**LHOMME INCOMPLET**
Eh, ma fille, il est temps que tu te maries. Regarde-toi, tu es en pleine fleur de lâge. Tiens, jette un œil à Séraphin. Un homme robuste, des mains comme des marteaux. Il plie des fers à cheval sans sourciller. Il te portera dans ses bras comme une reine, murmura la mère en observant sa petite Élodie.
Celle-ci éclata de rire. Bien sûr, il me prendra dans ses bras et me pliera par habitude, comme un fer. Et après, je passerai ma vie le nez dans la terre.
Pfuit, sottise ! Je suis sérieuse, et toi tu rigoles. Écoute ta mère si tu veux ton bonheur. Je sais bien pour qui tu soupires. Mais crois-moi, ce petit Adrien ne fera pas un bon mari, soupira-t-elle.
Élodie se retourna dun coup sec. Quest-ce quil a, Adrien ? Il travaille dur. Leur maison est la mieux entretenue du village. Tout est en ordre. Et chez nous, ce sera pareil !
La mère éclata de rire. Et tu crois que cest lui qui fait tout ça ? Non, cest son frère aîné, Grégoire. Lui, tout lui réussit entre les mains. Tandis que ton Adrien ne pense quà son accordéon et au foin le plus proche. Il passe son temps à enlacer les filles du village, lune après lautre.
Maman, tu parles, mais tu dérailles. Grégoire est handicapé. La tête toujours penchée, le dos voûté, une jambe plus courte que lautre. Et tu crois que cest lui qui soccupe de tout ? interrogea Élodie.
Va chez eux en journée, comme si tu venais aider tante Lucie à ramasser les pommes. Tu verras par toi-même, conseilla la mère.
Élodie obéit et partit. En arrivant, elle trouva Adrien endormi sous lauvent. Elle le poussa du coude. Tu mas raccompagnée tôt hier soir, disant que tu devais réparer le toit avec ton père dès laube
Il bâilla. Quest-ce que tu fais là ? Venue me surveiller ? Je ne tai jamais demandée en mariage, hein. Cest trop tôt pour moi.
Trop tôt, soit. Je suis venue aider ta mère à cueillir les pommes. Rejoins-nous, il y en a tant quon dirait quelles ne finissent jamais, proposa Élodie.
Adrien ricana. Ah non ! Pour quon se moque de moi ? « Regardez, Adrien fait le travail des femmes ! » Va plutôt aider ta maman, toi. Et il se retourna.
Élodie, blessée, prit un panier et rejoignit tante Lucie.
Elle cueillait les pommes lorsquun bruit de marteau retentit derrière la maison. Curieuse, elle demanda : Oncle Pierre construit quelque chose ?
Tante Lucie soupira. Ce nest pas Pierre, cest Grégoire. Mon homme est alité, il sest fait mal au dos en soulevant une barre de fer. Mais Grégoire, lui, ne peut pas rester sans rien faire. Pas comme Adrien, qui ne pense quà samuser. Mais nous fermons les yeux Grégoire ne se mariera jamais. Qui voudrait de lui ? Alors quAdrien nous donnera des petits-enfants. Si tu veux voir, vas-y. Mais il est timide il pourrait senfuir.
Élodie se dirigea vers le bruit. Grégoire, assis sur un banc, sculptait un morceau de bois.
Bonjour Tu peux me montrer ? murmura-t-elle.
Grégoire sursauta mais ne courut pas. Il lui tendit le bois. Et là Cétait elle. Les traits étaient déjà reconnaissables.
Cest moi ? demanda Élodie, incrédule.
Grégoire hocha la tête. Soudain, il la prit par la main et lentraîna derrière le potager. Élodie eut peur. Alors quelle se demandait si elle devait crier ou fuir, elle se retrouva dans une petite cabane.
Là-bas, cétait elle. Élodie. En argile, en bois. Même dessinée sur un bout de papier.
Pourquoi ? souffla-t-elle.
Dune voix rauque, il répondit : Parce que tu es belle et moi, je ne le suis pas.
Il détourna le regard. Ses épaules tremblaient. Élodie tenta de le serrer dans ses bras.
Mais enfin Je ne savais pas. Tu es amoureux de moi ?
Il tourna péniblement la tête, et elle vit ses yeux. Bleus comme un lac en été. Et dans ces yeux, une telle adoration quÉlodie, effrayée, senfuit.
Pourquoi mas-tu fait naître ainsi ? cria-t-il à sa mère. Tu aurais mieux fait de me noyer dans une bassine. Adrien, lui, est aimé de tous, tandis quon me fuit comme un lépreux. Elle elle a eu tellement peur quelle sest enfuie. Je ne veux pas quÉlodie épouse Adrien. Je ne survivrai pas. Je préfère la corde et le savon.
Sa mère le caressa en pleurant. Mon fils, comment peux-tu penser que je pourrais tuer mon enfant ? Élodie est une bonne fille. Celui qui lépousera sera heureux. Quant à Adrien, ne ten fais pas Il ne laime pas. Le destin te trouvera, tu verras.
Pendant ce temps, Élodie ne pouvait oublier le regard de Grégoire. Jamais elle navait vu un tel amour. Et son cœur, étrangement, avait répondu. Elle ne voyait même plus ses défauts.
Ah, Élodie ! Tu es venue pour moi ou pour ma mère ? Viens, je te raccompagne Elle est au potager, dit Adrien dun air moqueur.
Non, je viens pour Grégoire. Mexcuser. Toi, va plutôt aider ta mère. Oh, joubliais Tu dois déjà avoir un rendez-vous sous le tilleul avec Véronique.
Personne ne crut quÉlodie épouserait Grégoire. On jasa, on la plaignit, on parla même de sortilège.
Seule sa mère comprit que sa fille était sincèrement amoureuse. Ils restaient des heures côte à côte, riant et échangeant des regards tendres.
Ils se marièrent discrètement, sans inviter ceux qui nauraient fait que chuchoter.
Adrien, lui, fanfaronnait : Jallais presque la demander en mariage, moi. Et elle a choisi mon frère linfirme.
Élodie et Grégoire sinstallèrent en bordure du village. Il dessina les plans de leur maison et la construisit avec passion, aidé par leurs pères. Un vrai petit château.
Ils donnèrent trois petits-enfants à leurs parents.
Et Adrien ?
Il court toujours. Mais plus avec les jeunes. Il va où on laccueille. Même chez les femmes mariées, ce qui lui valut quelques coups et un bain de goudron. Mais il sen moque.
Quant à Élodie et Grégoire, tout est parfait. Une maison pleine de bonheur. Certains disent, méchants : Dieu a donné à cette beauté un mari incomplet.
Élodie rit toujours : Dans trente ans, je serai comme lui. Regardez-vous : dos courbé, rhumatismes Lui, cest seulement son apparence.
Mais dans son cœur, cest lhomme le plus beau et le plus bon qui soit.






