Jai vécu la moitié de ma vie en solitaire. Non, jétais mariée, mais mon époux, Pierre, a quitté le foyer un an après le mariage. Cest à ce moment que je donnais naissance à ma petite Éléonore. En guise de dernier geste, Pierre nous laissa, à ma fille et à moi, un appartement de trois pièces à Lyon, comme sil voulait enfin réparer ses fautes. Jamais je nai envisagé de reprendre le chemin du mariage. Ce nétait pas mon ambition, et je nétais pas non plus faite pour cela.
Éléonore grandissait, il fallait la mettre sur le chemin de lindépendance. Les soucis saccumulaient, les factures sempilaient, les journées étaient à bout de souffle. Je donnais tout ce que je pouvais, mais je sentais que lépaule paternelle manquait à ma fille. Ce soutien que je ne pouvais plus lui offrir la poussait à sattacher désespérément à chaque garçon quelle fréquentait. Certains dédaignaient son besoin daffection, et je me retrouvais à consoler Éléonore, à panser les cœurs brisés. Mais la providence, dans son infinie bonté, a fini par lui présenter son futur époux.
Henri était travailleur, généreux, et je ne désirais quune chose: que ma fille lépouse. Il me respectait, respectait Éléonore, et en cela, jai jugé quil était le gendre idéal. Les contes de fées, cependant, ne durent jamais longtemps. Six mois après les noces, Henri changea radicalement.
Pendant ce temps, je moccupais de ma mère, Marie, encore vivante. Elle mavait mise au monde tôt, tout comme Éléonore, et elle avait encore la chance de voir sa petitefille. Mais la vieillesse la rattrapée ; la maladie la affaiblie au point que je fus contrainte de laccueillir chez moi, de veiller sur elle jour et nuit. Rien ne pouvait se déplacer, elle devait rester à mes côtés. Cette décision ne plaisa pas du tout à Henri.
Je ne lai jamais forcée à soccuper delle; toutes les responsabilités retombèrent sur mes épaules. Ma mère nétait pas une charge insupportable, mais je ne comprends pas ce qui a tant irrité le mari. Le climat se détériorait. Éléonore se rangea du côté dHenri, et tous deux commencèrent à méviter. Autrefois, nous partagions un même repas, aujourdhui les enfants se réfugient dans leurs chambres, muets, cherchant des excuses pour ne plus parler.
Ils ne me consolent plus, ni leurs petitsenfants. « Ils vivent pour eux-mêmes », disaiton. Jai dabord insisté, puis je me suis résignée: leurs affaires les concernent. Mais Henri a commencé à me mettre la pression, à se comporter comme le maître absolu du foyer, sans jamais lever le petit doigt pour rénover lappartement ni acheter quoi que ce soit. Il disparaît souvent dans les clubs avec ses amis, et le tendre gendre que javais imaginé sest évaporé, ne laissant que son vrai visage.
Chaque semaine, son attitude devenait plus insupportable. Puis vint le Réveillon. Henri refusa de fêter Noël avec nous. Il entraîna Éléonore dans leur chambre et quitta la table familiale. À minuit, ma fille passa pour nous saluer, mais son mari ne leva même pas le nez.
Le lendemain, il me déclara: «Nous allons vendre la maison de ta mère et acheter un appartement à nous deux.» Jétais sans voix. Ils vivaient chez moi depuis six mois, à mes frais! «Non, je ne le pense pas. Gagnez votre propre logement. Cest la maison de ma mère, nous ne la vendrons pas. Cest sa propriété, elle sen occupera seule.» rétorquaije, furieuse.
Henri, outré, rassembla ses affaires, prit Éléonore et sen alla chez ses parents. Cétait douloureux de voir ma fille partir sans protester, mais cétait son choix. Si elle croit que cela sera mieux, quelle vive avec Henri.
Aije agi correctement? Que feriezvous à ma place?
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