Écoute, ma chérie, je vais te raconter ce qui est arrivé à Béatrice et André. Ça fait presque dix ans quils sont mariés, ils ont deux enfants, de vrais bout de chou. Béatrice bosse à la crèche du quartier, André travaille dans une usine à Lille. Le porte-monnaie est toujours à sec; la plupart du salaire file aux crédits et il ne reste presque rien pour vivre.
«Béa, on fait quoi pour ton anniversaire?» a demandé André, tout doux. «Cest ton 30ans, on doit fêter ça!» Mais ils nont pas un centime pour organiser une soirée. Béatrice a répliqué :
«Et on sert quoi aux invités? Du pain sec et de leau du robinet?»
«Allez, pas besoin dun grand banquet. On achète juste un gâteau, quelques bonbons, on se fait un petit thé chez nous, on invite les parents et deux ou trois proches. Dailleurs, ton frère vient de Paris bientôt.»
«Oui, Antoine ma dit quil arriverait à la fin du mois, mais je ne sais pas si je veux le voir.»
«Pourquoi? Cest un businessman, il pourrait même te filer un petit coup de pouce. Et même sil napporte rien, la famille sera réunie.»
Béatrice hésitait, mais elle voulait bien un petit moment de joie. Elle a donc appelé tout le monde et a proposé de les recevoir chez elle à la fin du mois. Elle a aussi contacté son frère Antoine, qui vit à Paris depuis des années, dirige une grosse boîte de construction. Il na jamais eu de vraie famille, il est toujours débordé par le travail.
Quand il sest installé à Paris, les affaires ont explosé. Largent affluait, et ça la rendu arrogant. Il se moquait souvent de ses proches, les traitant de «ratés». Ça a tellement irrité Béatrice quelle a fini par limiter leurs échanges.
«Tu viens à mon anniversaire?» a demandé Béatrice, sans trop despoir que sa mère laccepte.
«Bien sûr!» a lancé Antoine dès quil a entendu parler de la fête. «Dans quel restaurant?»
«Pas de resto, on reste à la maison, on boit du thé et on papote.»
«Ah, daccord,» a-t-il souri. «Jai oublié votre situation financière, je réfléchirai à votre proposition.»
Le jour J, presque tout le monde est venu, sauf Antoine. Il était venu de Paris, mais il na pas franchi le pas de la porte de sa sœur.
«Tu connais ton frère?Il sattendait à un dîner chic, il ne veut pas venir ici.Mais il ta tout de même laissé un cadeau!» a annoncé Nathalie Dupont, la mère de Béatrice et Antoine, en lui tendant une petite boîte.
«Cest quoi?» a demandé Béatrice, surprise.
«Je ne sais pas, il ne ma rien dit.»
En ouvrant la boîte, elle a découvert une vieille statuette.
«Questce que je suis censée faire de ce bibelot?» sest plainte Béatrice.
«Je ne sais pas non plus,» a admis Nathalie, déçue que son fils aîné nait pas offert quelque chose de plus utile. «Appellele quand même et remerciele.»
Après ce refus, Béatrice ne voulait plus parler à son frère. Mais vers la fin de la soirée, Antoine a finalement appelé :
«Je nai pas pu venir, javais dautres dossiers que le thé.»
«Alors le cadeau nétait pas nécessaire.Tu aurais dû le garder.»
«Un bibelot?Cest clair que tu ne comprends rien aux choses de valeur.Cest un antique qui vaut une petite fortune. Mes amis me lont offert, mais il ne rentrait pas dans mon appartement, alors je lai jeté.»
«Et maintenant?»
«Metsle sur le buffet, laissele te rappeler largent que tu ne gagneras jamais,» a plaisanté Antoine, avant de menacer : «Ne le vends surtout pas!Chaque mois, prendsle en photo et envoiemoi un rapport.Je ne te laisserai pas tenrichir à mes frais.»
Béatrice a éclaté de rire, mais la menace la glacée. Elle na pas commencé à envoyer les photos, mais sa mère la fait en secret, craignant que les enfants se disputent ouvertement.
Quelques mois plus tard, la situation financière sest aggravée : André a perdu son emploi, les crédits saccumulent, ils nont plus dargent du tout.
«Ne tinquiète pas, je vais retrouver un poste,» a tenté André de la rassurer, sans succès.
«On na plus rien à manger,» a rétorqué Béatrice en regardant la statuette. «On devrait peutêtre la vendre? Elle vaut pas mal. Ça nous donnerait un peu dair.»
«Mais Antoine la interdit!»
«Et alors?Questce quon va faire, dormir dans la rue?Si on ne trouve pas dargent rapidement, on ne pourra même plus la garder chez nous.»
André na pas contesté. Il a accepté que Béatrice décide. Elle a donc vendu lantique à une boutique dart. Largent a permis de régler les dettes, et, peu après, André a trouvé un nouveau travail. La vie sest un peu détendue.
Mais un mois plus tard, Nathalie a cessé denvoyer les photos de la statuette à Antoine. Elle refusait de dire à son fils que sa sœur lavait vendue. Antoine a senti que quelque chose clochait. En revenant à Lille pour des raisons professionnelles, il a voulu vérifier que lantique était toujours là, comme sil voulait le récupérer. Pourquoi il a agi ainsi reste un mystère.
«Comment va mon cadeau? Il trône sur le meuble et vous rend heureux?» a demandé Antoine, surgissant sans prévenir.
«Euh» Béatrice, prise au dépourvu, a répondu honnêtement : «Il fait plaisir à dautres collectionneurs maintenant.»
«Comment ça?Questce que ça veut dire?»
«Je lai vendu,» a dit Béatrice, la gorge serrée. «Nos dettes étaient énormes, on navait pas le choix.»
«Tu las vendu contre les dettes!» Antoine a vu le sang monter. «Je lavais interdit!Pourquoi mastu désobéi?Qui ta donné le droit?»
«Tu mas donné ce droit en le passant par maman,» a rétorqué Béatrice.
«Non!Jai dit que la figurine devait rester à la maison!»
«Arrête tes bêtises!Je nai plus besoin de ce bibelot coûteux. Il était inutile pendant des mois. Si on ne lavait pas vendue, on serait sans abri aujourdhui. Tu comprends ça?»
«Ça ne me regarde pas!Réglez vos problèmes vousmêmes!»
«Voilà qui est réglé!», a lancé Béatrice.
«À mes frais?»
«Personne ne ta demandé doffrir ce cadeau. Tu voulais me rabaisser avec un objet inutile, mais cest moi qui décide de ce que je fais de mes affaires. Si tu me reproches encore la vente, je te ferai sortir de chez moi!»
«Me faire sortir?Je partirai moimême!Je savais que tu ne tiendrais pas ta parole!Mes pieds ne toucheront plus ce sol!»
Ce fut la dernière phrase dAntoine. Le riche businessman était furieux. Il voulait se moquer de sa sœur, mais cest elle qui a finalement tourné la situation à son avantage.
Quand Antoine est parti, Béatrice a ressenti un immense soulagement. Plus besoin de craindre son frère à cause dune petite statuette. Vendre cet antique a résolu la plupart de leurs problèmes dargent, ce qui était bien plus précieux que la querelle familiale.
Nathalie Dupont était très peinée dapprendre que ses enfants sétaient disputés. Elle aimait leurs deux enfants de façon égale et essayait de rester en dehors de leurs conflits. Ni Béatrice ni Antoine ne semblaient sen soucier davantage ; chacun suivait sa propre vie.







