Deux années se sont écoulées sans que ma fille ne madresse la moindre parole: elle ma effacée de son existence et, dans quelques mois, jatteindrai les soixantedix ans
Dans notre quartier, tout le monde connaît ma voisine Élodie Fournier. Âgée de soixantehuit ans, elle vit seule. De temps en temps, je lui rends visite en lui apportant quelques pâtisseries pour le thé, simplement par courtoisie de voisinage. Cest une femme aimable, élégante, toujours souriante, qui aime raconter ses voyages aux côtés de son mari décédé. Elle parle rarement de sa propre famille. Pourtant, la veille des dernières fêtes, alors que je lui apportais comme dhabitude des douceurs, elle décida soudainement de se confier. Cette soirée resta gravée dans mon cœur.
Lorsque je franchis le seuil de son salon, Élodie nétait pas dans son état habituel. Dordinaire pétillante et pleine dénergie, elle était assise, le regard perdu dans le néant. Je ne posai aucune question, je préparai le thé, déposai les biscuits et massis silencieusement près delle. Elle resta muette un long moment, comme si elle luttait contre ellemême. Puis, dun seul coup, elle lâcha :
Deux ans Elle ne ma jamais appelée. Pas une carte, pas un message. Jai tenté de la joindre, mais son numéro nexiste plus. Je ne sais même plus où elle réside
Un silence sinstalla. On aurait dit que des années, voire des décennies, défilaient devant ses yeux. Puis, comme une digue qui cède, Élodie se lança dans son récit.
Nous avions une famille heureuse. Charles et moi nous sommes mariés jeunes, mais nous avions décidé dattendre avant davoir des enfants nous voulions dabord profiter de notre vie à deux. Son travail nous permettait de beaucoup voyager. Nous étions complices, nous riions souvent, et nous aimions la maison que nous avions aménagée ensemble. De ses propres mains, il avait édifié un nid un spacieux troispièces au cœur de Lyon. Le rêve de sa vie
Lorsque notre fille Amélie vit le jour, Charles sembla renaître. Il la berçait, lui lisait des contes, passait chaque instant libre à ses côtés. Je les observais et pensais être la femme la plus heureuse du monde. Mais il y a dix ans, Charles nous a quittés. Il a lutté contre la maladie durant de longues années, nous avons épuisé toutes nos économies pour le sauver. Puis le silence. Un vide, comme si on mavait arraché un morceau du cœur.
Après le décès de son père, Amélie sest éloignée. Elle a pris un appartement, souhaitait vivre seule. Je nai pas protesté elle était adulte, il fallait quelle construise sa vie. Elle me rendait visite, nous discutions, tout semblait normal. Mais il y a deux ans, elle est revenue et ma annoncé son intention de souscrire un prêt immobilier pour acquérir son propre logement.
Jai soupiré et lui ai expliqué que je ne pouvais pas laider. Nos économies, celles que Charles et moi avions mis de côté, sétaient presque entièrement consumées dans son traitement. Ma pension couvrait à peine les factures et mes médicaments. Alors, elle a proposé de vendre lappartement. «Nous pourrions tacheter un studio en banlieue, le reste servirait dapport», atelle suggéré.
Je nai pas pu accepter. Ce nétait pas une question dargent, mais de souvenirs. Chaque mur, chaque recoin avait été façonné par Charles. Tout mon bonheur, toute ma vie y résidaient. Comment auraisje pu tout abandonner? Elle a crié que son père avait tout fait pour elle, que lappartement lui reviendrait de toute façon, et que jétais égoïste. Jai tenté de lui dire que jespérais simplement quun jour elle reviendrait ici et se souviendrait de nous Mais elle na rien voulu entendre.
Ce jourlà, elle a claqué la porte. Depuis, le silence. Aucun appel, aucune visite, même pendant les fêtes. Plus tard, une amie commune ma appris quelle avait pourtant obtenu son prêt et quelle sépuise désormais à la tâche de deux emplois, une course sans fin. Pas de famille, pas denfant. Son amie affirme ne pas lavoir vue depuis six mois.
Quant à moi jattends. Chaque jour, je regarde le téléphone, espérant quil sonne. Mais rien. Je ne peux même plus lappeler elle a changé de numéro. Elle ne veut probablement plus me voir, ni mentendre. Elle doit penser que je lai trahie en refusant de céder ce jourlà. Mais bientôt, jaurai soixantedix ans. Jignore combien de temps il me reste dans cet appartement, combien de soirées je passerai à la fenêtre à espérer. Et je ne comprends toujours pas comment jai pu lui causer tant de souffrance.






