Cher journal,
Ce matin, en entrant dans lappartement, jai tout de suite aperçu les souliers de ma bellemaman, posés au centre du vestibule. Il était clair que je nallais pas pouvoir me reposer.
Madame Fabienne Victorine a surgi de la cuisine, le regard accusateur dun juge lors dun procès.
«Encore chez cette petitebille?», atelle lancé. «Maison, mari, enfant tout ça, cest une vraie galère. Heureusement que je suis passée, sinon ils resteraient là, le ventre vide.»
«Madame Victorine, Nicolas savait que je serais en retard aujourdhui. Jai préparé le dîner, il na quà le réchauffer. Il sen débrouillerait très bien sans votre aide,» aije répliqué.
Dix ans de mariage avec Nicolas mont appris que ma bellemaman trouve toujours quelque chose à redire. Ses remarques glissent dans mon quotidien comme une radio qui tourne sans cesse.
Au début, tout était plus simple. Fabienne Victorine était la seconde bellemaman de Clémence. La première, Madame Odile Marchand, était dune discrétion exemplaire. Elle ne simmisçait jamais dans la vie de son fils, ne donnait jamais de conseils non sollicités, ne se mêlait jamais de nos affaires.
Pourtant, quand il fallait aider, elle était toujours présente. Je me souviens des nuits où elle gardait la petite Catherine, âgée de trois mois, quand elle confondait le jour et la nuit. Elle venait chercher la petite pour la promener et me disait:
«Ne fais rien maintenant, dors un peu. Loïc viendra, il préparera le dîner tout seul.»
Lorsque Catherine eut cinq ans, un accident sur le chantier où travaillait Alexandre laissa Clémence veuve. Odile Marchand, qui venait de perdre son unique fils, ne nous abandonna pas. Les trois premiers mois après la perte, nous habitâmes tous sous le même toit, nous soutenant mutuellement.
Clémence ma proposé à Odile de rester avec nous, mais elle a préféré retourner dans son propre appartement:
«Clémence, tu nas que vingthuit ans, tu es encore jeune, tu trouveras ton bonheur. Pourquoi devraisje me mettre sous ton toit?»
Après trois ans, jai quitté le domicile parental, mais Odile ne ma jamais quitté du cœur. Ses parents vivaient loin, alors la première bellemaman était presque une seconde mère pour moi, tandis que la grandmère de Catherine nentendait plus nos voix.
Ainsi, le comportement de Fabienne Victorine, qui sest crue maître de notre foyer, ma profondément choqué. Dès sa première visite, elle a demandé à Nicolas dexpliquer à sa mère quelle nétait là «que comme invitée» et quil fallait donc convenir des heures de visite.
«Jai déjà passé mes dixhuit ans,» aije rétorqué à Fabienne. «Jétais déjà autonome quand je suis partie étudier. Après sept ans de mariage, je nai plus besoin quon mapprenne à cuisiner ou à ranger.»
«Quand je viendrai, Madame Victorine, jarpenterai chaque recoin avec mon chiffon blanc pour jouer les inspectrices,» aije ajouté.
Nicolas ma toujours soutenu, et sil arrivait que ma mère «confonde les rives», il réglait les choses à ma place.
Progressivement, jai appris à Fabienne à ne plus simmiscer dans la gestion du foyer ni dans léducation des enfants. Ainsi, quand, un an après notre deuxième mariage, nous attendions un petit garçon, Fabienne na plus insinué de conseils non désirés, malgré son désir de partager les anecdotes de son amie qui «élevait» le fils cadet de son mari.
Fabienne, toutefois, ne pouvait sempêcher de critiquer mon attachement à Odile.
«Ce serait bien quelle devienne une proche! Quand Catherine était petite, je lenvoyais à la campagne chez ma mère pour lété. Jétais ravie.»
«Maintenant que la petite est à lécole, je vois toujours Odile Deux ou trois fois par semaine elle vient la voir,» se plaignaitelle à son amie.
Lan dernier, je rendais visite à Odile plus souvent. Fabienne la qualifiait de «vieille», alors quelle navait que sept ans de plus que moi. Mais la maladie népargne personne; Odile est finalement tombée gravement malade. Je lai visitée à lhôpital, puis à son domicile.
«Tu dépenses largent de la famille pour un étranger,» me reprocha Fabienne.
«Ne vous inquiétez pas, Madame Victorine, Odile a vendu son chalet, elle a les moyens pour se soigner, elle ne vous empruntera rien,» aije répondu.
Quand létat de santé dOdile sest aggravé, jai engagé une aidesoignante et pris un congé afin de passer une demijournée chaque jour à ses côtés, pendant que Nicolas était au travail et que le petit était à lécole. Malgré tout, le départ dOdile était inéluctable.
Alors Fabienne sest intéressée aux biens dOdile.
«Elle a vendu le chalet, mais il reste de largent. Sa pension est décente, elle doit bien avoir des économies.»
«Et lappartement?», sinterrogeaitelle, tandis que je gardais le silence, craignant la réponse.
Elle a posé la question à notre fils, qui na pas été rassurant.
«À qui la volonté estelle rédigée?À Catherine, bien sûr, cest sa petitefille.»
«Et à toi, Svetka?Tu cours en vain?» sétonnat-elle. «Je limagine déjà en pleurs!»
«Ne vous inquiétez pas pour moi,» lui aije dit. «Je savais depuis longtemps quOdile léguerait tout à Catherine. Je lai même accompagnée chez le notaire lan dernier.»
«Pourquoi tant de remuemenage alors que rien ne téchappe?Laisse Catherine soccuper delle,» me lança Fabienne.
«Je texpliquerais, mais jai peur que tu ne comprennes pas,» lui aije rétorqué.
Lhéritage a été réglé dans les temps. Catherine a reçu les actes de lappartement et le solde. Il a été convenu que, tant quelle étudierait en résidence universitaire, lappartement serait loué et les loyers versés sur son compte. Une fois diplômée, elle décidera de rester dans la ville ou de retourner à son village natal ; alors elle pourra vendre le bien et en acquérir un autre.
En apprenant que lappartement serait loué, Fabienne a proposé:
«Pourquoi laisser des inconnus sy installer?Ils ne feront que tout abîmer. Que Catherine laisse Xénia y habiter.»
Xénia, trentecinq ans, est la fille cadette de Fabienne, toujours sous le même toit que sa mère. Belle, bien proportionnée, diplômée, elle travaille et connaît quelques amours, mais aucun mariage na abouti. Fabienne sinquiète constamment pour elle.
«Pourquoi Xénia ne trouve pas le bonheur?Regarde Clémence, veuve avec un enfant, et elle a su conquérir Nicolas!»
Pour Fabienne, offrir à Xénia un appartement serait le tremplin vers le mariage.
«Ce nest pas grave que cet appartement soit pour Catherine maintenant. Dans trois ou quatre ans, qui sait?Peutêtre que Catherine y rencontrera un mari avec un logement, et alors on pourra le donner à Xénia.» Mais elle a gardé ces projets pour elle.
Lorsque Catherine a refusé de loger Xénia, la déception fut grande.
«Elle ne paiera pas comme les autres locataires,» a déclaré Catherine. «Je prévois dobtenir un prêt hypothécaire, peutêtre de déménager à Paris après luniversité. Alors je veux économiser.»
«Avare, Catherine! Vous ne pensez quà vous,» a raillé Fabienne. «Si Xénia avait eu un appartement, elle se serait déjà mariée.»
«Maman, tu as trois pièces. Vendsles, achèteen une petite et donnela à Xénia,» a suggéré Nicolas.
«Quel intéressant!», sest indignée Fabienne. «Cette troispièces, cest la mienne, pas la vôtre. Pourquoi devraisje me serrer dans un petit logement à mon âge? Jai vécu ici toute ma vie, je nai pas lintention de bouger.»
«Ce nest pas Nicolas qui est intéressant, cest vous,» suisje intervenu. «Vous ne voulez pas sacrifier votre appartement pour votre fille, mais vous ouvrez la bouche pour les autres.»
Ainsi Xénia reste avec sa mère, tandis que Catherine loue son appartement pendant ses études, le vend ensuite et en achète un nouveau dans la métropole. Elle sy rend parfois, mais seulement pour une semaine: comme on dit, «On ne sait pas ce que lon a tant quon ne le perd pas.»
Cette histoire, journal, ma rappelé que les querelles de famille sont souvent alimentées par lorgueil et la peur du manque. Jai appris à laisser les autres vivre leurs choix sans imposer mes propres jugements. Le vrai mérite, cest de savoir écouter, respecter et, surtout, savoir lâcher prise.
Leçon du jour : la liberté dautrui commence par la nôtre.







