Le chat était assis sur le rebord de la fenêtre et regardait en bas, dans la cour, où les pigeons se disputaient une croûte de pain. Et Marc regardait le chat. Sept ans qu’ils vivaient ensemble, sans compter sa femme Sophie et leur fille Chloé. Mais le chat Gribouille était le sien. Depuis le premier jour, quand une boule de poils de trois mois s’était accrochée à son pull et s’était endormie dans le creux de son coude.
Sophie préparait un pot-au-feu, et l’odeur de thym et de laurier flottait dans la cuisine. Chloé, douze ans, était assise à table, le doigt glissant sur l’écran de son téléphone. Un samedi soir comme cent autres, et comme cent autres à venir. Mais Marc remarqua que sa fille lançait à sa mère des regards chargés d’attente. Et sa mère, en remuant la soupe, lui faisait un signe imperceptible, comme si elles s’étaient mises d’accord à l’avance.
— Papa, — commença Chloé de cette voix qu’elle prenait pour demander un nouveau portable ou la permission de dormir chez une copine.
Marc baissa son journal.
— Oui ?
— Chez Agnès, la chatte a eu des petits. Et personne ne veut prendre un des chatons. Il boîte un peu, la patte avant est tordue. Ils veulent… enfin…
Elle n’acheva pas, mais tout était clair. Marc regarda Sophie. Elle remuait le pot-au-feu avec une ardeur suspecte, alors que plus rien ne nécessitait d’être remué.
— Non, — dit-il. Pas méchamment, pas brusquement. Simplement.
— Mais pourquoi ?
— Parce qu’on a déjà Gribouille. Il a sept ans, il a l’habitude d’être seul. Vous amenez un deuxième, ça va se battre, marquer partout, encore plus de poils. Je suis contre.
Chloé regarda sa mère. Sophie éteignit le feu sous la marmite et s’assit près de son mari.
— Mon chéri, le chaton a trois mois. Sa patte a mal soudé. Si personne ne le prend, Agnès l’emmènera à la SPA, et là-bas, ceux comme ça, on ne les garde pas.
Marc comprenait. Mais il ne hocha pas la tête.
— Je suis contre, — répéta-t-il, et il releva son journal.
***
Une semaine passa. Chloé ne demanda plus rien, mais à table elle lui passait le pain en silence. Et Sophie ne lui demandait plus comment s’était passée sa journée. Marc le sentait, comme on sent un courant d’air : les fenêtres sont fermées, pourtant ça tire.
Le vendredi, Chloé revint de l’école les yeux rouges. Elle jeta son sac devant la porte et fila dans sa chambre. Sophie la rejoignit, ressortit au bout de dix minutes.
— Quoi ? — demanda Marc.
— Agnès a dit qu’on emmènerait le chaton demain matin. Un refuge en banlieue a accepté de le prendre, mais Chloé a vu les photos. Des petites cages, deux cents chats, une odeur…
Sophie n’insista pas. Elle raconta simplement, puis alla faire la vaisselle.
Marc resta seul dans le couloir. De la chambre de Chloé ne venait aucun bruit, ce qui était pire que des pleurs.
Le lendemain matin, Marc se leva avant tout le monde. Il ne se levait aussi tôt que pour la pêche, et la saison n’avait pas encore commencé. Dans la cuisine, la lampe au-dessus de la gazinière était allumée, le jour blême dehors. Il enfila sa veste, prit les clés de la voiture et sortit.
Il avait trouvé l’adresse d’Agnès dans le téléphone de Chloé la veille, pendant qu’elle dormait. Notée sur un bout de papier, glissée dans la poche de sa veste.
Il se gara devant l’immeuble d’Agnès et composa son numéro.
— Allô ? — une voix ensommeillée, grognon.
— C’est Marc, le père de Chloé. Le chaton est encore chez vous ?
Un silence.
— Oui… Oui, il est encore là. Ils viennent le chercher à onze heures.
— Non. Je le prends. Je monte tout de suite.
Il raccrocha et resta une minute assis dans la voiture.
Agnès ouvrit en peignoir, lui tendit en silence une boîte à chaussures. Dedans, sur une vieille serviette, un chaton était assis. Gris, rayé, maigre. La patte avant partait de travers, comme montée à la hâte. Des yeux jaunes, effrayés.
— Il est calme, — dit Agnès. — Il miaule presque pas. Il mange de tout. Propre.
Marc hocha la tête, prit la boîte et la porta à la voiture.
Il rentra chez lui pendant que tout le monde dormait encore. Il posa la boîte par terre dans l’entrée, enleva sa veste. Le chaton à l’intérieur ne faisait aucun bruit. Marc regarda : la bête s’était tassée dans un coin et le fixait de bas en haut, sans ciller.
— Et qu’est-ce que je vais faire de toi ? — murmura Marc.
Le chaton leva sa patte tordue, comme pour attraper son doigt, mais n’atteignit pas. Marc soupira. Il alla à la cuisine, versa du lait dans une soucoupe. Puis il se rappela que le lait était mauvais pour les tout-petits, le vida, sortit du frigo un reste de poulet, le coupa menu.
Quand il revint dans l’entrée avec la soucoupe, Gribouille était déjà assis près de la boîte. Il regardait à l’intérieur. Sa queue ne battait pas, son dos ne se hérissait pas.
Le chaton sortit de la boîte, clopinant, atteignit la soucoupe et se mit à manger. Gribouille souffla et alla s’installer dans son fauteuil. Ni bagarre, ni sifflement.
Chloé trouva le chaton la première. Marc entendit de la chambre un cri étouffé, puis des pas pressés, et sa fille déboula avec le chaton dans les bras.
— Maman ! Maman, d’où il vient ?!
Sophie s’assit dans le lit, encore endormie, plissant les yeux. Elle regarda le chaton, puis Marc. Lui, allongé les mains derrière la tête, étudiait attentivement le plafond.
— Papa ? — Chloé se tourna vers lui. Sa voix tremblait. — C’est toi ?
— Si vous criez, je le ramène, — grogna Marc sans quitter le plafond des yeux.
Chloé s’assit au bord du lit et se mit à pleurer. Pas comme on pleure à l’école parce qu’on s’est fait punir, autrement, quand on ne peut pas expliquer. Le chaton dans ses bras se figea, blotti contre son pull.
Sophie ne dit rien. Elle posa la main sur celle de Marc et la serra. Vite, court. Puis elle se leva et alla dans la cuisine mettre la bouilloire.
Le chaton fut appelé Mistigri. Chloé voulait Comte, mais Marc dit : quel comte, il sort d’une boîte, ce sera Mistigri. Et Mistigri s’installa comme s’il avait toujours vécu là. Gribouille l’évita la première semaine, commença à le tolérer la deuxième, et à la fin du mois ils dormaient dans le même fauteuil. Gribouille, roux et important, et Mistigri, gris, la patte de travers, enfoui contre son flanc.
Marc les regardait le soir et se taisait. Un jour, Sophie demanda :
— Tu étais contre, pourtant. Qu’est-ce qui a changé ?
Il réfléchit, gratta Mistigri derrière l’oreille. Le chat ronronna et ferma les yeux.
— Chloé pleurait. Et à travers le mur, j’entendais tout. Je me suis dit : je répare tout dans la maison, mais là, y’avait rien à réparer, juste à prendre et à ramener. Rien de plus simple. Et moi, je faisais de la résistance pour quoi ? Pour les poils ?
Sophie sourit et n’ajouta rien.
Six mois plus tard, Mistigri avait grandi, la patte restait tordue, mais il dévalait l’appartement comme un fou, renversant les chaussons et grimpant sur l’armoire. Gribouille le suivait du regard.
Et Marc se surprenait parfois, le soir sur le canapé, avec Gribouille sur ses genoux et Mistigri endormi sur son épaule, le match de foot à la télé, et il n’entendait même pas le score, parce qu’il avait peur de bouger.
Et ça, franchement, valait mieux que n’importe quel score.







