L’embarquement venait d’être annoncé. Vincent sortit sur le quai. Après une semaine de déplacement professionnel, il rentrait chez lui. Il entra dans la voiture-couchettes et trouva sa couchette du bas. Pendant qu’il rangeait ses affaires, il entendit une respiration haletante dans l’allée. Il se retourna : une femme âgée, un sac à roulettes qui ressemblait davantage à un sac à dos, un manteau d’automne et un foulard coloré, se tenait en face de lui, essayant de reprendre son souffle.
« Voilà, pensa Vincent, une grand-mère. Elle est ma voisine, elle va me réclamer la couchette du bas. »
— Regardez, mon garçon, j’ai bien la couchette du bas, non ? dit la passagère.
C’était vrai. Elle s’affaira à ranger ses affaires. Vincent remarqua qu’elle avait de beaucoup plus de soixante-dix ans. « Quand même, se dit-il, à cet âge, voyager… pourquoi ne reste-t-elle pas chez elle ? »
La vieille dame finit par s’asseoir sur sa couchette, les mains posées sagement sur les genoux, comme une écolière. Les passagers rejoignaient leurs places, mais les deux couchettes du haut restaient vides. Vincent se résigna : il allait partager son voyage avec une dame âgée, sans personne d’autre avec qui parler.
Le train s’ébranla. Bientôt, une employée du train apporta la literie. La femme se mit aussitôt à faire son lit, tirant le drap, le bordant avec soin. Puis elle se rassit et prit la parole :
— Je n’ai pas l’habitude de cette couchette. Chez moi, mon lit est moelleux, alors qu’ici je vais finir courbaturée. Je n’ai pas pris le train depuis ma jeunesse, et je ne pensais plus jamais reprendre la route.
Vincent acquiesça en silence.
— Je m’appelle Marguerite Beaumont. Et vous, comment vous appelez-vous ?
— Vincent.
— Et votre nom de famille ?
— Moreau. Mais appelez-moi Vincent.
— D’accord, vous êtes encore jeune, je peux vous appeler par votre prénom. Vous allez en visite ?
— Pourquoi en visite ? demanda Vincent, surpris. Je rentre d’un déplacement professionnel.
— Ah ! Rentrer chez soi, c’est bien. Moi, je quitte ma maison sur le tard.
Marguerite s’interrompit, regarda par la fenêtre. Vincent crut voir des larmes dans ses yeux, sans qu’elle pleure vraiment. Il eut honte de son accueil froid.
— Et vous ? demanda-t-il pour se rattraper. Vous rentrez chez vous ou vous quittez votre maison ?
— Je quitte ma maison, mon garçon. Voilà pourquoi je ne suis pas dans mes habitudes. Le trajet ne dure qu’un peu plus de vingt-quatre heures, mais j’ai l’esprit inquiet.
— Vous allez voir qui ?
— Ma fille, dit Marguerite. Elle sortit un mouchoir de sa poche et essuya une larme.
— Vous devriez vous réjouir, pas pleurer.
— Mais je me réjouis. Cela fait cinq ans que je n’ai pas vu ma fille. Je pensais ne jamais la revoir.
— Vous vous étiez perdues de vue ?
— Oui, volontairement. Nos caractères nous ont privées de paix quand elle était jeune. L’orgueil nous a empêchées de vivre en harmonie, et c’est pourquoi nous sommes restées si longtemps éloignées. Quand ma fille a grandi, nous ne nous sommes plus entendues. Je l’ai élevée sans père, nous avons connu des hauts et des bas, beaucoup de disputes. Elle s’est mariée une première fois pour me braver, mais son mariage a échoué. Au lieu de la soutenir, je lui ai fait des reproches. Nous avons vécu en conflit toute notre vie. Elle a monté ma petite-fille contre moi, elle contrariait tout ce que je disais. Il y a cinq ans, elle a vendu son appartement et elle est partie sans dire où. Je suis allée au commissariat, enfin, à la police, pour avoir des renseignements. J’étais angoissée, car elle était partie avec ma petite-fille.
Puis elle a donné de ses nouvelles. Elle m’a écrit qu’elle allait bien, qu’elle s’était remariée, mais que je ne devais pas chercher à la retrouver ni venir chez elle. Jamais. J’ai porté ce fardeau toutes ces années. Avec le temps, j’ai compris que j’avais mes torts. Elle ne m’écoutait pas, elle m’en voulait, mais elle restait ma fille.
L’an dernier, une lettre d’Élodie, ma fille, est arrivée. Elle m’écrivait où elle vivait, qu’elle avait divorcé depuis longtemps, qu’elle était devenue grand-mère à son tour. Elle demandait de mes nouvelles. J’ai pleuré toute la nuit. Puis je lui ai répondu que je ne pouvais pas vivre sans elles. Nous nous sommes parlé au téléphone, et nous avons compris que nous étions toutes les deux coupables.
Ma petite-fille a eu un enfant, alors j’ai un arrière-petit-fils. Élodie l’aide en tout, mais elle travaille, elle ne peut pas se libérer… alors elle m’a invitée. Et moi, j’ai fermé ma maison, demandé à ma voisine de veiller dessus, d’allumer un peu le chauffage s’il fait froid. J’ai fait mon sac et je me suis décidée à aller voir ma fille. Je ne sais pas combien de temps il me reste, et j’ai tellement envie de la voir.
Vincent se taisait. Il pensait à sa mère, qu’il voyait rarement. Elle vivait à la campagne, avec sa sœur aînée. Il s’était toujours dit que sa sœur s’occuperait d’elle. Mais après le récit de Marguerite, son cœur se serra. Il était le fils. Sa mère avait besoin de lui, elle voulait le voir plus souvent.
Vincent parla avec Marguerite pendant tout le voyage, et le temps passa très vite. À l’arrivée, il l’aida à descendre du train. Il aperçut une femme élégante, le visage inquiet, qui s’approchait dans leur direction. Vincent s’écarta. Les deux femmes se regardèrent, s’étreignirent et restèrent longtemps enlacées, sans pouvoir se détacher. Elles pleuraient toutes les deux. La rencontre fut si émouvante que Vincent ne douta pas un instant : tout irait bien pour elles. Cette fois, oui, tout irait bien.
Il s’éloigna encore, cherchant à apaiser l’émotion qui l’envahissait. Beaucoup de choses lui semblaient plus claires après cette rencontre. Il sortit son téléphone, composa le numéro de sa mère. Pour une raison simple, il eut besoin de dire :
— Maman, je suis arrivé. Je suis rentré. Je viendrai te voir ce week-end.







