« Comment ça, il fait froid ? Dans quel état il est ? » s’écrie la belle‑mère — « Endormi ; rien de grave, température légère, tout va bien, l’hiver a commencé. » « Ce n’est pas juste l’hiver ! C’est ton boulot, tu ramènes tout de ta caisse à la maison ! Combien de fois je te dis de changer de travail ! »

Comment ça, il est affaibli? Dans quel état? sécria la bellemère. Il dort. Mais rien de grave, la fièvre est légère, tout va bien, lhiver vient de commencer.
Ce nest pas «juste» lhiver! Cest à cause de ton travail, tu ramènes du boulot à la maison! répliqua-telle. Je tai déjà dit mille fois, change demploi!

Élise dormait paisiblement lorsquun bruit retentit: la porte dentrée venait de souvrir. Elle frotta ses yeux, regarda son réveil: il était huit heures.

Olivier, mon amour, cest bien toi? demanda-telle, surprise, en écoutant les bruits du petitappartement.

Pas de réponse. Elle nentendit que le grincement de la porte qui souvrait sur la salle de bains, puis le silence.

Élise enfila rapidement son peignoir et courut pieds nus vers la salle de bains. En ouvrant la porte, elle resta figée.

Son mari, Olivier, était devant le miroir, la langue tirée, un sourire ironique aux lèvres.

Élise, estce vrai que quand on est affaibli, on a la langue blanche? demandail.

Tu dis que tu es affaibli? réponditelle, à moitié endormie.

Apparemment, oui, répliqua Olivier, touchant son front dun geste inquiet. Il me faut un thermomètre. Où estil? Laissemoi mallonger. Même le patron ma libéré. Il faut peutêtre appeler le médecin.

Élise attrapa le thermomètre: 37,2°C. Lhiver venait darriver, Olivier se coucha. La médecin arriva une heure plus tard, prescrivit un arrêt maladie.

Élise téléphona à sa mère:

Maman, pourraistu récupérer Sébastien à la crèche? On ne peut pas le ramener à la maison; Olivier est affaibli.

Sa mère, qui vivait seule et adorait son petitfils, accepta avec joie.

Et Olivier? Cest sérieux?

Rien de grave, la médecin a donné un arrêt, des soins à suivre, on va se reposer.

Comment te senstu? sinquiéta la mère.

Ça va! Jai une deuxième équipe de travail ce soir, je vais demander à ma bellemaman de passer, pour surveiller Olivier. Voilà, toute la semaine je serai en deuxième équipe. Merci, maman, on se tient au courant.

Alors, quoi faire? Il fallait préparer une soupe légère au bouillon de poulet, mais il fallait dabord passer à lépicerie, à part la pharmacie. Elle sortit du congélateur des cuisses de poulet, acheta des carottes et des pommes de terre.

À la pharmacie, elle prit tout le nécessaire. Vers le déjeuner, elle réveilla son mari.

Olivier, lèvetoi, prends la soupe, le toucha à lépaule.

Olivier, à moitié réveillé, sassit sur le lit.

Jai la nausée! Puisje la soupe au lit? Je ny arrive pas.

Cest si grave? Daccord, je te lapporte. Puis tu remesureras ta température

Après la soupe, il reprit le thermomètre: toujours 37,2°C. Élise lui donna des comprimés. Olivier se tourna vers le mur et sendormit de nouveau. Heureusement.

Dans la famille, les prêts et les factures nattendaient pas. Élise ne pouvait pas se permettre dêtre malade. Elle appela sa bellemaman:

Inès, Olivier est affaibli. Si besoin, surveillele ce soir. Chez nous, les clients arrivent en grand nombre, je narrive pas à le joindre.

Comment? Dans quel état? sécria Inès.

Il dort. La fièvre est basse, tout va bien, lhiver vient juste de commencer.

Ce nest pas «juste» lhiver! Cest ton travail qui te pousse à ramener tout ce que tu fais à la maison! Je te le redis, change demploi!

Inès, je ne suis pas fragile! Vous avez vousmême dit quOlivier, enfant, pouvait se coucher aussitôt quil faisait froid. Le froid est arrivé, je nai rien à dire

Pour ne pas prolonger la discussion, Élise interrompit rapidement Inès. Cette dernière adorait exagérer, et pouvait arriver en une heure avec ses pots de tisanes pour le fils. Laissezla faire, au moins elle gardera un œil.

Inès arriva avec des boîtes dherbes, prétendant que cela ne ferait pas de mal. Elle changea la chemise mouillée dOlivier en une sèche, en criant:

Regardele, il dort dans une chemise humide, il se gâte encore plus! Pourquoi ne lastu pas remarqué?

Inès, il dormait déjà, que pouvaisje faire?

Élise alla travailler. Quelques heures plus tard, la fatigue la saisit. Elle aussi se sentait affaiblie, mais ne pouvait pas se plaindre, il fallait tenir le service. Le soir, sa température monta, plus haute que celle dOlivier. Elle voulait en parler à son mari, mais il était absorbé par ses propres soucis.

Jai des frissons, ça tourne. Maman ma donné du thé à la cynorrhodon et du miel, ça ma un peu soulagée, mais ce soir je me sens encore mal. Que doisje prendre?

Tu ne te sens pas mieux? demanda Olivier. Prends quelque chose, ditil en se regardant la langue blanche dans le miroir. Ça reste blanc, après tout.

Elle ne pouvait plus se permettre de saffaiblir. Se plaindre ne servirait à rien: si elle en parlait à sa mère, celleci lappellerait toutes les cinq minutes avec des conseils; si elle en parlait à Inès, elle serait accusée; et son mari resterait dans son monde.

Ils décidèrent de garder le silence, de prendre les médicaments discrètement et de continuer à travailler. Les crédits ne senvoleront pas.

Toute la semaine, Olivier sappesantit sur sa faiblesse. Même si le thermomètre affichait toujours 37°C, il clamait quil se sentait très mal.

La bellemaman ne cessait darriver avec ses décoctions. Élise préférait léviter à tout prix, son visage se ternissait. Olivier, distrait, sendormait devant la télévision ou sur son téléphone. En rentrant, Élise mesurait la température, et ce nest quau quatrième jour que tout revint à la normale.

La faiblesse était là, mais ils sen sont tirés. Olivier resta au lit plus longtemps, exigeant repas au lit, prise de température, verre deau. Inès rappelait quil avait toujours été fragile enfant, et quil était la première fois à attraper un rhume en cinq ans de vie de couple, ce qui était «insoutenable».

La petite faiblesse, Olivier la combattait à peine, se plaignant constamment.

La semaine suivante, le médecin le libéra. Sébastien fut récupéré à la crèche et ramené à la maison. Le lendemain, Olivier reprendrait le travail.

Assis à la cuisine, une tasse de thé à la main, il raconta:

Quand jétais petit, tout était plus facile à supporter, et maintenant? Tu nimagines même pas!

Et alors? Questce qui est si spécial? Pourquoi ne lastu pas tenu?

Ah, tu devrais être à ma place! Facile à dire quand on est en pleine forme.

Mais je lai été! Jai vécu la même chose, mais tu ne las tout simplement pas vu.

Olivier la regarda avec méfiance, puis esquissa un sourire rusé, comme pour la taquiner:

Tu plaisantes, nestce pas? Bon, allons nous coucher.

Élise soupira tristement: oui, il ne la jamais vraiment remarqué

Et ainsi, comme le dit le vieux proverbe français, «Il faut savoir prendre soin de soi avant de pouvoir prendre soin des autres». La leçon se dessine: la santé ne doit jamais être sacrifiée sur lautel du travail ou des obligations familiales; écouter son corps, accepter laide et se reposer sont les véritables clefs dune vie équilibrée.

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« Comment ça, il fait froid ? Dans quel état il est ? » s’écrie la belle‑mère — « Endormi ; rien de grave, température légère, tout va bien, l’hiver a commencé. » « Ce n’est pas juste l’hiver ! C’est ton boulot, tu ramènes tout de ta caisse à la maison ! Combien de fois je te dis de changer de travail ! »
Toujours connectée : Le matin de Madame Nadine Serguiev commençait toujours de la même manière. La bouilloire sur le gaz, deux cuillères de thé dans sa vieille théière ventrue qu’elle gardait depuis l’enfance de ses enfants, comme si tout l’avenir lui appartenait encore. Pendant que l’eau chauffait, elle allumait la radio de la cuisine et écoutait distraitement les nouvelles. Les voix des journalistes lui étaient plus familières que beaucoup de visages. Au mur, une pendule aux aiguilles jaunes. Les aiguilles avançaient régulièrement, mais la sonnerie du téléphone fixe dessous se faisait de plus en plus rare. Avant, il crachait le soir, quand les amies appelaient pour discuter du feuilleton ou de la tension. Maintenant, les copines étaient tantôt malades, tantôt parties chez leurs enfants dans d’autres villes, ou bien étaient parties pour toujours. Le téléphone trônait dans son coin, lourd, avec un combiné agréable à la paume. Nadine Serguiev le caressait parfois en passant, comme pour vérifier si ce moyen de communication était toujours vivant. Les enfants, eux, appelaient sur le portable. Enfin, elle savait surtout qu’ils s’appelaient entre eux, parce que lorsqu’ils venaient, ils avaient toujours leur téléphone à la main. Son fils pouvait soudainement s’interrompre au milieu d’une phrase, fixer l’écran, marmonner : « une seconde » et commencer à pianoter sur le verre. Sa petite-fille, une gamine toute fine à la longue queue de cheval, tenait son smartphone en permanence. Ses amis, ses jeux, ses cours, sa musique : tout était là-dedans. À elle, on avait offert un vieux téléphone à touches, la première fois qu’elle avait dû aller à l’hôpital pour hypertension. « Pour qu’on puisse toujours te joindre, » avait dit alors son fils. L’appareil vivotait dans sa housse grise, sur l’étagère de l’entrée. Parfois, elle oubliait de le charger. Parfois, il traînait au fond du sac, sous les foulards et les tickets de caisse. Il sonnait rarement, et quand il sonnait, Nadine Serguiev n’avait souvent pas le temps d’appuyer sur la bonne touche et s’en voulait d’être si lente. Ce jour-là, elle fêtait ses soixante-quinze ans. Un chiffre irréel. Dedans, elle se sentait bien dix ans, peut-être quinze de moins. Mais le passeport, lui, ne mentait pas. Sa matinée suivait ses rituels : thé, radio, petite gymnastique pour les articulations expliquée par la docteure du centre. Puis elle sortit du frigo une salade préparée la veille et posa sur la table une tarte. Les enfants avaient promis de venir à quatorze heures. Elle s’étonnait encore que l’anniversaire ne se discute plus au téléphone, mais dans un « groupe de discussion ». Son fils avait dit un jour : — On organise tout dans le groupe familial, avec Tatiana. Je te montrerai un jour. Mais il n’avait jamais montré. Pour elle, le mot « groupe » sonnait comme un autre monde, où les gens vivent dans des petites cases et dialoguent en lettres. À quatorze heures, ils arrivèrent. D’abord Armand, le petit-fils, avec sac à dos et écouteurs, puis discrètement, la petite-fille, puis son fils et sa belle-fille chargés de sacs. L’appartement se peupla d’un coup, devint bruyant. On sentait la pâtisserie, le parfum de la belle-fille et une odeur de fraîcheur inconnue. — Maman, bon anniversaire — dit son fils en la serrant vite dans ses bras, comme pressé d’aller plus loin. Les cadeaux posés, les fleurs dans un vase. Dasha demanda tout de suite le code Wi-Fi. Son fils, grimaçant, fouilla dans sa poche une feuille chiffonnée et commenca à dicter un mot de passe, à écouter lequel la tête de Nadine Serguiev se brouilla. — Mamie, pourquoi tu n’es jamais dans le groupe ? — demanda Armand en se déchaussant. — C’est là que tout se passe. — Quel groupe ? — répliqua-t-elle en glissant une part de tarte devant lui. — Mon téléphone me suffit bien. — Maman, — ajouta sa belle-fille, — c’est justement la raison de notre cadeau… — Elle échangea un regard avec son mari. — On a pensé à toi. Son fils sortit du sac une boîte blanche, lisse, au dessin brillant. Nadine Serguiev sentit l’angoisse monter. Elle avait deviné. — Un smartphone — annonça son fils, comme un verdict. — Simple, mais bien. Appareil photo, internet, tout ce qu’il faut. — Mais pourquoi moi ? — demanda-t-elle, tâchant de garder la voix neutre. — Mais maman, il faut bien. Tu pourras faire de la visiophonie, participer au groupe, voir les photos, les nouvelles… Et puis maintenant, tout se fait en ligne : médecin, factures… Tu te plains toujours des queues au centre médical. — Je me débrouille… — commença-t-elle avant de voir son fils soupirer. — Maman, ce sera plus simple. Si tu as un souci, tu écris. Ou nous. Plus besoin de chercher ton vieux portable et te souvenir d’où est la touche verte. Il sourit pour adoucir ses mots. Mais elle sentit tout de même une piqûre : « Où est la touche verte »… Comme une inapte. — Bon, — dit-elle, baissant les yeux sur la boîte. — Si vous y tenez tant. Ils ouvrirent la boîte ensemble, comme jadis les cadeaux des enfants. Sauf que cette fois, les enfants étaient devenus grands, et elle siégeait au centre, élève un peu apeurée. À l’intérieur, un rectangle mince, noir, froid, sans un seul bouton. — Là, c’est tactile, — expliqua Armand. — Il suffit de toucher comme ça. Il glissa son doigt, l’écran s’anima de couleurs. Nadine Serguiev sursauta. Se demanda si cette machine n’allait pas lui réclamer des mots de passe et autres complications. — N’aie pas peur — murmura tendrement Dasha. — On va tout installer — mais n’appuie sur rien d’autre, d’accord ? Tant qu’on n’a pas expliqué. Ces mots lui firent plus de mal que tout. « N’appuie pas toute seule » — comme à une petite qu’on croit maladroite. Après le déjeuner, tous passèrent au salon. Son fils s’assit près d’elle, smartphone sur les genoux. — Regarde, — commença-t-il, — voilà l’allumage… Tu laisses enfoncé… Voilà, l’écran d’accueil, maintenant le déverrouillage, tu fais glisser… Il allait si vite qu’elle mélangeait tout : bouton, écran, verrouiller… Comme une langue étrangère. — Attends, — demanda-t-elle, — un par un, sinon j’oublie. — Mais non, tu oublieras rien. C’est simple, tu verras ! Elle acquiesça, déjà persuadée que ce serait long. Il lui fallait du temps. Le temps d’admettre que désormais, tout le monde vivait dans ces rectangles – et qu’elle-même devait y entrer. Le soir, il y avait les numéros enregistrés de ses enfants, petits-enfants, la voisine Valérie et sa docteure. Son fils installa l’application de messages, la rajouta dans le groupe familial, mit les caractères en grand. — Regarde — montrait-il : — ici, c’est le groupe. Tu écris ici. Moi, regarde, j’envoie un mot. Il tapota. Un message s’afficha, s’ensuivit promptement un autre de la belle-fille : « Wahou, maman est là ! » Puis Dasha envoya des smileys multicolores. — Et comment je fais ? demanda-t-elle. — Pour écrire ? — Tu appuies ici — et son fils lui montra le champ. — Voilà le clavier. Ou tu veux parler, c’est ce micro-là. Elle essaya. Les doigts tremblaient. « Merci » finit « Mezci ». Les rires s’élevèrent. Ce n’est rien, disait son fils. Tu vas y arriver. Tout le monde se trompe au début. Leur départ laissa l’appartement silencieux, quelques parts de tarte, des fleurs, la boîte blanche du smartphone. Le téléphone lui-même, posé face contre la table. Elle le retourna prudemment. L’écran, noir, puis – à la pression — la photo de famille du dernier Nouvel An. Elle s’y voyait, de profil, en robe bleue, sourcils levés, comme déjà hésitante à trouver sa place. Elle fit glisser le doigt. Des icônes s’alignaient. Téléphone vert, messages, appareil photo… « Ne touche à rien de plus », disait son fils… Mais comment savoir ? Elle laissa le smartphone pour aller laver la vaisselle. Il allait s’habituer à l’appartement. Elle aussi. Le lendemain, elle se leva plus tôt. Regarda le téléphone tout neuf, pareil à un étranger. La peur d’hier avait reculé, ce n’était qu’un objet. On apprend à s’en servir. Elle se prépara du thé, s’assit, tira le smartphone, l’alluma, la paume moite. Encore la photo du réveillon… Elle trouva le téléphone vert et appuya. La liste de contacts : son fils, la belle-fille, Dasha, Armand, Valérie. Elle choisit son fils. Appuya. Le téléphone vibra, des ondes sur l’écran. Elle le mit à son oreille, comme un vrai. Et attendit. — Allô ? Maman ? Tout va bien ? — Oui. Je voulais juste vérifier. Ça marche. — Tu vois bien, pouffait-il. Super ! Mais à l’avenir, passe plutôt par le messager, ça coûte moins cher. — Comment on fait ? — demanda-t-elle, un peu perdue. — Je te montrerai après. Je travaille là. Elle raccrocha, cœur battant, mais fière. Elle avait osé. Sans aide. Plus tard, un « bip » bref — un message dans le groupe familial : « Mamie, comment vas-tu ? » Elle fixa longtemps la case de réponse, puis tapa laborieusement : « Tout va bien. Je bois mon thé. » Elle fit une faute à « bien », mais l’envoya ainsi. Et reçut tout de suite : « Trop fort ! C’est toi qui as tapé ? » et un cœur. Elle se surprit à sourire. Elle avait répondu. Ses mots existaient là, parmi les leurs. Le soir, la voisine Valérie frappa, apportant un pot de confiture. — Alors, j’ai entendu, la jeunesse t’a offert ce… truc intelligent ! — Un smartphone, — corrigea-t-elle, goûtant à cet anglicisme trop jeune, mais le prononçant tout de même fièrement. — Il ne mord pas ? – ria Valérie. — Il bippe, c’est tout. Mais tout est différent. Pas de boutons. — Mon petit-fils me tanne aussi. Il dit que sans ça, tu n’es nulle part. Moi, à mon âge… ils font bien ce qu’ils veulent. Ce « à mon âge » la piqua. Elle aussi avait pensé cela. Mais cette chose posée là lui soufflait au contraire : « Ce n’est pas trop tard. Essaie. » Quelques jours plus tard, son fils l’appela : il l’avait inscrite chez le médecin… en ligne ! — Comment, en ligne ? — demanda-t-elle. — Sur ‘Services Publics’, tout est là maintenant. D’ailleurs, tu peux le faire seule, le mot de passe est dans le tiroir sous le téléphone. Elle ouvrit le tiroir : une feuille, bien rangée, avec chiffres et lettres — prise de médicament ? Non, login et mot de passe. Mais qu’en faire ? Le lendemain, elle se lança. Smartphone, navigateur, saisie fastidieuse de l’adresse. Deux erreurs, recommencer. Enfin, le site chargé, codes entrés, mot de passe difficile, jongler avec la touche, s’énerver, soupirer. Finalement, elle laissa tomber et prit le téléphone fixe. Appela son fils. — J’y arrive pas avec vos trucs à code. — Ne t’énerve pas, maman. Je passerai ce soir, avec Armand, il t’expliquera mieux que moi. Elle accepta, mais raccrocha le cœur lourd. Elle avait l’impression d’être un poids, inefficace sans leur aide. Le soir, Armand arriva. Il s’assit à ses côtés, laissa courir ses doigts sur l’écran. Patient, il expliqua chaque bouton, chaque manipulation. — Ici ton rendez-vous. Pour annuler, c’est là. Si tu annules par erreur, il faudra reprendre un rendez-vous… Mais ce n’est pas grave. Ce n’est pas grave, non, mais pour elle, c’est tout un monde. Après son départ, elle resta longtemps, le téléphone en main. Ce petit écran lui semblait tester sa résistance : codes, mots de passe, « erreur de connexion »… L’autrefois simple monde : on téléphone, on s’accorde, on y va — exigeait maintenant la maîtrise de plein d’étapes virtuelles. Une semaine plus tard, problème : rendez-vous disparu. Anxiété. Sûre de n’avoir touché à rien, puis souvenir d’avoir cherché la fonction ‘annuler’. Peut-être appuyé par mégarde. Envie première d’appeler le fils… Mais il travaille. Ne pas déranger pour si peu. Elle respira. Se reprit. Vers Armand ? Non, il étudie. Ne pas toujours appeler au secours. Face au smartphone, elle décida de faire seule : site, espace personnel, doigts tremblants mais précis. Aucune réservation trouvée. Elle appuya « Prendre rendez-vous ». Médecin, date (dans trois jours seulement), horaire libre. « Confirmer ». L’écran patienta quelques secondes… puis « Vous êtes enregistrée ». Son nom, date, heure affichés. Elle vérifia trois fois. Plus léger, dedans. Pour en être sûre, elle fit un pas de plus : ouvrit Messenger, chercha le chat avec la docteure, appuya sur le micro : — Bonjour, c’est Nadine Serguiev, j’ai un souci de tension, rendez-vous dans deux jours, le matin, confirmé via le site. Si possible, merci de regarder mon dossier. Envoyé. Puis un bip : « BIEN REÇU. SI AGGRAVATION, APPELEZ ! » La tension redescendit. Rendez-vous retrouvé, médecin prévenue. Et tout, via cet écran. Le soir, dans le groupe familial : « Ai pris rendez-vous seule. Par internet. » Erreur dans « internet », elle laissa. L’important, c’était le sens. Première à répondre : Dasha : « Wouah, meilleure que moi ! » Puis la belle-fille : « Fière de toi, maman ! » Enfin le fils : « Tu vois, je te l’avais dit ! » Elle lut et sentit, en elle, quelque chose s’étirer, s’épanouir. Pas tout à fait un membre de leur monde numérique, mais un fil ténu s’était tissé — qu’elle pouvait tirer pour une réponse. Après le rendez-vous, elle se dit : apprendre autre chose ? Dasha lui racontait comment, avec ses amies, elles s’échangeaient photos de plats, de chats, de bricoles. Ça semblait futile, mais elle enviait leur vie en images, alors qu’elle, n’avait que la radio et la cour. Un jour de beau soleil, elle prit le smartphone, ouvrit l’appareil photo. L’écran montra sa cuisine, en cadre. Elle s’avança vers ses pots de semis. Appuya sur le cercle. Clic discret. Photo floue mais passable : jeunes pousses dans la terre, rayure de lumière sur la table. Elle contempla longtemps. Ces pousses, pensa-t-elle, c’était elle, avec ce téléphone : cherchant la lumière, la terre encore lourde. Dans le groupe familial : photo envoyée. « Mes tomates poussent ». Envoyé. Les réponses fusèrent : Dasha — photo d’une chambre couverte de manuels ; la belle-fille, une assiette de salade, « J’apprends de toi » ; son fils, selfie dans son bureau, sourire fatigué mais sincère : « Maman a des tomates, moi des rapports. Qui s’en sort le mieux ? » Elle rit toutes seules, la cuisine ne semblait plus vide. Comme si tous, partout, étaient installés autour d’elle. Parfois, bien sûr, c’était maladroit : voix envoyée par erreur dans le groupe, où on l’entendait pester contre la télé et commenter les nouvelles. Rires des petits-enfants ; « Maman, chroniqueuse radio », s’amusait son fils. Honte, puis elle aussi en riait. Au moins, sa voix était là. Parfois, elle se trompait et, au lieu d’un message privé à Dasha, écrivait dans le groupe. Un jour, elle demanda, à tous, comment supprimer une photo : Armand rédigea un mode d’emploi, Dasha avoua « je ne sais pas non plus », la belle-fille envoya une image : « tu es notre reine du progrès ! » Elle continuait à se perdre dans les menus, craignait les mises à jour, mais chaque jour la peur baissait. Chercher un horaire de bus, la météo, une recette de tarte comme celle de sa mère – elle découvrait peu à peu de nouveaux usages. Elle n’en parlait à personne. Un jour, elle fit la tarte, photographia, envoya : « J’ai retrouvé la recette de grand-mère. » Cœurs, points d’exclamation, recettes demandées en retour. Elle photographia la fiche manuscrite et partagea. Un soir, assise dans la pénombre, elle feuilletait le groupe familial : photo du bureau du fils, selfie de Dasha avec ses copines, blagues d’Armand, petits messages de la belle-fille. Parmi eux, ses participations, moins craintives : photo de tomates, recette audio, question médicaments. Elle comprit soudain qu’elle n’était plus spectatrice, mais vraiment présente. Elle ne saisissait pas la moitié des codes des petits-enfants, alignait mal les émoticônes — mais on lui répondait, on aimait ses messages, comme disait Dasha. Un bip discret : message de Dasha. « Mamie, j’ai contrôle demain. Je pourrai t’appeler pour râler ? » Elle sourit, répondit avec concentration pour ne pas se tromper : « Appelle, je serai là pour écouter. » Envoya. Puis posa le smartphone près de sa tasse de thé. La pièce était silencieuse, mais ce silence n’était plus vide. Quelque part, derrière les murs et les étages, l’attendaient appels et messages. Elle n’était pas partie prenante de « la vie de groupe », comme disait Armand, mais elle avait trouvé sa place dans ce monde d’écrans. Elle termina son thé, se leva, éteignit la lumière dans la cuisine, jeta un regard au téléphone. Petit rectangle noir, paisible, sur la table. Elle savait qu’à tout moment, elle pourrait l’effleurer et tendre la main vers les siens. Et, à présent, cela lui suffisait.