VIENS DONC
Sur le chemin menant à la basilique, Irène sentit le malaise lenvahir.
Ses jambes fléchissaient, sa vue se brouillait. Le sentier, escarpé et étroit, sélevait dans la colline, et elle navait plus la moindre force.
Irène quitta le chemin, sassit prudemment, puis sallongea sur lherbe fraîche. Son amie Solange plaça délicatement son petit sac à dos sous sa tête.
Les pèlerins les dépassaient, lair intrigué, puis poursuivaient leur ascension vers la vieille basilique perchée sur la falaise.
Quelquun proposa un comprimé. Irène entrouvrit les lèvres, accepta la pilule sous la langue sans même demander son nom. Cela navait plus dimportance.
Peut-être, finalement, cela allait mieux.
Mais lenvie de remonter la colline avait disparu.
Irène et Solange préfèrent longer la rivière de montagne et regagnent leur hôtel, blotti dans la vallée.
Sans même se changer, Irène se laisse tomber sur le lit de sa chambre.
Un sentiment amer dincompréhension lenvahit. «Pourquoi Dieu ma-t-il barré la route vers son église ? Il a dit : Attends, Irène, laisse donc passer les âmes innocentes. Toi, restes là un moment sur le bord de la route, et pense à ta vie»
Irène, on se ferait bien un petit thé, non ? Solange observait sa compagne, soucieuse.
Merci Solange, mais ça ne me dit rien. Peut-être plus tard. Irène ferma les yeux, soupira longuement.
«Prenons, ne serait-ce que Solange. Elle aussi nest pas sans fautes Les maris se sont succédé, puis les amants. Elle na pas voulu denfants et nen garde aucun regret. On pourrait écrire des livres sur ses frasques, et pourtant, la voilà en pèlerine vers léglise. Sans doute la peur de lenfer Tout le monde veut finir au paradis. Vivre toute une vie de passions, puis, à la fin, se repentir juste à temps. Si seulement la Vie nous laissait ce dernier jour
Maudite soit la hâte, parfois Je la plains, Solange. Elle est gentille, généreuse, toujours là dans les pires moments. Personne ne peut réfréner son tempérament explosif. Égocentrique, fière. Que la vie ne tourne pas comme elle lentend et elle part au quart de tour. Personne nest irremplaçable.
Mais certaines nuits, son oreiller est mouillé de larmes. Quarante-quatre ans, et elle na jamais trouvé de port. Toujours ballottée par les flots
Et cet amour quelle recherche ! Inouï, dévorant, qui consume tout sur son passage.
Elle narrête pas de me faire des reproches. Un seul mari, deux enfants, des devoirs de famille, la cuisine du matin au soir, quelle monotonie ! Regarde autour de toi, Irène, les hommes te tournent autour. Goûte donc à la passion ! Tu reviendras toujours vers ton Bernard, il te pardonnera tout. Mais au moins, tu connaîtras enfin le feu, livresse ! Sors-toi de ta routine de femme au foyer. Cours un peu la vie, tu ne le regretteras pas.
Mais moi, je nen veux plus de ces passions ! Pour être honnête, je nen veux VRAIMENT plus.
Jai pourtant eu mon Étienne. Je laimais à en perdre la tête. Pourquoi donc le destin ma-t-il mise sur son chemin ? Deux ans de passion volée. Mon mari devinait quelque chose, mais il se taisait.
Parfois, le péché ma traversé lesprit : tout quitter pour Étienne.
Cet amant ma chamboulée, je navais plus la volonté ni lenvie de lui résister. Chaque rencontre, une décharge, un frisson, le cœur prêt à exploser. Il a su mallumer comme jamais
On ne peut pas décrire cela avec des mots
Et pourtant, je suis partie. En laimant.
Je suis revenue à ma famille. Parfois je me demande, pourquoi ? Avec Étienne, javais une petite part de bonheur, simple et inépuisable.
Et Bernard
Lamour pour lui a passé depuis longtemps. Mais il y en a eu, un vrai, qui me coupait le souffle
Il ne reste plus que la pitié. Tu as bu notre amour, mon cher époux. Pardonne-moi
Bref, jétais tellement perdue alors Mais à Solange, je nai jamais révélé lexistence dÉtienne. Pour elle, je reste la sainte de service. Oui, bien sûr
Et Dieu qui ne ma pas laissée entrer dans son église
Il démasque les coquines
Ce ne fut pas facile doublier Étienne. Nous étions âmes jumelles, on se comprenait à demi-mot, dun simple regard
Sans doute, jamais je neffacerai son souvenir. Tout fut si fou, si intense, si avide
On naime ainsi quune fois dans la vie.
Irène, tu voudrais revivre ça ? OUI ! Ah, ma fille»
Solange, prépare-moi donc ce thé, sourit soudain Irène, en serrant son amie dans ses bras.
Et dans son esprit résonnait distinctement : «Prends le temps de te comprendre, ma chère. Rends ton âme limpide. Je taime. Aime-toi aussi. Et puis, reviens»
***
Toute vie est traversée de passions, derreurs et de remords. Mais la paix ne vient que lorsque lon saccepte, que lon se pardonne, et que lon avance avec bonté dabord envers soi-même.






