Je suis votre petite‑filleJe me tiens à côté du vieux chêne du jardin, prête à écouter les récits de mon grand‑père et à perpétuer les légendes familiales.

Ta mère est là, dépêchetoi, on part.
On dit souvent que chaque gamin dun foyer attend ces mots comme un miracle. Mais Élodie a réagi comme si on la giflait.

Allez, bouge, tu vas rester là à glander?
Madame Dupont me fixait, se demandant pourquoi la petite ne souriait pas. La vie au foyer, cest pas de la tarte; plein denfants séchappent juste pour toucher le bitume. Et voilà quon renvoie Élodie chez sa mère, et elle nen veut pas.

Je veux pas,» atelle répondu, le regard figé sur la fenêtre. Sa copine Maïté a jeté un œil, mais na rien dit. Elle ne comprenait pas non plus cette réaction. Maïté, elle, aurait sauté de joie de rentrer chez elle, même si, au fond, personne ne lattendait vraiment.

Élodie, pourquoi?» a demandé Madame Dupont. Ta mère tattend.

Je veux pas la revoir. Et retourner chez elle, cest hors de question.

Les autres filles bruyèrent, mais Madame Dupont a fait comme si on nétait pas à lécoute du monde entier.

Viens avec moi.

Elle a conduit Élodie dans une petite salle, les yeux pleins de compassion.

Ta mère a fait plein derreurs, cest clair. Mais elle essaie de changer. Ce nest pas pour rien que les services sociaux lont laissée reprendre le rôle de maman.

Vous pensez que cest la première fois?» a marmonné Élodie en secouant la tête. Cest ma deuxième fois au foyer. La première, ma mère a fait semblant de se reprendre : elle a rangé la maison, acheté des provisions, trouvé un job. Tout avait lair joli quand les contrôleurs sont venus. Puis ils mont rendue, elle sest de nouveau relâchée. Elle ne me garde que pour toucher les aides.

Élodie, je ne peux pas changer ça, mais le foyer, cest sûrement mieux que chez elle, non?» a tenté Madame Dupont.

Mieux? Vous savez ce que cest que la faim? Marcher à lécole avec des baskets trouées quand il fait 20°C? Rester enfermée dans ma chambre à prier que les copains dalcool de ma mère ne franchissent pas la porte? Pourquoi on ne retire pas ses droits parentaux?

Les larmes ont jailli. Le foyer, cest au moins le repas et des vêtements, au moins un semblant de sécurité. Chez elle, cest le chaos.

Je ne peux rien faire,» a soupiré la directrice.

Elle était vraiment désolée pour Élodie. Une gamine vive, intelligente, rare dans ces lieux. Sa mère avait dû être une femme intéressante avant que lalcool ne la détruise. Même après sept ans au foyer, Madame Dupont navait jamais vu un enfant refuser daller chez ses parents.

Et si je vivais seule?» a demandé la fille. Je travaillerais, je louerais une chambre.

Seulement quand tu seras majeure,» a secoué la directrice la tête.

Jai presque seize! Je suis déjà grande!

Madame Dupont voyait bien quÉlodie était déjà audelà de son âge, mais elle ne pouvait rien faire.

Tu dois rester sous la tutelle dun adulte responsable. Peutêtre y atil quelquun qui pourrait la prendre? Et on peut demander la suppression des droits parentaux de ta mère.

Je nai plus personne Ma grandmère était là, mais elle est partie maintenant cest insupportable.

Et ton père?

Il a sombré dans lalcool il est mort.

Élodie a dit ça comme si cétait un détail.

Il avait des proches?

Elle a réfléchi.

Il avait une mère, mais je la connais pas. Elle na jamais parlé à son fils. Et je la comprends,» a haussé les épaules. Je ne parlerais pas non plus avec elle.

Daccord,» a proposé Madame Dupont, tu essaies de rester chez ta mère, moi je cherche ta grandmère. On se tient au courant, daccord?

Élodie a hoché la tête. Quy avaitelle à perdre?

Sa mère a fait tout un spectacle, sest jetée sur la petite en pleurant dans le couloir du foyer, a imploré le pardon, la enlacée.

Élodie na rien répondu. Elle savait quune fois de retour, sa mère redeviendrait comme avant.

Et cest exactement ce qui sest passé. Le premier jour, la mère tenait encore, le deuxième, elle rentrait du supermarché avec une bouteille.

Tout est retombé comme avant. La mère buvait, a perdu son emploi, Élodie replongeait dans lenfer.

Quand, quelques mois plus tard, un homme bourré a foncé dans sa chambre la nuit et quÉlodie la finalement expulsé, elle a compris que cétait la goutte deau qui faisait déborder le vase.

Heureusement, Madame Dupont lui a donné son numéro. Élodie la appelée, suppliant dêtre renvoyée soit à la rue, soit au foyer.

Jai retrouvé ta grandmère,» a dit la directrice. Elle a encore un âge correct, si elle accepte, elle pourra être tutrice.

Élodie a insisté pour y aller avec elle, même si elle ne connaissait pas du tout sa grandmère. Elle espérait juste quelle ne la renvoie pas loin. Elle aurait pu attendre deux ans avant dêtre libre.

La porte sest ouverte sur une femme denviron soixanteans, élégante, pleine de prestance.

Questce que vous voulez?» a demandé la vieille dame.

Antoinette?» a précisé la directrice.

Oui, cest moi.

Vous êtes ma grandmère,» a bafouillé la fille. « Et pourquoi je tourne en rond? »

Quoi?

Je suis la fille de votre fils.

Ah, très bien. Et que puisje faire pour vous?» Antoinette est restée impassible.

On peut parler?» a insisté Madame Dupont, sans laisser Élodie prendre la parole.

Daccord, mais pas longtemps. Je dois me préparer pour le travail.

Antoinette a servi du thé. Parfois, elle fixait Élodie comme si elle était un extraterrestre, mais ne disait rien.

Madame Dupont a expliqué la situation.

Votre petitefille sera sûrement renvoyée au foyer, mais vous pourriez la prendre sous votre tutelle.

Et pourquoi je ferais ça?» a rétorqué Antoinette.

» a balbutié la directrice, un peu gênée. Cest votre petitefille, après tout.

Je ne la connais pas, et franchement, ça mintéresse pas. Mon fils ma bien assez foutue les nerfs. Jaimerais juste oublier tout ça.

Élodie a interrompu.

Antoinette, vous ne me connaissez pas, je ne vous connais pas non plus. Et, honnêtement, je ne veux pas non plus vous connaître. Vous ne croirez pas, mais je veux vraiment oublier mes parents, comme un mauvais rêve. Et je ne peux pas le faire tant que je suis mineure. Mais je vous assure que je ne vous demanderai rien dautre que quelques papiers et la permission de rester chez vous jusquà mes dixhuit ans. Jai fini la troisième; après, je chercherai un boulot, peutêtre poursuivre des études. Mais jai besoin dargent maintenant. Jachèterai tout moimême, même la bouffe. Lallocation que vous recevrez pour ma garde sera juste un petit plus à votre retraite, je nen profite pas.

Antoinette a haussé les sourcils, surprise que la gamine sache parler si bien.

On dit que les alcooliques ont des enfants mais ce nest clairement pas mon cas. Alors tu viens vivre chez moi deux ans, puis tu repars?

Je le promets,» a répondu Élodie.

Très bien, jaccepte. Mais quelques règles: ne mappellez pas «grandmère», ne touche pas à mes affaires, ninvite pas tes potes chez moi. Compris?

Parfait.

Madame Dupont a fait le tour des procédures, et la mère dÉlodie est revenue pour une nouvelle visite de contrôle. Cette fois, ils ont porté laffaire devant le tribunal et ont demandé la suppression des droits parentaux. Antoinette, après avoir signé les papiers, est devenue tutrice légale.

Élodie était ravie, mais la peur restait: il restait deux mois décole, aucune thune, et si la grandmère ne la nourrissait pas?

Le premier soir, Antoinette la invitée à table. Élodie navait pas mangé de plat maison depuis longtemps. Sa mère navait jamais cuisiné, elle était toujours trop occupée, et la petite ne savait pas non plus sy prendre.

Le lendemain, en voyant les baskets déchirées dÉlodie, Antoinette a soupiré.

Après lécole, je te récupère. On ira tacheter de bonnes chaussures et des vêtements décents,» a-telle déclaré dune voix qui ne laissait pas de place à la discussion.

Jai pas dargent,» a grogné Élodie.

Je paie tout. Cest moins gênant que dêtre honteuse,» a rétorqué la vieille dame.

Élodie a simplement hoché la tête.

Antoinette la inondée de vêtements, même si la fillette se sentait un peu gênee. Elle a même demandé son avis, ce qui était rare.

Une semaine plus tard, Antoinette a convoqué Élodie.

Comment ça se passe à lécole?

Ça va,» a haussé les épaules Élodie.

Montremoi ton cahier.

On a un cahier numérique,» a répondu la fille avec un sourire forcé.

Ah bon On na pas de pénurie de papier ici, alors montremoi tes notes.

Élodie na pas eu honte de les afficher. Elle était plutôt brillante, et très tôt elle a compris quelle devrait se débrouiller seule, sans que personne paie ses études.

Bien jouée,» a dit Antoinette, fière. Élodie a rougi.

Avec de telles notes, tu vas en classe de seconde, puis à luniversité.

Ça, cest si jai des parents qui me soutiennent,» a répliqué Élodie. Ma situation, cest autre chose.

Alors, tu passes en seconde. Tu restes chez moi jusquà luniversité, daccord?

Daccord

Élodie nen croyait pas ses yeux. Elle voulait continuer ses études, mais les moyens faisaient défaut. Maintenant, elle avait une chance.

Le mur entre Antoinette et Élodie sest petit à petit abattu. La vieille dame sintéressait de plus en plus à la vie de sa petitefille, demandant même des nouvelles de son fils. Un peu gênée, elle semblait honteuse dadmettre quelle voulait vraiment le connaître.

Élodie a fini le lycée, a intégré luniversité grâce à des professeurs privés que la grandmère a engagés.

Lété avant luniversité, elle a trouvé un petit boulot. On lui a donné un logement étudiant, mais elle savait quelle devait payer. Elle avait convenu avec Antoinette de partir quand le bac serait passé.

Fin août, Antoinette a fait une crise cardiaque et a été hospitalisée. Élodie est rentrée à la maison et la trouvée inconsciente sur le sol, terrifiée à lidée quelle soit morte.

Heureusement, tout sest bien terminé. Quand le médecin a permis à Élodie de rendre visite, elle a filé à lhôpital.

Grandmaman,» sest précipitée dans la chambre. Ça va?

Puis elle sest ravisée.

Pardon Antoinette, comment vous sentezvous?

La femme a souri, caressant les cheveux dÉlodie.

Tu peux mappeler «grandmaman». Cest agréable. Je vais me remettre doucement, mais je men sortirai.

Je prendrai soin de vous! Tant que vous ne serez pas totalement rétablie, je resterai avec vous.

Je ne veux pas être un fardeau,» a murmuré Antoinette.

Jai été votre fardeau pendant deux ans, petitefille qui sest abattue sur votre tête. Vous mavez donné tellement plus que ce que ma propre mère ma offert. Je vous protégerai, que vous le vouliez ou non.

Antoinette a respiré profondément, essayant de retenir les larmes.

Daccord. Mais il y a une condition.

Laquelle?» a souri Élodie.

Tu ne vas pas aller en résidence universitaire. Cest un enfer làbas. Tu restes chez moi.

Entendu,» a accepté la fille, puis la enlacée. Ça faisait longtemps quelle voulait le faire, mais elle nosait pas.

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Je suis votre petite‑filleJe me tiens à côté du vieux chêne du jardin, prête à écouter les récits de mon grand‑père et à perpétuer les légendes familiales.
Le châtiment divin : mon mari nous a abandonnés, mes enfants et moi, sans ressources pour vivre, et un an plus tard, il a eu un accident.