Pour ma mère, s’occuper de sa petite-fille est une tâche “impossible”.

Dans le brouillard dun rêve où les rues de SaintÉloi se tordent comme des rubans de brume, ma mère, Madeleine, semble porter le fardeau dune tâche «impossible»: veiller sur ma petitefille, Apolline. Autour de moi, tous les amis ont des mères qui soccupent deux comme on arrose un jardin sans effort. Mais Madeleine répète inlassablement la même phrase: «Cest ton enfant, jai élevé le mien».

Apolline, cinq ans, fréquente la maternelle du coin. Il y a deux hivers, après mon congé maternité, jai repris mon poste denseignante en école primaire et je ne peux plus me permettre de prendre de longues pauses. Dans les moments où le crépuscule se fait plus lourd, jaimerais que ma mère soit présente, comme un souffle doux au milieu du tourbillon.

Mes journées sont libres surtout en hiver, quand je nai pas de chalet dété à la mer. Madeleine passe ses heures à la maison, entre les programmes télévisés et les appels à ses copines du club de bridge. Aucun autre loisir ne semble lappeler. La semaine dernière, chez lophtalmologue, on a découvert que la petite Léonie, la voisine, avait des problèmes de vue. Jai appelé Madeleine pour lui dire que nous devions emmener Apolline à la clinique pendant dix jours. Nous la récupérons à treize heures à la maternelle et la conduisons le matin même; tout est à deux pas: la maternelle, la clinique, la maison de Madeleine.

Apolline est bien élevée, et Madeleine le sait. Elle nest pas boudeuse, ne fait pas de bruit, ne cause pas de désordre, elle mange ce quon lui donne. Pourtant, un sentiment de répulsion létreint chaque fois que je la regarde. Un jour, jai eu besoin de son aide parce que Julien et moi devions tous deux nous rendre au travail.

Ce serait merveilleux que Madeleine vienne nous prêter mainforte pendant quelques jours, mais elle se sent incapable. Nous avons la chance davoir de la famille à proximité, prête à intervenir. Ma grandmère, Yvonne, habite à côté et semble désormais navoir rien dautre à faire ; elle pourrait donc garder le bébé pendant que nous travaillons. Cela ne nous coûterait rien, puisquelle est déjà là, et cela allégerait vraiment le stress qui nous écrase.

Depuis que Madeleine est à la retraite, je la soutiens financièrement. Je lui verse chaque mois deux fois 300, et je paie entièrement son loyer. Quand Julien et moi faisons les courses, nous lemmenons avec nous et elle règle tout ellemême. À chaque fête, je lui offre des présents coûteux et raffinés, comme des foulards en soie ou des parfums de Grasse. Elle prend tout cela comme une évidence, comme si cétait mon devoir de lui apporter à manger et de payer son loyer, parce que je suis sa fille. Mais je ne comprends pas! Mon enfant est mon souci, pas une charge que je devrais porter à contrecoeur.

Il semble que les grandsmères ne soient pas obligées daider leurs enfants, et pourtant elles le font. Estce juste? Cela me blesse profondément: je mefforce tant daider ma mère, et elle ne le reconnaît jamais.

Le rêve continue, les horloges se fondent dans le ciel, et les voix se répondent comme des échos lointains dans les ruelles pavées de SaintÉloi.

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Pour ma mère, s’occuper de sa petite-fille est une tâche “impossible”.
Le Fiancé Étranger