J’ai hérité d’une beauté singulière

Un éclair Une détonation sourde Le noir Le noir
Enfin, lobscurité commence à se dissiper. Une voix résonne :
Véronique, cest un secouriste. Il y a eu une explosion.
À travers la douleur, il sent une main effleurer son cou. Il tente douvrir les paupières, avec peine. Devant ses yeux, un pendentif rectangulaire gravé de signes du zodiaque Le regard dune femme en blouse blanche
En salle dopération ! ordonne une voix tout près.
Les parents rentrent du travail. La mère se précipite dans la cuisine, jetant un coup dœil à la chambre où son fils fait ses devoirs. Henri, lui, remarque aussitôt la mine sombre de lenfant.
Quentin, quest-ce qui ne va pas ? demande-t-il en lui tapotant la tête.
Rien, marmonne le garçon de dix ans.
Allez, parle !
Cest bientôt la Fête des Mères. La maîtresse nous a gardés aujourdhui. Elle a dit quon devait préparer des cadeaux pour les filles.
Et alors, où est le problème ? sourit le père.
On est autant de garçons que de filles. Elle a tiré au sort qui offrirait à qui. Lenfant soupire. Jai eu la pas jolie, Véronique Lefèvre.
Toutes les filles méritent un cadeau, même celles qui ne sont pas jolies, répond le père, parlant à son fils comme à un adulte. Elle a fait comment, par ordre alphabétique ?
Non, par signes astrologiques.
Comment ça ? Henri ne peut sempêcher de sourire.
Par compatibilité. Véronique est Vierge, et les Vierges sentendent mieux avec les Taureaux. Moi, je suis Taureau.
Tant mieux si vous êtes compatibles ! En grandissant, peut-être que tu tomberas amoureux delle.
Le père éclate de rire. La mère accourt aussitôt :
Quest-ce qui se passe ici ?
Élise, retourne à la cuisine, ordonne le père dun ton ferme. Quentin et moi avons une discussion sérieuse.
Une fois seule, lenfant murmure, désemparé :
Papa Quest-ce que je fais, alors ?
Tu lui offres un cadeau !
Mais quoi ?
Demain, au travail, je vais lui fabriquer quelque chose.
Toi ? Mais tu travailles à lusine !
Oui, mais à latelier de galvanoplastie. On fabrique toutes sortes de revêtements métalliques.
Je ne comprends pas.
Tu verras demain !
***
Le lendemain, Henri rapporte un pendentif doré, suspendu à une chaîne fine. Sur une face, deux signes astrologiques gravés : le Taureau et la Vierge. Sur lautre, une inscription élégante :
« À ma camarade Véronique, pour la Fête des Mères. Quentin. »
Le pendentif était magnifique. Et une fois emballé dans un sachet transparent par sa mère, il paraissait encore plus précieux.
***
Le jour arrive. La maîtresse annonce une matinée festive. Les élèves lui offrent dabord leur cadeau, puis cest au tour des garçons.
Quel remue-ménage ! Tous se précipitent vers leurs « élues ». Quentin sapproche de Véronique et déclare, comme son père le lui a appris :
Véronique, je te souhaite une belle Fête des Mères. Peut-être quun jour, le destin réunira le Taureau et la Vierge.
Il retourne à sa place sans remarquer le battement précipité du cœur de cette fille, quil jugeait « pas jolie ».
Peu après, la famille de Véronique déménage dans un autre quartier, et elle change décole.
***
Quentin ouvre les yeux. Le plafond blanc de lhôpital. Il tente de bouger. Seul son bras gauche répond.
Où suis-je ? murmure-t-il dans le vide.
Un cliquetis. Un patient sur béquilles sapproche et lobserve.
Tu reviens à toi ? Tu es en chirurgie durgence.
Mes bras, mes jambes Tout est intact ?
Apparemment, oui. Mais tes bandé de partout.
Tant mieux.
Une infirmière entre.
Comment te sens-tu ?
Quest-ce qui mest arrivé ?
Tu vivras. Bras et jambes fonctionnels. Mais il te restera des cicatrices. Elle lui tend un téléphone. Ta mère veut que tu lappelles.
Mon chéri sanglote la voix à lautre bout.
Tout va bien, maman. Juste quelques petites cicatrices.
On ne ma pas laissée rester cette nuit. Jarrive.
Ne tinquiète pas trop.
Il raccroche et sourit à linfirmière.
Merci.
Tu ne sortiras pas de sitôt. Trois semaines, au moins.
Son voisin de chambre senquiert :
Quest-ce qui test arrivé ?
Je suis pompier. Des bonbonnes doxygène ont explosé à lusine. On est arrivés avant les secours. Trois victimes à lintérieur On les a sorties. Jétais le dernier. Une bonbonne a explosé près de la sortie
Sacré coup dur.
Quentin Laurent ? Une collègue vient te voir.
Salut, Quentin ! Ça va ?
Bras et jambes en état ! répond-il avec entrain. Mais je ne peux serrer la main que de la gauche.
Arrête !
Et après lexplosion ?
On ta sorti en vitesse. Les médecins étaient déjà là
Je vous remercie.
Quentin, tu rigoles ? On va peut-être avoir une médaille !
Je serai sorti dici là.
Bon, je dois y aller. Visite médicale bientôt.
À peine son ami parti, le médecin entre.
Alors, héros, comment ça va ?
Ça va.
Si tu parles, cest bon signe. Je vais texaminer.
Cest vous qui mavez opéré ?
Non, cest le Dr Véronique Lefèvre. Elle passe après-demain.
***
Deux jours plus tard. Quentin tente de se lever. La douleur persiste. Son visage est encore tuméfié.
Aujourdhui, cest elle qui fait la visite. Jeune, élancée, des lunettes qui ne gâchent rien, une blouse blanche qui lui va à ravir. Quentin, à vingt-sept ans, a déjà été marié. Six mois. « Incompatibilité de caractère », selon les papiers. En réalité, son salaire de pompier ne suffisait pas à son ex-femme.
Bonjour, dit-elle en sapprochant.
Bonjour. Cest vous qui mavez opéré ?
Oui. Quelque chose ne va pas ?
Non. Je vais vous examiner.
Elle se penche Et là, il voit le pendentif à son cou.
Véronique Lefèvre ! sexclame-t-il.
Elle scrute son visage tuméfié, perplexe.
Désolée
Moi, cest le Taureau, dit-il en désignant le pendentif.
Quentin ? Ses lèvres tremblent. Tu te souviens de moi ?
Bien sûr, Véronique.
Elle éclate en sanglots.
Je ne pensais pas quon se reverrait comme ça.
Elle ne revient pas ce jour-là. Mais Quentin apprend son planning : jour, nuit, deux jours de repos.
Il déteste paraître faible devant elle. Le lendemain, il sentraîne à marcher dans le couloir, saccrochant aux murs.
Le soir, un branle-bas dans les couloirs. Une urgence.
À minuit, il entend des sanglots étouffés. Il se lève, trouve Véronique,

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