*Journal intime d’Aurélie*
Tout sest écroulé ce matin quand le neveu de mon mari, Damien, ma tendu une lettre pliée avant de disparaître dans un souffle. Jai su aussitôt que quelque chose nallait pas je le sentais depuis des mois. Thomas était devenu un étranger, dormant chez son frère, parlant sans cesse de son projet délevage de cochons en Bretagne. Jai ouvert la feuille dune main tremblante. *« Aurélie, je pars. Pardonne-moi. Je te laisse les enfants, mais je ne vivrai plus avec toi. Jai vendu la maison, voici ta part. Va chez ta mère. »* Les billets de cinquante euros ont glissé sur le carrelage tandis que je vacillais, comme si le vent avait emporté ma vie.
Mamie Véronique est entrée dans la cuisine, la voix brisée : *« Aurélienne, quest-ce qui se passe ? »* Jai avalé ma douleur. *« Tout va bien, maman, va prendre ton thé, les biscuits brûlent. »* Lodeur de vanille se mêlait à lâcreté du gâteau carbonisé. Jattendais ce moment depuis longtemps les rumeurs de la femme de Victor, le frère de Thomas, métaient parvenues, mais je les avais ignorées. Maintenant, la vérité gisait à mes pieds, froide et tranchante comme une lame.
Mathis a déboulé du jardin : *« Maman, tonton Pierre te demande. »* Jai enfilé mon manteau et suis sortie. Le voisin sest tortillé sur place. *« Aurélie Jai acheté la maison, pour Kévin et moi Mais prends ton temps pour partir. »* Je me suis redressée. *« Donnez-moi trois jours, je men vais. »* Jai claqué la porte, ignorant son *« Où iras-tu ? »* Mathis est revenu en courant, les joues rouges : *« Maman, où est papa ? »* Je lai serré contre moi, respirant lodeur de sueur de sa casquette de foot, et jai pleuré doucement. *« Il est parti, mon chéri. »* *« Je vais le tuer ! »* *« Non. Nous sommes forts, nous nous en sortirons. »*
Léa sanglotait. Jai installé les enfants à table et suis allée retrouver Mamie Véronique. Elle était assise près de la fenêtre, les épaules tremblantes. *« Aurélie, inscris-moi en maison de retraite. »* *« Quoi ? Nous partons ensemble. »* *« Où ça ? »* *« Je ne sais pas encore. »* Jai appelé ma mère, mais elle sest plainte : *« Va le retrouver, ce salaud, jette-lui largent à la figure ! »* *« Non. »* Elle ne pouvait pas maider elle avait refait sa vie, et mon beau-père mavait chassée depuis des années. Mamie Véronique, sa sœur, était devenue une charge après la fermeture du village. Ses filles lavaient abandonnée, et je lavais recueillie six ans plus tôt. Aujourdhui, nous étions une famille.
Le téléphone a vibre. Maman : *« Où vas-tu avec Mamie Véronique ? »* *« Pas chez toi. »* Jai raccroché, feuilleté mon vieux carnet dadresses et composé un numéro. *« Aurélie, jai quitté Thomas, puis-je venir avec Mamie Véronique ? »* *« Non, jai des problèmes ! »* Le silence. Jai regardé les enfants et Mamie : une femme mince aux yeux tristes, un garçon sérieux, une petite fille pleine de vie et une vieille dame essuyant ses larmes. Nous partions vers linconnu.
*« Bonjour, papa »*, ai-je murmuré sur le seuil. Mon père a tressailli. *« Les enfants ? Mamie Véronique ? »* *« Donne-moi les clés de lappartement que ma légué Mamie Marie. »* Il sest éclairci la voix. *« Entrez, Lucienne, quelle joie ! »* Ma belle-mère souriait. *« Pas des invités, de la famille ! »* Mais trois jours plus tard, je lai entendue chuchoter : *« Quand partiront-ils ? »* *« Papa, où est lappartement ? »* Lucienne a jeté sa cuillère. *« Il nexiste pas ! Vendu avec ta mère, largent partagé ! »* Mon père a détourné le regard. Jai serré les poings. *« Trois jours. »*
Trouver un logement fut un cauchemar. *« Pas denfants »*, *« Sans mari, vraiment ? »*, *« Trois mois de loyer davance. »* Un travail ? Pire encore. *« Pas dexpérience »*, *« Des petits ? Désolé. »* Puis est arrivé Boris : *« Jeune, vous apprendrez vite. Trois jours de formation. »* Jai soupiré. Nous avons emménagé dans une chambre exiguë chez une voisine. Les enfants rayonnaient. *« On a nos propres chambres ? »* Mamie pleurait. *« Je suis un fardeau. »* *« Nous sommes une famille. Tu es mon soutien. »*
Boris ma proposé des études de droit. *« Lentreprise grandit, jai besoin de vous. »* Jai chuchoté à Mamie : *« Jy vais ? »* *« Vas-y, ma chérie. »* Les années ont passé. Mathis a grandi, Léa a eu son bac. Nous avons acheté un appartement le nôtre. *« Maman, cest à nous ? »* *« Oui, même une chambre damis. »* Puis ma tante a appelé : *« Cest mon anniversaire, tu nous caches ? »* *« Jai appelé, vous mavez évitée. »* *« Et lhéritage ? »* *« Vous savez mieux que moi. »* Jai raccroché en souriant. Sur la tombe de Mamie Véronique, jai murmuré : *« Tu te souviens de Sébastien ? Il ma donné trois jours. Je vais lui répondre. »*
Le soleil a percé les nuages, menveloppant de sa chaleur comme si Mamie était là. *« Nous nous en sommes sortis, maman. »* À la maison, les enfants et un homme qui maimait mattendaient. Loin derrière, Thomas restait avec son argent, mais sans famille. Qui a vraiment perdu ? Jai levé les yeux vers le ciel. *« Merci pour ces trois jours. »* Peut-être que la nuit doit être traversée pour trouver la lumière.





