Tu es bien tombé, mon gars
Yann ne se pressait pas pour rentrer chez lui après le travail. Dailleurs, son petit appartement en location ne ressemblait en rien à un foyer, juste un abri temporaire. Il fit un détour inutile dans les rues de la ville. La pluie martelait les vitres de sa voiture, le vent arrachait les feuilles des arbres. Une feuille jaune sétait coincée dans lessuie-glace du côté passager. Lété indien était bel et bien fini. Son père disait toujours : *« Tel le caractère des femmes, tel lété. »*
Son père. Ce nétait pas un saint, il aimait boire. Sa mère râlait, mais Yann, lui, adorait quand son père rentrait un peu éméché. Il devenait tendre et lui glissait quelques billets. Le lendemain, après lécole, Yann courait sacheter un couteau pliant, comme celui de Mathis, ou une bouteille de Coca avec des chips.
Ah, cétait le bon temps. Tout semblait simple et excitant, avec ses parents toujours là pour le protéger, lui expliquer, le conseiller. Et puis, il y avait eu Élodie. Fragile, avec ses cheveux blonds et ses yeux bleus clairs. On aurait dit quun vent un peu fort laurait emportée au loin. Alors, il lui tenait toujours la main.
Mais leur histoire navait pas eu le temps de mûrir. Il ne lavait embrassée quune seule fois, effleurant à peine ses lèvres. Tout ce quil voulait, cétait marcher avec elle, main dans la main, sans jamais sarrêter.
Son père était militaire, elle était arrivée dans son école en cinquième. Puis, en seconde, son père fut muté, et toute la famille partit pour Lyon.
Combien de fois avait-il eu envie de lappeler ou de lui écrire ? Mais pour quoi faire ? Elle ne reviendrait pas, et lui nirait jamais à Lyon. Alors à quoi bon nourrir de faux espoirs ? Sans doute pensait-elle la même chose, car elle ne lui avait jamais donné signe de vie.
Pourtant, son image restait gravée dans son cœur. Il ne sortait quavec des filles qui lui rappelaient Élodie. Mais aucune nétait à la hauteur de ce souvenirou de ce fantasme, il ne savait plus.
Et puis il avait épousé une femme qui ne lui ressemblait pas du tout. Enfin, cest elle qui lavait choisi. Ils étaient dans la même promo à la fac. Elle sortait avec dautres mecs, et elle nétait pas son genre. Puis, en troisième année, ils avaient fait un stage dans la même entreprise. Souvent, ils rentraient ensemble. Sophie venait dun bled perdu, mais elle disait toujours : *« Cest un village. »*
Lété, la résidence universitaire se vidait. Presque tous les étudiants étaient partis en stage ailleurs. Mais Sophie, elle, était restée. Un soir, elle linvita chez elle. *« Jai fait une bonne soupe à loignon, et je nai personne avec qui la partager. »*
Yann navait rien de mieux à faire, alors il y alla. Ses potes lavaient prévenu : les filles de province cherchaient souvent à se caser avec un gars de la ville pour sy établir. Elles étaient trop conciliantes. *« Fais gaffe, sinon tu te réveilles marié sans comprendre comment. »*
La soupe était vraiment bonne, même meilleure que celle de sa mère. Et puis, ce qui devait arriver arrivails finirent au lit. Au dernier moment, Yann hésita, mais Sophie lui assura quelle prenait la pilule. Ils profitèrent à fond de ce stage. Yann naimait pas Sophie, il la désirait, mais ce nétait pas du tout comme avec Élodie.
À la rentrée, ils ne se croisaient plus quen cours. Un mois plus tard, elle larrêta dans le couloir et lui annonça quelle était enceinte.
*« Tu mas dit que tu te protégeais »,* répliqua Yann, incrédule.
*« Jai oublié la pilule deux fois. Avant, il ne se passait rien, mais avec toi Jai peur de faire une IVG, au cas où je ne pourrais plus avoir denfants après. »* Elle semblait sincèrement désolée.
Yann eut pitié delle, et puis il sétait habitué à sa présence pendant le stage. Il en parla à ses parents, leur présenta Sophie. Elle aida à mettre la table et glissa quelques astuces culinaires à sa mère, gagnant ainsi son approbation.
*« Elle a lair débrouillarde. Au moins, je ne minquiéterai plus pour toi, mon fils. »*
Ils se marièrent avant Noël. La totalerobe blanche, gâteau, jeux idiots. Qui avait inventé cette tradition de porter la mariée sur un pont ? Ses potes rigolaient dans son dos :
*« Allez, Yann, plus vite ! Tas intérêt à thabituer, cest comme ça que tu vas marcher toute ta vie. »*
Sophie était bien en chair, pas fragile du tout. Il transpira, mais il tint bon, ne perdit pas la face.
Cest là quil comprit quil était tombé dans le panneau. Mais la vie de couple commença bien. Ses parents firent un effort et leur achetèrent un studio. Sophie préparait la venue du bébé, aménageait un petit nid douillet, et le frigo était toujours plein. Sa mère ne tarissait pas déloges sur sa belle-fille.
Comme souvent, tout changea avec la naissance de lenfant. Sophie prit une année sabbatique. Sa mère travaillait encore, mais elle venait aider le soir. Yann passa en cours du soir et fut embauché dans lentreprise où il avait fait son stage.
Il allait au travail épuisé. Clara pleurait la nuit, les réveillant sans cesse. Dès quil rentrait, Sophie lui balançait la petite dans les bras. Mais quand sa mère venait, tout rentrait dans lordre. Clara sendormait aussitôt dans ses bras, Sophie se reposait, et sa mère préparait le dîner en silence.
En partant, elle murmurait :
*« Prenez votre temps pour le deuxième. Surtout toi, mon fils. »*
Une fois mariée et mère, Sophie devint soudain très stricte avec sa pilule. Même la nuit, elle se réveillait pour vérifier quelle ne lavait pas oubliée. Dommage quelle nait pas été aussi rigoureuse avant.
Le studio devint trop petit, mais ils navaient pas les moyens de déménager. Yann obtint son diplôme et chercha un meilleur boulot. Il enchaîna les jobs, mais soit le salaire était misérable, soit on lui proposait des combines.
*« On ne devient pas riche en étant honnête. Les autres se débrouillent, fais pareil »,* lui reprochait Sophie quand il démissionnait encore.
Mais il refusait de trahir sa conscience. Il subvenait seul aux besoins de la famille, Sophie finissait ses études. Puis elle devint assistante de direction. Le salaire nétait pas mirobolant, mais les perspectives étaient bonnes. Deux salaires, mais toujours aussi serrés.
*« Tu pourrais acheter moins de fringues »,* grognait Yann.
*« Je reçois des clients, je dois avoir une tenue présentable. Et toi, tu pourrais trouver mieux. »*
Sophie rentrait tard. Réunions, dîners daffaires. Yann était jaloux, les disputes étaient quotidiennes. Un jour, elle lui annonça quelle ne voyait plus lintérêt de rester ensemble.
*« Tu comprends, on a une fille. Tu ne vas pas nous mettre à la rue. Et on ne peut pas diviser le studio. »*
*« Je my attendais. Tu as tenu plus longtemps que prévu »,* avoua Yann. *« Tu as trouvé plus riche ? »*
*« Si tu mavais






