La vendeuse du magasin ma soudainement attrapé le bras et chuchoté : « Fuis vite dici ! »
Je nen peux plus, Véronique ! Trois ans, trois ans que jentends ses confessions ivres sous mes fenêtres ! La voix dAntoinette tremblait dindignation. Le gardien de la paix ne fait que hausser les épaules. Il dit quil ne peut rien faire tant que cet alcoolique na blessé personne !
Antoinette, tu exagères, rectifia Véronique en ajustant ses lunettes avant de regarder sa voisine avec compassion. Nicolas est juste un homme malheureux. Depuis la mort de sa femme, il sest complètement effondré.
Malheureux ? Antoinette leva les bras au ciel. Et nous, alors ? Ma petite Manon se débat seule avec ses deux enfants à Bordeaux, toi avec ta tension qui flambe, mais est-ce quon boit et on hurle sous les fenêtres des autres à trois heures du matin ?
Sophie, qui écoutait la dispute en silence, poussa un soupir las. Chaque rencontre entre voisines dans la cour de leur vieil immeuble de cinq étages finissait par tourner autour des frasques de Nicolas. Le thé de cet après-midi ne faisait pas exception.
Parlons dautre chose, proposa-t-elle en versant le thé. Il fait beau aujourdhui, enfin un vrai jour de printemps.
Cest vrai, approuva Véronique en acceptant sa tasse avec gratitude. Tu es toujours la voix de la raison, Sophie. Et tes nouvelles ? Comment va ton petit Paul ?
Comme dhabitude, sourit Sophie. Il a appelé hier depuis Paris. Il termine un projet important et promet de venir pour le 1er mai.
Tant mieux, fit Antoinette, un peu calmée. Tu ne devrais pas travailler autant à ton âge. Et puis cette bibliothèque, toute cette poussière
Arrête, Antoinette, fit Sophie en agitant la main. Soixante-deux ans, ce nest pas la mort. Et jaime ma bibliothèque, cest toute ma vie. Quant à la solitude son regard se perdit au loin, je my suis habituée. Voilà quinze ans que Serge est parti.
La conversation dériva tranquillement vers les prix, la santé, les enfants et les petits-enfants. Quand la théière fut vide, Sophie consulta sa montre :
Oh, il faut que jy aille ! Je voulais passer à “La Luciole” avant le dîner. On dit quils ont reçu de la bonne farine au prix davant.
Vas-y, lencouragea Véronique. Mais ne traîne pas trop, le quartier nest pas sûr à la nuit tombée. Le gardien de la paix a dit quune bande rôdait dans le coin.
Ne leffraie pas, intervint Antoinette. Sophie est raisonnable, elle ne va pas traîner dans le noir.
Après avoir dit au revoir à ses voisines, Sophie rentra se changer. Le quartier nétait effectivement pas des plus tranquilles une banlieue modeste aux ruelles mal éclairées. Mais en plein jour, il ny avait rien à craindre, dautant que “La Luciole” nétait quà cinq minutes.
Chaussée de baskets et munie de son cabas à roulettes, Sophie sortit de limmeuble. Le soleil printanier était doux, les premières pousses vertes pointaient timidement dans les jardins. « Bientôt les lilas fleuriront », pensa-t-elle en respirant profondément.
“La Luciole” était une épicerie à lancienne où les vendeuses connaissaient chaque client et adoraient bavarder. Sophie y passait presque tous les jours après le travail pour acheter du pain, du lait ou de la farine.
La clochette tinta à son entrée. Le magasin était presque vide un vieil homme au rayon charcuterie et une jeune mère avec son enfant devant les bonbons.
Bonjour, Jeanne, salua Sophie en sadressant à la vendeuse, une femme rondelette dune cinquantaine dannées. Vous avez reçu la farine ? Les voisines ont dit quelle était bonne.
Bonjour, Sophie, sourit Jeanne. Oui, elle est arrivée ce matin. Troisième rayon, en bas.
Sophie hocha la tête et se dirigea vers létagère indiquée. Effectivement, les paquets de farine étaient bien alignés à un prix raisonnable. Elle en prit deux, puis parcourut les rayons pour voir quoi dautre acheter.
Cest alors quelle remarqua un changement dans latmosphère. Jeanne, toujours si bavarde, sétait brusquement tue en parlant au vieil homme. Son visage était tendu, ses yeux inquiets.
La clochette retentit à nouveau. Deux hommes entrèrent. Le premier, grand et maigre sous une casquette rabattue sur les yeux, balaya la pièce du regard. Le second, plus petit au visage figé, se posta près de la porte comme pour bloquer la sortie.
Sophie ny prêta pas attention. Mais soudain, elle sentit une présence tout près. En se retournant, elle vit Jeanne, livide, collée contre elle.
Vous cherchez quelque chose ? demanda-t-elle trop fort avant de chuchoter dans un souffle : Fuyez. Par larrière-cuisine. Ce sont les braqueurs dhier deux femmes à lhôpital.
Sophie resta figée, incrédule. Pourtant, la terreur dans les yeux de Jeanne la convainquit.
Non, merci, je me débrouille, répondit-elle à voix haute avant dajouter tout bas : Et vous ? Et les autres ?
Jai appuyé sur lalarme, murmura Jeanne. Mais avant que la police arrive Partez, ils ne vous ont pas vue !
Dune poussée discrète, elle dirigea Sophie vers une porte discrète marquée « Personnel uniquement ».
Le cœur battant à tout rompre, Sophie se glissa entre les cartons de la réserve et atteignit la porte de derrière, rouillée et grinçante. Dehors, lair frais la frappa au visage.
Que faire ? Rentrer ? Appeler la police ? Mais son téléphone était resté dans son cabas au magasin !
Elle se souvint alors du poste de police à deux rues. Elle y courut presque, essoufflée, cherchant ses mots.
Sur place, elle tomba sur lagent Simon, un homme bedonnant à lair las, qui verrouillait justement la porte.
Simon ! haleta-t-elle. À “La Luciole” un braquage Jeanne a déclenché lalarme mais
Lagent devint grave.
Quand ?
À linstant ! Jeanne ma fait sortir par derrière. Deux hommes, un grand en casquette, un autre plus jeune au visage étrange.
Simon saisit sa radio :
Urgence code 3 ! Braquage en cours à “La Luciole”, rue de lUsine. Possiblement armés. Envoi immédiat dune équipe !
Puis, se tournant vers Sophie :
Attendez ici. Ne bougez pas.
Il partit dun pas étonnamment vif pour sa corpulence.
Assise sur le banc du poste, Sophie tremblait encore quand les sirènes retentirent. Simon revint enfin, lair soulagé.
Tout le monde va bien. Les deux braqueurs sont arrêtés. Lun dans le magasin, lautre na pas couru loin.
Ce bruit jai entendu un coup.
Un pistolet à gaz, confirma Simon. Tir en lair pour faire peur. Jeanne a été formidable. Vous aussi, Sophie.
Il lui tendit son cabas intact.
Au poste, elle décrivit tout : les hommes, la fuite. Peu à peu, elle se calma.
Qui étaient-ils ? Pourquoi Jeanne les a reconnus ?
Des repris de justice, expliqua Simon. Trois braquages cette semaine. Hier, une vendeuse a fini à lhôpital. Aujourdhui, grâce à vous, cest terminé.
Il la raccompagna chez elle, où Antoinette, inquiète, les attendait :
Sophie ! Jai vu les policiers ! Quest-il arrivé ?
Tout va bien, la rassura Simon. Des voleurs arrêtés. Et Sophie est une héroïne.
Quelle héroïne, protesta Sophie, rouge de confusion. Cest Jeanne qui a tout fait.
Chez elle, un thé bien fort et quelques gouttes de valériane laidèrent à se détendre. Le soir, Paul appela comme dhabitude. Elle ne mentionna rien, mais quand il parla de venir en mai, elle murmura :
Viens, mon chéri. Je crois que jai besoin de voir plus de monde La vie est si imprévisible.
Le lendemain, en retournant à “La Luciole” désormais gardé , Jeanne létreignit, émue :
Merci ! Sans vous
Cest à moi de vous remercier, sourit Sophie. Au fait, ma farine est toujours là ?
Bien sûr ! Et quelque chose pour le thé ?
Volontiers. Mon fils vient en mai.
La vie reprenait son cours, mais quelque chose avait changé. Peut-être cette nouvelle assurance, ou cette certitude que même les jours les plus ordinaires pouvaient basculer sur un simple : « Fuis vite dici ».






