, permettezmoi de vous dépoussiérer, je vois que cest difficile pour vous. Je reviendrai un peu plus tard, après avoir rangé mes courses, propose-telle.

Oh, ne vous dérangez pas, ma petite, vous avez déjà fait tant pour moi

Ce nest rien, je vis seule et aujourdhui je suis libre, réplique Mireille.

Depuis ce jour, Mireille rend visite régulièrement à Madame Illice. Le soir, elles boivent du thé, et Mireille adore écouter la vieille dame jouer du piano dépoque, offert par son défunt mari à la naissance de leur fils. Mireille a elle aussi suivi des cours de musique, mais na jamais poursuivi cette voie, comme le souhaitait leur mère.

En allant à limmeuble, Mireille croise souvent Tamara, la voisine du cinquième étage.

Mireille, je vois que tu prends soin de Madame Illice. Bien vu. Dommage pour la grandmère; son fils et sa femme vivent en Allemagne, riches, et leurs enfants sont à Paris, mais ils ne viennent presque jamais, ils ne parlent que de lhéritage quils attendent. On dirait quils attendent sa mort.

Mireille hoche la tête et entre dans le hall.

Mon Dieu, quel richesse possède vraiment Madame Illice? Un piano, quelques meubles solides les rumeurs sont folles, se dit-elle.

Le même soir, Mireille apporte un gâteau à la vieille dame.

Viens, prenons le thé, je mets leau à chauffer, sexclametelle, joyeuse.

Pourquoi tant defforts, ma chère? répond Madame Illice, les yeux pétillants.

Juste envie de vous faire plaisir, répond Mireille avec un sourire.

Autour dune tasse, Madame Illice raconte son enfance durant la guerre, le mari décédé depuis longtemps, son fils parti en Allemagne avec sa femme, et la rare venue de son petitfils Grégoire, qui ne vient que pour déposer des fruits avant de repartir, lançant des remarques cruelles.

Lhiver arrive et Madame Illice tombe malade. Mireille, après son travail, lui apporte repas, médicaments et produits de première nécessité. Un jour, la vieille femme lui demande :

Ma douce, pourraistu jouer du piano? Jai tant envie dentendre la musique.

Mireille sassoit, ses doigts effleurent les touches, et une douce mélodie emplit la pièce. Madame Illice ferme les yeux, se souvient, et semble retrouver la paix. Ce petit rituel devient quotidien : la vieille dame raconte de simples anecdotes, puis Mireille joue, comme pour combler le silence.

Le temps passe et létat de Madame Illice se détériore. Un matin, après avoir passé laspirateur, la vieille dame linterrompt :

Ma chère, jai rédigé mon testament. Lappartement ira à mes petitsenfants, qui attendent déjà la part qui leur revient, mais le piano je veux quil te revienne.

Mireille reste sans voix, mais répond avec discrétion: «Je nai rien demandé, je ne suis quune aide.»

Au printemps, Madame Illice ne se lève plus. Mireille continue à surveiller la prise de médicaments. La nuit, la vieille dame séteint, seule. Avant de mourir, elle murmure :

Noublie pas le piano, il sera à toi. Jaimerais tant que tu le gardes.

Le lendemain, Mireille arrive comme dhabitude, mais trouve la maison vide. Elle appelle Grégoire, le petitfils, au numéro laissé sur le répondeur de la défunte.

Lors des funérailles, Mireille pleure comme si elle venait de perdre sa propre grandmère. Les enfants arrivent pour régler les affaires, et lun deux, un jeune homme élégant nommé Grégoire, ordonne aux déménageurs :

Placez le piano dans votre appartement, il revient à Mireille, comme le souhaitait ma mère. Elle a bien fait de soccuper delle.

Grégoire, légèrement moqueur, lance à Mireire :

Pas étonnant, on dirait une de nos vieilles sorcières

Mireille, un peu surprise, observe le piano installé dans son propre appartement, le dépoussière avec des larmes mêlées de gratitude et de tristesse.

Merci, chère MarieIllice, chuchotetelle, âme dune bonté rare.

Pendant plusieurs jours, elle nose pas jouer, le cœur lourd. Un soir, après le travail, elle ouvre le couvercle, touche les touches et découvre, sous les cordes, un petit paquet enveloppé dun tissu fin. À lintérieur, une petite boîte en argent, remplie de bijoux et dune note :

«Mireille, ma chère, ces présents sont pour toi, pour ta gentillesse durant ma dernière année. Garde au moins une bague en souvenir.»

Ému, elle se saisit dune bague, la glisse à son doigt et joue une note qui sélève comme un adieu.

Le lendemain, elle se rend dans un prêteur sur gage avec la boîte. Lévaluateur, surpris, la questionne :

Ce sont des bijoux familiaux?

Oui, ils sont précieux, répond Mireille.

Après avoir obtenu largent, elle achète une vieille maison à la périphérie de Lyon : deux étages, grand jardin, façade décrépie mais solide, aux murs de briques apparentes. Elle la rénove, et, avec le piano, crée un petit foyer pour personnes seules et âgées.

Elle fait appel à une agence immobilière :

Vous êtes sûr de vouloir acheter cette bâtisse? Il faut tout rénover

Cest exactement ce que je veux, répond-elle résolument.

Huit mois plus tard, la maison redevient un petit hospice chaleureux. Dans le salon spacieux trône le piano, entouré de canapés confortables. Les premiers résidents arrivent : le vieil Henri, le dentiste retraité, deux sœurs, Anna et Gabrielle, fuyant un incendie, puis bien dautres.

Les habitants demandent souvent :

Mireille, jouez quelque chose!

Elle se laisse porter par les notes classiques, ressentant la présence discrète de Madame Illice entre chaque accord, comme un souffle approbateur : «Bravo, ma chérie».

Aujourdhui, je regarde Mireille, propriétaire de ce havre de paix, entourée de rires et de conversations. Les journalistes visitent, écrivent sur ce lieu unique.

Vous avez vendu les bijoux pour créer cet asile? Ne le regrettezvous pas?

Pas du tout, répond-elle avec un sourire. Voir ces aînés heureux vaut plus que tout lor du monde. Jai reçu non seulement des biens, mais surtout de lamour et de la reconnaissance.

Il y a deux ans, Mireille sest mariée avec Stéphane, un homme au grand cœur qui laide à gérer létablissement. Ensemble, ils veillent à ce que chaque jour soit doux pour leurs résidents.

Cette histoire ma rappelé que la générosité ne sépuise jamais; elle se transforme, nourrit dautres vies et finit par revenir à nous sous une forme inattendue.

Leçon du jour : on ne mesure pas la richesse à laune de largent, mais à la lumière que lon fait briller dans le cœur des autres.

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