«Maman, j’ai trouvé une mamie, elle pleurait dans la rue !» — m’a dit mon fils. J’étais loin de me douter à quel point cette femme allait bouleverser notre vie…

«Maman, jai trouvé une mamie pour nous, elle pleurait dans la rue !», a dit mon fils. À cette époque, jétais loin dimaginer à quel point cette femme bouleverserait notre vie…

À six ans, le petit Lucien avait déjà usé la semelle de lunique paire de bottines quil avait pour lautomne. Il est rentré de lécole en traînant des pieds, tentant de ne pas décoller la semelle tout à fait. Sa mère, Claire, les avait achetées le mois précédent, et Lucien en était peiné. Il savait combien sa mère travaillait dur, enchaînant deux services, tombant dépuisement le soir, sendormant sur le canapé, encore tout habillée. Claire ne le gronderait jamais, elle était bien trop douce, mais Lucien se sentait coupable malgré tout il navait pas pris soin de ses chaussures !

Il sest assis sur le banc près de larrêt de bus et a essayé de presser la semelle contre le sol. Soudain, un reniflement discret attira son attention. Tout au bout du banc, une vieille femme élégante dans un manteau bien fermé serrait contre elle un grand sac à carreaux. Son visage était rouge de larmes, tout son corps frémissait, bien que lair ne fût pas des plus froids ce jour-là à Lyon.

Lucien oublia tout à coup son souci de bottines. Il glissa vers elle, effleurant doucement sa manche :
Vous avez aussi abîmé vos chaussures ? demanda-t-il avec sollicitude.

La dame tressaillit ; elle leva les yeux vers ce garçon ébouriffé, et esquissa un sourire amer :
Non, petit. Ce nest pas ma chaussure qui est déchirée cest ma vie. Elle sest ouverte en deux, comme ça, sans prévenir…

Elle sappelait Hélène Deforges, elle avait soixante-huit ans. Toute sa vie, elle avait été infirmière, élevant seule son unique fils, Rémy. Lorsquil sest marié, Hélène avait accueilli sa belle-fille comme sa propre fille. Un mois plus tôt, Rémy était venu lui proposer, le sourire aux lèvres : « Maman, vends donc ton appartement, on ajoutera nos économies et on achètera une grande maison à la campagne ! On vivra tous ensemble, tu pourras faire un potager ». Hélène avait été si heureuse ! Elle rêvait depuis toujours dune grande famille unie.

Lappartement fut vendu en un éclair. Largent, cest son fils qui la gardé. Ce matin-là, ils lont fait monter dans la voiture avec ses effets, lont conduite jusquà ce coin perdu de la banlieue, puis la belle-fille, dune voix glaciale, a dit : « Attendez-nous ici une heure, on va chercher les papiers et on revient ». Ils ne sont jamais revenus. Hélène est restée là, six heures durant. Le téléphone de son fils était éteint. Elle a alors compris : son propre fils lavait abandonnée, emportant tout.

Mais Ils vont bien revenir ? sexclama Lucien, les yeux écarquillés. On ne jette pas les gens comme de vieux meubles ! Venez chez nous ! On na quune pièce, avec maman, mais on se débrouillera. Et maman est gentille, juste un peu triste. Parfois papa vient Il nhabite plus là, mais il passe, surtout quand il a trop bu, il crie et il prend largent de maman. Après, elle pleure. Venez, je lui parlerai !

Hélène navait nulle part où aller. Dormir dehors, à son âge, cétait la mort assurée. Mais, rassemblant ses affaires, elle suivit le petit bonhomme qui boitait légèrement.

Claire, toute mince, les traits tirés, des cernes profonds sous les yeux, sursauta en entendant leur récit.
Mon Dieu, mais comment peut-on faire cela à sa mère ? sindigna-t-elle, mettant de leau à chauffer. Restez donc, madame Deforges.

Et Hélène est restée. Sa présence transforma aussitôt leur minuscule appartement de fortune. À présent, en rentrant du travail, Claire retrouvait lodeur de chaussons fraîchement sortis du four, la soupe fumait sur la cuisinière, le plancher brillait, et Lucien récitait ses leçons. Les bottines, Hélène les emmena chez le cordonnier, réglant la réparation en euros avec sa maigre pension, quelle avait eu la chance de transférer sur sa carte avant la trahison.

Pour la première fois depuis des années, Claire recommença à sourire. Elle reprend un peu de forces, cesse de sursauter au moindre bruit, sachète même une robe neuve. Ils devinrent une vraie famille.

Mais un soir, un violent coup contre la porte retentit. Cétait lex-mari de Claire, Antoine. Claire blêmit, serra Lucien contre elle.
Antoine défonça la porte non verrouillée, entra en titubant et vociféra :
File-moi largent, femme ! Je sais que tas reçu lacompte !

Avant que Claire ne puisse répondre, Hélène sortit de la cuisine, tenant une lourde poêle en fonte.
Toi, le parasite, tu dégages tout de suite !, tonna-t-elle dune voix glaciale et ferme. Ose seulement revenir, et je tassure que je tassomme. Après, cest la police ! Je nai plus rien à perdre, moi ! Le policier du coin, je le connais déjà !

Antoine demeura interdit. Lui, si habitué à voir Claire soumise, était soudain confronté à une femme déterminée, prête à en découdre. Il recula, trébucha sur le seuil et dévala lescalier.

Hélène ferma tranquillement la porte, tourna la clé, et, souriant à Claire, encore sous le choc, murmura :
Allez, on va boire un thé, jai fait une tarte aux pommes.

Lucien fixait sa nouvelle grand-mère avec admiration.
Maman, souffla-t-il, tirant la manche de Claire, tu as vu comme jai bien fait de la ramener ? Maintenant, personne ne nous fera de mal !

Claire serra son fils dans ses bras, éclatant en sanglots mais, cette fois, des larmes de vrai bonheur.

Penses-tu que Claire a eu raison daccueillir une inconnue sous son toit ? Et le fils dHélène, crois-tu que la vie lui rendra un jour ce quil a semé ?

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«Maman, j’ai trouvé une mamie, elle pleurait dans la rue !» — m’a dit mon fils. J’étais loin de me douter à quel point cette femme allait bouleverser notre vie…
VIENS DONC… Mal en point sur le chemin de l’église. Les jambes de Marine flageolaient, sa vue se troublait. Il fallait pourtant grimper le sentier étroit menant à la chapelle en haut de la colline, mais elle n’en avait plus la force. Marine s’écarta du chemin, s’assit péniblement, puis s’allongea directement sur l’herbe. Sa meilleure amie Claire glissa gentiment son sac à dos sous sa tête. Les pèlerins passaient, observaient Marine avec curiosité, puis poursuivaient patiemment leur ascension vers la vieille église. Quelqu’un proposa un cachet. Marine entrouvrit la bouche, accepta docilement le médicament sans en connaître le nom. Cela lui était bien égal. …Apparemment, elle se sentit un peu mieux. Mais monter au sommet, à présent, elle n’en avait plus du tout envie. Marine et Claire descendirent jusqu’au torrent de montagne. Leur hôtel était tout près, elles y revinrent en longeant la rivière. Marine s’allongea sur son lit sans se changer. Une grande tristesse, de l’incompréhension. «Pourquoi le Seigneur m’a-t-il interdit l’accès à sa maison ? M’a-t-il barré le passage ? Comme pour me dire : prends du recul, Marine, laisse les purs venir à Moi. Toi, la pécheresse, allonge-toi là sur le chemin et réfléchis à ta vie…» — Marine, viens, on prend un petit thé ? — suggéra Claire, inquiète devant sa copine abattue. — Merci, ma Claire, pas tout de suite. Plus tard. — Marine ferma les yeux, soupira. «Regarde Claire, par exemple. Oh, elle en a fait des folies… Maris, amants qui défilent… Pas d’enfants, et ne le regrette même pas. Honnêtement, elle n’a pas la conscience tranquille. Pourtant, elle veut monter à l’église. Elle a peur de l’enfer, sans doute… Tout le monde rêve du paradis. Si possible, vivre à fond puis se repentir au dernier moment. Idéalement le dernier jour… Mais tu ne sais jamais si tu auras le temps… Je la plains ma copine. Elle est gentille, entière, elle m’a toujours soutenue. On ne canalise pas sa fougue. Égocentrique, un brin arrogante, et si ça ne va pas comme elle veut — tu es vite mis dehors… Personne n’est irremplaçable. …Mais parfois, son oreiller est mouillé de larmes. Quarante-quatre ans, et elle ne s’est jamais vraiment posée. Elle dérive toujours… Mais elle rêve d’un amour fou ! Absolu, passionné, qui consume tout. Elle me blâme : un seul mari, deux enfants, la famille toujours dans les pattes, la cuisine non-stop — une vie monotone ! «Regarde autour de toi, Marine, tous ces hommes qui te tournent. Goûte au plaisir, deviens vivante. Tu reviendras toujours vers ton Philippe. Il t’aimera comme tu es. Mais au moins, tu connaîtras la passion, le feu. Sors de ta routine, copine ! Tu ne le regretteras pas.» …Oh non, je ne veux plus de tout ça ! Honnêtement, JE NE VEUX PLUS. J’ai bien eu Jérôme… Je l’aimais à la folie. Le destin m’a mise sur sa route. J’ai vécu une histoire avec lui pendant deux ans. Mon mari s’en doutait, mais ne disait rien. J’ai sérieusement envisagé de quitter Philippe. Jérôme m’a totalement bouleversée, j’aurais été incapable de lui dire non. Nos rencontres me faisaient chavirer jusqu’à l’ivresse et les palpitations… Il m’a enflammée, oh oui… Impossible à décrire… Mais j’ai réussi à le quitter. En l’aimant toujours… Je suis revenue vers ma famille. Parfois, je me demande pourquoi ? Avec Jérôme, c’était un bonheur tout petit mais sans fin. Philippe… J’ai cessé de l’aimer depuis longtemps. Mais je l’aimais vraiment, autrefois — à en perdre le souffle… Il ne reste que de la tendresse, voilà tout. C’est de sa faute. Il a bu mon amour, mon cher mari. Ne m’en veux pas… Bref, j’étais complètement perdue à l’époque. Mais je n’ai jamais rien dit à Claire à propos de mon amant. Elle me croit toujours irréprochable… Eh bien… Et Dieu ne m’a pas laissée entrer dans l’église… Il sait reconnaître une vraie chipie… …Ça a été dur d’oublier Jérôme. Nous étions des âmes sœurs, on se comprenait du regard, à demi-mot… Je ne pourrai sans doute jamais l’effacer de ma mémoire. Tout était trop fort, trop rapide, trop avide… Ça n’arrive qu’une fois dans la vie. Tu voudrais revivre ça, Marine ? J’EN AI ENVIE ! Ah là là…» méditait la femme de quarante-cinq ans… — Allez Claire, sers-nous ce thé, — sourit Marine en prenant son amie dans ses bras. …Et dans sa tête, elle entendit distinctement : «Écoute-toi, ma fille. Purifie ton âme. Je t’aime. Aime-toi aussi. Puis viens…»