La porte nest pas ouverte tout de suite par ClémenceDupont. Elle reste là, les clés en main, comme si la sonnerie ne lavait pas reconnue. Son manteau est trempé, son parapluie goutte, et sur le sac contenant du lait la poignée est déjà déchirée. Le soir touche à sa fin, lentrée sent déjà le dîner de quelquun et le chat dun voisin.
Derrière la porte apparaît ValentineGirard. Écharpe tricotée, souliers vernissés, valise à roulettes, un sac contenant quelque chose de chaud. Sa voix rappelle celle des actrices du cinéma dantan: vive, teintée dune pointe de drame.
Ma lumière! Je suis chez vous pour trois jours! Avec une tarte aux cerises, Paul adore ça. Elle se tient déjà dans le couloir pendant que Clémence na pas encore expiré. Tu ne mavais pas prévenue que le code avait changé? Jétais partie, puis je suis revenue avec ma valise jai à peine trouvé le concierge, je lui ai demandé le nouveau code.
Clémence reste muette, hoche la tête comme si quelquun se tenait derrière son épaule, alors que lappartement est dun silence désagréable.
Et Paul? Valentine se déchausse, regarde lhall: un seul crochet est libre. Aucun blouson dhomme, aucune paire de bottes, aucune odeur masculine, aucun désordre. Il reviendra plus tard, non? On dînera ensemble, jai même apporté du riz pilaf. Pierre, le père de Paul, passera. Il était pressé daller voir un ami. Et Lucas? Il doit encore être à la crèche, non?
Clémence sourit légèrement, comme si une ficelle venait dêtre tirée.
Sa réunion sest prolongée.
Ah, je vois. Le travail, le travail Valentine se tait, les yeux qui volent. Trop vite. Elle remarque quil ny a quune seule tasse sur létagère, un seul flacon de shampoing à moitié utilisé dans la salle de bains, des dessins denfants collés sur le frigo, mais les photos de Paul ont disparu.
Dans la cuisine, elle pose la tarte sur la table, ouvre délicatement le contenant de pilaf et prend la main de Clémence.
Ne tinquiète surtout pas. Tout arrive. Inspire profondément. On sassoit, on mange. Le père arrivera, vous rirez tous ensemble. Cest un homme bon.
Clémence acquiesce, sassied, prend son assiette mais ne mange pas. La bouilloire siffle, forte, comme si elle criait.
Un peu plus tard, elles partent chercher Lucas. Valentine porte des moufles et un thermos de compote, Clémence avance en silence, les bras croisés. Dans lascenseur, en revenant, elles croisent la voisine Léa. Elle sourit, puis lance dun ton rapide :
Clémence, ton ex est encore avec cette fille quil a rencontrée au centre commercial? Avec la poussette? Il ne soccupe même plus de son enfant, nestce pas?
Valentine serre les lèvres, ne regarde ni Clémence ni Léa.
Léa souffle Clémence.
Tu ne vois? Je dis la vérité. Tout le monde sait tout.
Le soir, quand Valentine sort la couverture du placard et la déplie soigneusement sur le canapé, elle sarrête, tient un oreiller longtemps dans les mains, puis, sans regarder :
Il est parti? Où est mon fils? Que sestil passé?
Clémence se tient dans lencadrement de la cuisine, le dos droit, les mains autour de la bouilloire.
Il y a trois mois, il a dit quil partait à une rencontre. Et il nest jamais revenu.
Vers elle?
Clémence ne répond pas, regarde simplement ailleurs.
Valentine sassoit, pose la couverture à côté, met son sac sur les genoux et sort une autre tarte, petite, dans un moule en plastique.
Je lai faite spécialement pour vous. Il disait que tout allait bien chez vous Vous vouliez tous les quatre partir à la mer cet été Il a
Elle perd brusquement son souffle, comme si elle venait de monter un escalier interminable. Clémence sapproche, mais ne le touche pas, simplement dépose la tasse à côté.
Dans la pièce, le silence règne. De la fenêtre, le vieux trolleybus bourdonne. Clémence se tient près de la vitre, Valentine reste immobile. Chacune vit son propre silence.
La porte claquette avec ce déclic caractéristiquePierre fermait toujours la porte dun coup sec, comme pour se faire remarquer. Il entre, jovial, en manteau à col en fourrure, un sac de mandarines corses et le journal sous le bras.
Bonjour, mes belles! Voilà mon butin! Des mandarines sucrées, comme quand on était enfants.
Il enlève ses chaussures, suspend son manteau et se dirige vers la cuisine. Le silence et trois regards se croisent: un regard fatigué, celui de Clémence ; un regard inquiet, celui de Valentine ; et un regard joyeux, celui de Lucas, qui, entendant la voix du grandpère, lâche son biscuit, se jette vers lui, saccroche aux pantalons comme à un arbre et lève la tête, les yeux brillants.
Pourquoi ce silence? Pierre ne comprend pas. Je suis mal venu?
Paul commence Valentine, mais sa voix se coupe. Elle regarde Clémence, comme pour demander la permission.
Paul est parti, affirme Clémence, calme, comme si elle répétait cela cent fois. Il y a trois mois.
Le sac de mandarines frappe doucement la table. Le journal suit. Pierre sassied, reste muet, fixe la fenêtre comme sil y cherchait une explication.
Quavezvous fait ici? sexclame-til soudain. Tu las poussé, Clémence. Tu le pressais, le martelais comme un clou. Je ne le reconnaissais plus à sa voixil rentrait comme un condamné!
Pierre, murmure Valentine.
Quoi, Pierre? Tout est secret, et maintenant bonjour! Tu las il agite la main. Gâché.
Clémence ne répond pas, prend simplement une tasse et la dépose à lévier, sans quitter la pièce. Elle reste debout, hésitant entre partir ou rester.
Valentine reste muette, le visage blême. Elle se lève, sapproche de Pierre, lui serre lépaule. Il ne réagit que lentement.
Il ma dit que tout allait bien. Lucas est en bonne santé, tu es formidable, vous prévoyez des vacances. Tu comprends quil mentait? Sa voix se brise. À moi, à ma mère.
Pierre lève les yeux, ne sachant que dire.
Je je pensais Il bafouille. Il nest plus un enfant. Il décide seul. Peutêtre quil a quelquun
Il a quelquun depuis longtemps, dit Clémence sans se retourner. Il vit avec elle. Celle du travail, avec qui il écrivait depuis la salle de bain.
Pierre se lève, sort sur le balcon, ferme la porte derrière lui. Une cigarette crépite dans le crépuscule, comme un phare. Il ne fume jamais devant le petitfils, mais maintenant il allume.
Je lappellerai, affirme Clémence. Quil vienne sexpliquer.
Valentine ne répond rien, ferme les yeux.
Sur lécran du téléphone apparaît le nom «Paul». Le téléphone sonne. Des tonalités. Puis une voix fatiguée :
Allô?
Viens. Tout de suite. Le père et la mère sont là. Lucas. Il faut parler.
Une pause longue. Puis «Daccord». Et le bruit des tonalités.
Clémence regarde par la fenêtre. Dehors, quelquun déblaye la neige des trottoirs. Nuit blanche, hivernale, silencieuse.
Vingt minutes plus tard, le loquet claque à nouveau. Paul entre, comme sil pénétrait dans un appartement étranger. Il porte le même doudou que Clémence avait autrefois récupéré, les cheveux légèrement décoiffés, un souffle de parfum étranger à peine perceptible. Il sarrête au seuil.
Salut à tous ditil dune voix rauque.
Lucas fonce, mais sarrête à demipas. Paul sassoit maladroitement, attire Lucas contre lui.
Salut, mon petit. Comment ça va?
Tu ne vis pas avec nous, répond Lucas, sans accusation, simplement comme un fait.
Paul le serre contre lui, les yeux baissés.
Le silence sinstalle dans la cuisine. Pierre revient du balcon, lodeur de fumée le suivant. Valentine regarde son fils comme sil lui était totalement inconnu.
Tu mavais dit commencetelle. Que tout allait bien. Que Clémence était formidable. Que Lucas était heureux. Tu mas menti, Paul?
Je ne voulais pas vous faire de peine.
Et elle? Valentine pointe Clémence. Tu ne voulais pas la blesser? Ou bien il était plus simple de disparaître?
Pierre, soudain, intervient, doucement :
Pourquoi avoir trahi ta propre mère?
Paul sassoit, pose les mains sur la table, comme sil se rendait.
Je ne suis redevable à personne. Ni à vous, ni à elle. Je suis parti parce que je ne voulais plus mentir. Je ne pouvais plus rester avec Clémence, ni avec vous.
Partir parce que rester et parler comme un homme était trop dur, réplique Valentine. Tu as trahi non seulement elle, mais nous, toimême.
Clémence reste assise dans un coin, silencieuse, comme si elle navait plus besoin de rien. Elle sait tout.
Valentine sapproche de son fils, touche son épaule. Sa paume tremble.
Tu étais meilleur, Paul. Je me souviens de toi autrement.
Il ne répond pas, ferme les yeux.
Lucas regarde à nouveau la cuisine. Cette fois il ne court pas, il reste simplement à la porte, observant.
Paul se lève, recule dun pas, regarde tout le monde. Son visage devient dur, comme un masque figé. Il se retourne brusquement et sort, claquant la portepas fort, mais distinctement, comme un point final.
Le matin se lève. Dehors, la lumière grisâtre et la neige fraîche reposent sur le rebord de la fenêtre. Pierre relit le journal, Lucas mange de la bouillie, Valentine range quelque chose dans la cuisine, et Clémence se tient encore à la fenêtre.
Clémence redresse sa posture, sa voix devient plus posée :
Je peux récupérer les appareils que vous mavez offerts: microondes, multicuiseur, bouilloire. Prenezles si vous voulez. Javais déjà prévu des travaux. Le changement ne sera pas un problème. Il me semble juste de tout remettre à zéro.
Valentine se tourne brusquement.
Tu deviens folle? Le jour vient à peine de commencer et tu parles déjà de biens. On na rien à partager. Nous ne sommes pas des charcuteries. Il faut sexcuser, pas récupérer du matériel.
Lucas, assis dans la pièce, joue avec des petites voitures sur le tapis. Il lève la tête :
Grandmère, estce que papa reviendra?
Valentine le regarde, prend une profonde inspiration, sassied à côté de lui, le caresse doucement.
Il reviendra, mon petit. Mais plus tard. Tu veux regarder un dessin animé?
Lucas acquiesce.
Clémence reste au seuil de la porte, ni larmes ni colère, seulement une sourde lassitude, comme après un long vacarme où le bruit séteint et ne laisse que le silence dans les oreilles.
Elle remet la bouilloire sur le feu. Elle siffle, comme une bandeson sonore qui accompagne leur mutisme. À lhorizon, juste un jour ordinaire, nouveau, mais avec le sentiment que tout recommence.
Lair sent le savon et la fraîcheur. Valentine est dans la salle de bain, lave le lavabo lentement, comme en méditation. Clémence entre, veut prendre une serviette, mais sarrête.
Laisse, dit Valentine sans se retourner. Je le ferai moimême.
Clémence ne répond pas, prend la serviette et la pose à côté. Elle attend.
Je ne me suis pas fâchée contre vous, finitelle par dire. Je suis juste fatiguée dexpliquer que je ne suis pas la seule responsable.
Valentine sappuie sur le bord du lavabo, secoue la tête.
Moi, je suis en colère. Contre moi-même. Parce que je nai pas vu, parce que je ne voulais pas voir. Je pensais que tout était parfait chez vous: amour, famille, bonheur. Je le racontais à tout le monde.
Clémence hoche la tête. Elles restent dans la petite salle de bain, deux femmes liées par le fils, la maison, le passé.
Pardonnemoi, dit Valentine. Pour tout. Je pensais que tu navais rien pu retenir. Mais je te vois maintenant, et je comprends que tu tenais à nous tous. Même quand ce nétait pas nécessaire.
Clémence sassied au bord de la baignoire, doucement :
Je ne garderai que moi. Plus personne.
Depuis la cuisine retentit la voix de Lucas: «Maman, où sont les chaussettes avec les requins?» et un bruit se fait entendre.
Et le sien, ajoute Clémence. Je le garderai encore un peu.
Un sourire se dessine sur leurs lèvres, pas de confusion, mais une complicité fémininevieillie et sincère.
Plus tard, près de la porte, elles se prennent longtemps dans les bras. Pierre reste à côté, balance nerveusement dune jambe à lautre.
Jai aussi eu tort, marmonnetil. On napprend jamais aux hommes à parler, ni enfant, ni adulte.
Apprenez, répond Clémence. Tant quil y a quelquun à qui parler.
Il acquiesce.
Lucas enfile ses chaussures, même si elles sont un peu trop grandes, et dévale les escaliers.
On tappellera, dit Valentine. Ou tu nous appelleras. Nous sommes maintenant une famille, où aller sinon?
Clémence hoche la tête. Elle lenlace.
Lappartement est presque vide. Le mobilier sobre, des cartons le long du mur, sur le rebord du fenêtre juste une tasse. Clémence pose une cuillère dans la tasse, la remplit deau bouillante, ouvre la fenêtre. Une brise fraîche sengouffre, porte quelque chose de nouveau.
Lucas est à terre, il dessine le ciel au feutre vert.
Pourquoi pas bleu? demandetil.
Parce que le printemps sera vert, répondil. Et le printemps, cest vert.
Clémence regarde ses gestes, ajuste son col, puis propose :
On va chercher du pain plus tard?
Oui! Et des mandarines, avec des feuilles!
Elle sourit.
De lautre côté, le tramway gronde. Des rires sélèvent en bas. La lumière se pose sur le sol. Dans cette lumière se mêlent douleur, pardon et renouveau.
Clémence sassoit à côté. Elle reste simplement, sans peur. Pour la première fois, sans peur.







