Tu l’as choisi toi‑même

« Tu l’as choisie toi‑même ! – Arrête de te plaindre ! Tu as choisi ton mari ! »

——

« Maman, je n’en peux plus de l’indifférence de Julien ! Avant le mariage, il était différent. Il se levait le matin et me préparait le petit‑déjeuner. Quand je tombais malade, il filait à la pharmacie à toute heure, sous la pluie comme sous le soleil. Aujourd’hui, il fait comme si cela ne le concernait pas. Si je suis là, tant mieux. Mais quand je ne me sens pas bien, il s’en fiche comme de rien. Bien sûr, il avait ses défauts avant le mariage, mais j’étais persuadée de pouvoir les corriger. Au final, les vieux problèmes n’ont pas disparu et un wagon de nouveaux soucis s’est ajouté ! »

« Et alors, pourquoi te plains‑tu ? Tu as vu qu’il changeait, tu as vu comment il était. Si tu gardais le silence, c’était que ça te convenait. Il n’y a plus rien à geindre. » rétorqua Véronique, en repoussant les lamentations incessantes de sa fille.

« Et toi, où regardais‑tu quand tu sortais avec ton père ? » répliqua Océane, refusant de céder la parole à sa mère.

« Si tu l’as choisie, alors tu en portes la responsabilité. »

Véronique regretta aussitôt ses mots et faillit se mordre la langue, réalisant qu’elle venait de répéter les paroles que sa propre mère lui avait dites un quart de siècle plus tôt. L’évidence la frappa : elle était la cause de toutes ses misères. Si sa mère avait su alors ce qu’elle sait aujourd’hui, peut‑être sa vie aurait pris une autre tournure. Regretter le passé ne servait à rien, mais elle pouvait encore aider sa fille.

Véronique s’était mariée par grand amour, malgré une relation qui ne durait que quelques mois. Nicolas était doux, attentionné, il arrivait à chaque rendez‑vous avec des fleurs, parfois volées à la jardinerie du centre‑ville. Véronique ne s’en offusquait pas ; ce romantisme la faisait fondre. Sans s’en rendre compte, elle tomba éperdument amoureuse et accepta le mariage sans réfléchir.

Après la cérémonie, Nicolas se révéla loin d’être le chevalier de la table ronde. Un mois après le « nous », Véronique découvrit un mari négligent. Des chaussettes jonchaient le parquet, première vague d’un désordre abyssal. Il ne lavait jamais sa vaisselle, abandonnait ses affaires partout, mangeait en laissant miettes, éclaboussures, étiquettes et restes d’aliments sur la table. Transporter une assiette sale jusqu’à l’évier ou une chaussette jusqu’au panier était hors de portée pour lui.

Les premiers mois, Véronique nettoyait patiemment, espérant que Nicolas remarquerait ses indices et deviendrait plus ordonné. Aucun miracle. Au contraire, voyant que son effort transformait le chaos en ordre, il amplifia le désordre : sachets de thé laissés sur les tables, éclaboussures délibérées sur le miroir de la salle de bains, le capuchon du dentifrice jamais remis en place. La patience de Véronique, déjà mise à rude épreuve, était sur le point d’exploser. Pour éviter les disputes, elle se confia à sa mère. Cela n’éclaircissait rien, mais lui permettait de « décharger » un peu la tension.

« Je ne peux plus vivre avec lui ! C’est un enfant gâté, il agit comme s’il voulait me contrarier. Il n’arrête pas de souiller la maison, même les outils de bricolage traînent dans le salon, il a même abîmé les meubles. Le soir, après une journée à tout ranger, il rentre, mange, se couche ! »

Sa mère l’écoutait en silence, hochant la tête de temps à autre, puis, après six mois de plaintes incessantes, elle éclata :

« Véronique, arrête tes jérémiades ! Je n’ai plus la force de t’écouter. Tu as vu pour qui tu as épousé ! Alors ne geins plus ! Si ton mari ne te convient pas, divorce ! Personne ne t’oblige à rester, ce n’est plus le siècle des Lumières. »

« Merci, maman ! Je ne pensais pas entendre cela de ma propre mère. J’ai l’impression d’être un fardeau pour toi. Je pensais que tu serais mon alliée, pas que tu sois lassée de moi. Très bien, je pars. »

« Qu’est‑ce qui te choque ? Tu te plains depuis six mois chaque jour. Même un saint perdrait patience. Assez de plaintes, personne n’a une famille parfaite. Tout le monde vit avec ses défauts. »

« Alors je ne me plaindrai plus. Si je suis un poids, je chercherai quelqu’un qui ne m’abandonnera pas. »

Véronique se ferma en colère contre sa mère et cessa de lui parler pendant un an. Le besoin de déverser son mal-être la poussa à se tourner vers sa sœur, Claire. Mais l’entraide ne dura que quelques semaines.

« Arrête, Véronique ! Ton râle me rend folle. Ton mari est si terrible ? Pourquoi le supportes‑tu ? Quitte‑le et sois heureuse ! »

« Facile à dire ! Tu as un bon poste, un petit‑ami riche. Et moi ? Où aller ? Vers ma mère qui m’en veut ? Tu es aussi cruelle que maman. »

Après que mère et sœur l’aient abandonnée, Véronique endura une semaine sans se plaindre à personne. Mais le besoin de vider son sac l’amena à solliciter ses amies. Elles supportèrent trois jours avant de se désintéresser. Toutes conseillèrent le divorce, trop d’irrespect et de négligence.

Les arguments de Véronique – « Je l’aime, je ne veux pas divorcer, je n’ai nulle part où aller » – furent ignorés. Les amies cessèrent de l’appeler, de la recevoir, de la voir.

Le destin la sauva lorsqu’elle découvrit qu’elle était enceinte. Un enfant, le meilleur auditeur, ne donnait aucun conseil mais ne critiquait pas non plus. Après la première fille, un fils vint, puis un autre. La vie familiale s’épaissit, le temps de se plaindre s’évanouit, et Véronique finit par s’habituer à ce « cauchemar » qu’elle racontait à tous.

Les années passèrent, les enfants grandirent et quittèrent le nid. Véronique et Nicolas retournèrent à leurs débuts. Les vieilles habitudes de Nicolas réapparurent : désordre, chaussettes traînant, vaisselle sale. Se disputer était futile, alors Véronique opta pour la solution que tout le monde lui avait suggérée depuis des années : le divorce. Ils partagèrent l’appartement et se séparèrent.

« Parfait ! Maintenant, tu peux laisser tes chaussettes où tu veux, je ne laverai plus jamais la vaisselle ! » lança la nouvelle épouse en ramassant ses affaires.

« Tu penses que c’est si simple ? » répondit Nicolas, la voix tremblante. « Je ne lisais pas dans tes pensées. Si tu rangeais, tout allait bien pour moi. »

Ces mots hanteront Véronique longtemps. Pourquoi n’avait‑elle jamais parlé à Nicolas ? Pourquoi s’était‑elle toujours plaint aux autres ?

« Ce qui compte, c’est le présent ; nous avons vécu. Je suis libre maintenant,

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