Ne me touchez pas! Enlevez vos mains! Aaa! Au secours, quelquun! cria à tue-tête la jeune femme.
Élise Duval se précipita pour aider, mais, glissant dans la boue, elle se tordit la cheville et faillit seffondrer. Avant même de se rendre compte de ce qui se passait, la criarde séclipsa. En secouant son manteau beigé, tout taché de boue, Élise leva les yeux et découvrit un vieil homme très usé qui était étendu sur la route, recouvert de terre, tentant tant bien que mal de se relever. Ses mains étaient entièrement maculées de sang. Cest lui qui avait fait sursauter la demoiselle hurlante. Le ciel était gris, lautomne parisien venait de laisser tomber une pluie lourde, et le crépuscule commençait à sépaissir.
Lhomme marmonnait des sons incompréhensibles en tendant ses doigts ensanglantés vers Élise. Un frisson la parcourut.
Il doit être ivre! Éloignezvous de lui! hurla une femme qui passait aussi sur le trottoir. En passant près du vieil homme, elle brandit son parapluie plié comme une petite barrière, comme pour se protéger. Après quelques pas, elle se retourna vers Élise.
Tu te tiens là? Tu nas pas assez de soucis? Les ivrognes ils te donneront nimporte quoi pour une bouteille, bon sang! lança-telle avant de sengouffrer dans la rue, vers les immeubles où les lampadaires brillaient déjà.
Là où gît lhomme et où se tenait Élise, il ny avait quun terrain vague bordé dune clôture en béton hérissée de fil de fer. Elle reconnut immédiatement le chantier dune usine désaffectée. Des saules centenaires se balançaient au vent derrière la barrière. La nuit tombait peu à peu.
Mmm mmm continuait le vieil homme de gémir.
Vous avez mal? Vous voulez une ambulance? demanda timidement Élise, hésitant à sapprocher davantage. Le vieillard secoua la tête, persistant dans ses grognements, tout en gesticulant vers un sac sale à côté de lui. Cétait un petit bonhomme frêle, presque transparent.
Élise ressentit une vague de pitié. Elle se souvint de sa grandmère, disparue depuis longtemps, qui lui avait inculqué le principe de ne jamais ignorer la détresse dautrui. Mais, à la veille de son décès, la vieille dame, déjà trop vieille pour se mouvoir, lui avait conseillé la prudence: «Si tu nes pas médecin, tu risques daggraver les choses. Appelle les secours». Pourtant, Élise décida daller plus loin.
Elle savança à pas décidés, se pencha au-dessus de lancien combattant et, dun ton plus ferme, lincita à se lever. Il poussa un nouveau grognement, tendit ses bras trempés de sang, les yeux presque larmoyants, comme sil voulait dire «aidezmoi». Dans sa main droite, il tenait de gros éclats de bouteille.
Les larmes dÉlise éclatèrent. Elle sortit une boîte de lingettes humides de son sac, jeta les éclats dans une poubelle et essuya soigneusement les mains du vieil homme. Puis, avec un effort considérable, elle le souleva, le soutint et laida à se mettre debout. Ce fut difficile, mais elle y parvint.
Dieu merci, jai encore de la force dans les bras marmonna-telle. Où allonsnous? Où habitezvous?
Le vieil homme continua de marmonner, vacillant légèrement sur ses jambes. Élise se demandait si, vraiment, il nétait pas trop alcoolisé pour se tenir debout. Mais elle décida de ne pas se poser de questions inutiles. Il faisait froid, il était couvert de boue, et il risquait de tomber malade.
Où habitiezvous? répétaelle.
Le vieux monsieur agita la main vers une rangée de façades éclairées. La lumière chaleureuse contrastait avec la grisaille du chemin où ils avançaient péniblement. Il avançait à petits pas, traînant ses pieds, la nuque affaissée.
Soudain, Élise remarqua le sac qui tremblait à chaque pas du vieillard. À lintérieur, on entendait le tintement furtif de bouteilles en verre.
«Peutêtre voulaitil les rapporter, mais il a trébuché», pensatelle en le soutenant. «Cest peutêtre là quil sest blessé ou bien les bouteilles étaient déjà brisées».
Ils atteignirent enfin la porte dun immeuble. Le vieil homme, toujours haletant, agita les bras. Élise comprit quils étaient arrivés chez lui.
Linterphone balbutiatelle. Mais je ne connais pas le code. Et cest bien cet escalier?
Le vieil homme montra du doigt, en comptant du bout des doigts : trois, un, trois, un
Trenteetun ou treize? semmêla Élise, mais elle tenta quand même. Le premier sonnerie déclencha la voix dune femme légèrement stressée.
Allô cest le vieil commença Élise, perdue.
Jarrive tout de suite! sécria la voix au bout du fil. Le vieil homme marmonna encore, secouant son sac, faisant tintiner de fines éclats de verre.
La porte du hall souvrit, laissant sortir une femme dune trentaine dannées et un homme dun âge similaire.
Grandpère! sécria la femme en létreignant. Merci infiniment!
Elle remercia Élise, tandis que lhomme prit doucement le vieillard sous le bras et lentraîna à lintérieur.
Jarrive! dit la femme, maintenant la porte ouverte, «Attendez juste une minute».
Élise resta plantée, un brin embarrassée, observant le petit quartier quelle ne connaissait pas : des boutiques dalimentation au rezdébut, des façades quelle avait parfois croisées pendant ses séances de jogging du soir le long de la rue de la République, la même rue où le vieux monsieur était tombé.
Voilà! lança la femme en sortant, tendant à Élise un sac. Des pommes, du vrai bon vieux terroir, sucrées, parfumées. Mon grandpère les a plantées il y a longtemps.
Non, vraiment, ce nest pas nécessaire! répondit Élise, un peu gênée. Mais votre grandpère aurait besoin de désinfecter ses mains, il y a de la terre Peutêtre aller aux urgences? Il pourrait même avoir besoin de points de suture. Les pommes, je les garde je nen réclame rien. Jai simplement voulu aider.
Pas si simple, et pas si petit, soupira la femme. Je mappelle Amélie, mon mari sappelle Henri. Le grandpère sappelle Mathieu Pichon, cest un vétéran de la Grande Guerre. Vous avez une minute? Je vais tout vous expliquer, et vous comprendrez pourquoi nous sommes si reconnaissants.
Élise acquiesça, prête à écouter.
Mathieu a fêté récemment son centenaire, sexclama Amélie avec fierté. Cest un vétéran. Quand il a été prisonnier, il sest blessé la langue pour ne pas parler, puis, une infection la détruit, et les médecins ont dû retirer la majeure partie. Depuis, il parle à peine, comme muet.
Élise resta pantois, absorbant lhistoire.
Il ne boit plus du tout, poursuivit Amélie. Vous avez peutêtre pensé quil était ivre à cause de son discours. Il est tombé un hiver et a passé des heures sur le trottoir sans que personne ne laide. Il a fini par attraper une hypothermie sévère.
Pourquoi le laissezvous seul? sécria Élise.
Nous ne le laissons pas partir, sourit Amélie. Il séchappe toujours. On le supplie, on lexplique, mais il nécoute pas Cest mon grandpère, le père de ma mère. Henri et moi vivons avec lui, il nous a accueillis quand nous nous sommes mariés. On veille sur lui, on laide. Il est bon, très gentil. Nous avons une petite fille, Claudine, qui a, un jour, glissé sur une bouteille cassée et sest blessée à la jambe. Les cicatrices restent. Nos voisins, deux immeubles en rénovation, sont parfois bruyants, les gens y traînent, boivent, jettent des bouteilles. Depuis la blessure de Claudine, le vieux Mathieu ramasse les éclats, les bouteilles, pour éviter que dautres ne se blessent. Il le fait tous les jours, sans vacances.
En écoutant le récit, Élise pensa à son propre grandpère, un autre combattant, qui avait atteint Berlin, puis, à un âge avancé, avait eu un AVC qui lavait paralysé dun côté et privé de la parole. Grâce à la rééducation, il marchait encore, même si sa main droite était presque inutilisable. Il réparait les choses avec sa main gauche, cultivait le potager, même réparait le toit dun abri tout seul, et sa femme, furieuse, le grondait pour ces exploits.
Dans son enfance, Élise se souvenait de son grandpère parler avec des mots bancals: «louchka» (cuillère), «dosh» (pluie), «Nina» (le prénom de sa grandmère), et surtout des jurons inoubliables. Sa grandmère le chassait avec un chiffon humide quand il jurait, disant : «Taistoi, mon enfant, on nest pas à la cantine».
Elle rentra chez elle, le sac de pommes sur lépaule (elle les avait prises pour ne pas froisser Amélie), le cœur réchauffé par ces souvenirs. Rien de tel que la tendresse familiale, le souci mutuel. Même un «vieil ivrogne» sale peut être un grandpère aimé, attendu à la maison, surveillé. Il faut simplement être un peu plus doux, un peu plus attentif les uns envers les autres.







