RÉCONCILIATIONAlors que les deux frères se serrèrent la main, les pétales de cerisier tourbillonnèrent autour d’eux, symbolisant la fin tant attendue du conflit.

Salut, écoute, jai besoin de te raconter ce qui sest passé chez nous.

«Papa, ne reviens plus ici, daccord?» a lancé petite Léa, les larmes aux yeux. «Chaque fois que tu ten vas, maman se met à pleurer et elle ne sarrête pas avant laube.Jessaie de dormir, je me réveille, je me rendors, et elle continue à sangloter.Je lui ai demandé: «Maman, pourquoi tu pleures?À cause de papa?» Elle ma répondu quelle ne pleurait pas, quelle se mouchait juste parce quelle avait le rhume.Et moi, je sais déjà quun rhume ne fait pas couler des larmes comme ça.»

Le lendemain, Pierre, le père, était assis à une petite table du Café de la Place SaintMichel, à Paris, avec sa fille. Il remuait dun geste doux le café refroidi dans une petite tasse blanche. Léa na même pas touché son cornet de glace, même si devant elle trônait une vraie petite œuvre dart: des boules colorées couvertes dun petit feuillet de menthe et dune cerise, le tout nappé de chocolat. Nimporte quel bambin de six ans se serait jeté dessus, mais pas Léa. Elle avait, depuis le vendredi précédent, décidé de parler sérieusement à son papa.

Pierre restait muet, longuement. Puis il a fini par dire:
«Alors, questce quon va faire, ma fille? On ne se voit plus du tout? Comment je vais vivre sans toi?»

Léa a froncé son petit nez, qui ressemblait à celui de maman, un peu en forme de patate, et a réfléchi avant de répondre:
«Non, papa. Je ne pourrai pas non plus sans toi. Voilà ce quon va faire. Appelle maman et dislui que chaque vendredi, tu viendras me chercher à la crèche. On sortira ensemble, et si tu veux un café ou de la glace (elle pointe son petit cornet), on peut rester au café. Je te raconterai tout sur notre vie à la maison.»

Elle a fait une petite pause, puis a ajouté:
«Et si tu veux voir maman, je te filerai chaque semaine des photos delle sur mon téléphone. Ça te tente?»

Pierre a souri légèrement, a hoché la tête et a dit:
«Daccord, on fera comme ça, ma fille.»

Léa a poussé un soupir de soulagement, puis sest jetée sur son cornet. Mais elle nen avait pas fini: alors que les petites perles colorées se mirent à former une moustache multicolore sous son nez, elle les a léchées, a repris un air sérieux, presque adulte. Elle pensait déjà à prendre soin dun homme, même sil était plus âgé. La semaine dernière, Pierre fêtait ses vingthuit ans. Léa avait réalisé à la crèche une carte danniversaire, peignant la grosse «28» en grand.

Le visage de la petite est devenu sérieux, les sourcils froncés, elle a déclaré:
«Je crois que tu devrais te marier»
Et, en toute bonne foi, elle a ajouté:
«Après tout, tu nes pas encore si vieux»

Pierre a apprécié ce «geste de bonne volonté» et a rétorqué:
«Tu dirais aussi «pas très»»

Léa, toute excitée, a continué:
«Pas très, pas très! Regarde loncle Sébastien, qui est déjà venu deux fois chez maman, il est même un peu chauve»

Elle a pointé son front en lissant ses petites boucles. Puis, comme si elle venait de percer un secret, elle a mis ses deux mains près de ses lèvres, les yeux écarquillés, exprimant la stupeur.

«Loncle Sébastien?Quel oncle?Il ne vient pas souvent, nestce pas le chef de maman?» a lancé Pierre à voix haute, presque à tout le café.

Léa, un peu décontenancée, a balbutié:
«Je je ne sais pas. Peutêtre que cest le chef. Il apporte des bonbons, un gâteau pour tout le monde»

Pierre, les doigts entrelacés sur la table, les a observés un long moment. Il savait quil était sur le point de prendre une décision importante. Léa, même si elle nest quune petite, pressentait déjà que les hommes sont parfois lents à comprendre, et quil faut les guider, surtout par la femme la plus chère à leur cœur.

Le silence sest installé, lourd, avant que Pierre, enfin, ne prenne une profonde inspiration, détende ses doigts, relève la tête et sexprime. Sil avait été plus âgé, il aurait peutêtre parlé avec la gravité dun Othello à Desdémone, mais il était trop jeune pour ces références. Il sest simplement contenté de dire:

«Allez, ma fille, il se fait tard, je te ramène à la maison et je profiterai pour parler à maman.»

Léa na pas demandé de quoi il allait parler, mais elle a compris que cétait sérieux. Elle a repris son dessert, puis, réalisant que la décision du père était bien plus importante que la glace la plus savoureuse, elle a jeté sa cuillère, sest levée, a essuyé ses lèvres avec le revers de la main, sest mouchée, et, le regard fixé sur Pierre, a déclaré:
«Je suis prête. Allonsy.»

Ils nont pas marché, ils ont presque couru. Pierre la tenait la main, comme un drapeau que lon brandit lors dune marche triomphale. En arrivant à lentrée de limmeuble, les portes de lascenseur se sont lentement refermées, emmenant un voisin au-dessus. Pierre, un peu perdu, a lancé à Léa:
«Alors? On attend qui? On nest quau septième étage.»

Il a pris sa fille dans ses bras et a foncé les escaliers. Quand la porte du quatrième étage sest ouverte, leur mère, Marie, est apparue, et Pierre a commencé, presque à bout de souffle:
«Tu ne peux pas faire ça! Cest quoi ce Sébastien? Je taime, moi, et on a Léa»

Il a serré sa fille contre lui, puis a enveloppé Marie dans le même étreinte. Léa les a enlacés tous les deux autour du cou, les yeux fermés, comme si le monde sarrêtait.

Voilà, cest tout ce qui sest passé. Jespère que ça te donnera une idée. À plus!

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RÉCONCILIATIONAlors que les deux frères se serrèrent la main, les pétales de cerisier tourbillonnèrent autour d’eux, symbolisant la fin tant attendue du conflit.
— Monsieur Martin, vous avez encore manqué le départ ! — la voix du chauffeur de bus, François, est bonhomme, mais teintée d’un léger reproche. — C’est la troisième fois cette semaine que vous courez après le bus comme un dératé. Le retraité, dans sa veste froissée, s’appuie contre la barre, essoufflé. Ses cheveux blancs sont ébouriffés, ses lunettes glissent sur le bout de son nez. — Excusez-moi, François… — souffle l’aîné, en tirant quelques billets froissés de sa poche. — Ma montre doit retarder, ou bien je deviens distrait… François Morel a la quarantaine bien entamée, la peau hâlée par vingt ans de conduite sur le même trajet en banlieue parisienne. Il connaît la plupart des passagers, mais ce Monsieur Martin lui est resté en mémoire : toujours poli, discret, voyageant à la même heure chaque jour. — Allez, montez, ne vous en faites pas. On va où, aujourd’hui ? — Au cimetière, comme d’habitude. Le bus démarre. Monsieur Martin prend sa place habituelle — troisième rang côté fenêtre, un vieux sac cabas usé à la main. Peu de voyageurs : un matin de semaine. Quelques étudiantes papotent, un homme en costume est plongé dans son téléphone. Banale matinée. — Dites-moi, Monsieur Martin, — François jette un œil dans le rétro — vous y allez tous les jours ? Ça ne vous fatigue pas ? — On fait ce qu’on doit… — murmure le retraité, regard perdu dehors. — Ma femme est là-bas, depuis un an et demi. Je lui ai promis de venir chaque jour. Le cœur de François se serre. Lui aussi est marié, il adore sa femme. Dur d’imaginer… — C’est loin, de chez vous ? — Non, en bus, une demi-heure. À pied, ce serait le double — j’ai plus mes jambes d’antan. Et la retraite suffit juste pour le ticket. Les semaines passent. Monsieur Martin est un pilier du trajet du matin. François s’y est attaché, il l’attend même. Parfois, le vieil homme est en retard — François traîne exprès un peu à l’arrêt. — Faut pas m’attendre, — proteste un jour Monsieur Martin, ayant compris qu’on l’attendait. — Les horaires sont les horaires. — Bah, pour deux minutes, on n’est pas à cheval, — sourit François. Un matin, pas de Monsieur Martin. François patiente, mais personne ne vient. Ni le lendemain, ni le surlendemain. — Dis donc, Tamara, — glisse-t-il à la contrôleuse — t’as vu le petit monsieur qui allait toujours au cimetière ? On le voit plus… — Aucune idée, peut-être malade, ou bien de la famille venue… — hausse-t-elle les épaules. Mais François s’inquiète. Il s’est habitué à ce passager discret, à ses « merci » polis, à son sourire triste. La semaine passe, rien. À la pause déjeuner, François prend sur lui : direction le terminus, près du cimetière. — Excusez-moi, — demande-t-il à la gardienne, — je cherche un monsieur âgé, cheveux blancs, souvent en cabas, Monsieur Martin… Il venait tous les jours. — Ah, ce monsieur ! Bien sûr que je le connais. Il passait chaque jour, pour sa femme. — Mais il ne vient plus ? — Non, plus depuis une semaine. — Malade ? — Je ne saurais dire… Il m’avait dit habiter pas loin, rue des Jardins, numéro quinze. Vous êtes de la famille ? — Chauffeur du bus, il montait toujours avec moi… Rue des Jardins, 15. Un vieil immeuble, le crépi usé. François monte et sonne à la première porte. Un homme d’une cinquantaine d’années ouvre, l’air fermé. — Oui ? — Je cherche Monsieur Martin, passager de mon bus… — Ah, le monsieur du douze. Il est à l’hôpital, un AVC la semaine dernière. Le cœur de François vacille. — Quel hôpital ? — La Pitié-Salpêtrière. C’était sérieux, mais il va mieux paraît-il. Le soir même, François va à l’hôpital. Il trouve le service, demande au personnel. — Monsieur Martin ? Il est chez nous. Vous êtes de la famille ? — Un ami… chauffeur de bus, en fait. — Chambre six. Il est encore faible, ménagez-le. Monsieur Martin est alité, pâle, regardant la fenêtre. Il reconnaît François, les yeux s’écarquillent. — François ? Comment avez-vous su… ? — Je me suis inquiété… — François sourit, dépose un sachet de fruits. — Vous ne veniez plus, je me suis renseigné. — Vous êtes venu pour moi ?… — une larme brille. — Mais… qui suis-je pour qu’on s’inquiète ? — Mais voyons ! Je compte sur vous chaque matin. Je m’y suis attaché. Monsieur Martin se tait, contemple le plafond. — Ça fait déjà dix jours… Je n’ai pas pu aller voir ma femme. Une première en un an et demi. J’ai failli à ma promesse… — Allons, votre épouse comprendra. La santé d’abord. — Je lui racontais toujours ma journée… Là, je suis cloué ici, elle est seule… François sent le désarroi du vieil homme, la décision vient d’elle-même. — Si vous voulez, j’irai pour vous. Je lui dirai que vous êtes hospitalisé, que vous guérissez… La méfiance et l’espoir se lisent dans le regard de Monsieur Martin. — Vous feriez ça… pour moi ? — Mais bien sûr ! Vous n’êtes plus un inconnu. Ça fait un an et demi qu’on se voit tous les jours, vous êtes de la famille, presque. Le lendemain, en repos, François va au cimetière. Il trouve la tombe, sur la stèle une photographie au regard doux. « Anne Martin, 1952-2024 ». Un peu gauche, il parle : — Bonjour, Madame Martin. Je suis François, chauffeur du bus que prend votre mari chaque jour pour venir vous voir. Il est à l’hôpital, mais il se remet. Il m’a chargé de vous dire qu’il vous aime et qu’il viendra dès que possible… Il dit aussi combien Monsieur Martin est fidèle, combien il tient à elle, et, bien qu’il se sente maladroit, il sait au fond de lui qu’il fait ce qu’il faut. À l’hôpital, il trouve Monsieur Martin prenant le thé, déjà plus vif. — Je suis passé, — dit simplement François. — J’ai tout transmis. — Et… comment c’est là-bas ? — la voix tremble. — Tout est en ordre. Quelqu’un a déposé des fleurs, sûrement des voisins. Tout est propre. Elle vous attend. Monsieur Martin ferme les yeux, deux larmes perlent. — Merci, mon garçon. Merci… Deux semaines plus tard, Monsieur Martin rentre chez lui. François vient le chercher à la sortie de l’hôpital, le raccompagne. — On se retrouve demain matin ? — demande-t-il en déposant le vieil homme. — Bien sûr, à huit heures, comme d’habitude. Et, effectivement, le lendemain, Monsieur Martin est à son poste. Mais désormais, quelque chose a changé entre eux. Plus seulement chauffeur et passager : un vrai lien. — Vous savez, Monsieur Martin, — lui dit François un jour, — si vous voulez, le week-end, je peux vous emmener en voiture. Ce ne sera pas professionnel — juste pour vous rendre service. Ma femme sera d’accord. — Oh, je ne veux pas abuser… — C’est normal. On s’est attaché à vous. Ma femme m’a dit : « Avec un homme si bien, il faut donner un coup de main. » Ainsi, les weekends, François emmène Monsieur Martin au cimetière en voiture. Parfois, il vient avec sa femme — ils font connaissance, deviennent amis. Un soir, François dit à sa femme : — Au début, je pensais que c’était juste un travail. Un horaire, un trajet, des passagers… Mais en fait, chaque personne dans le bus, c’est toute une histoire, toute une vie. — Tu as raison, — acquiesce-t-elle. — Tu as bien fait de ne pas rester indifférent. Un jour, Monsieur Martin leur confie : — Après le décès d’Anne, je croyais que tout était fini. À quoi pouvais-je encore servir ? Mais… il y a des gens pour qui je compte, finalement. Et ça, ça veut tout dire. *** Et vous, avez-vous déjà été témoin de gestes de grandeur chez des gens simples ?