Petit Bijou

Minette

Il lavait appelée Minette dès leur rencontre, saffalant à côté delle dans un fauteuil de théâtre miteux, rouge, usé jusquà la trame par des années daccoudoirs, qui navait rien à envier à celui sous Juliette.

Il balaya la salle du regard, s’attarda une minute dans sa rêverie, puis fixa sa voisine.

Eh bien, minette, tu tennuies, non ? soupira-t-il, cherchant à croiser les jambes, mais létroit passage entre les rangées empêcha tout mouvement : son richelieu pointu heurta le dossier devant eux, la cheville se tordit douloureusement, et Philippe grimaça.

Juliette fit mine de ne pas le remarquer. Elle dévisageait la scène, lair absorbé, pourtant rien dintéressant là-bas : des tables alignées en rang, un pupitre, des techniciens affairés, du matériel à brancher le même rituel des colloques. Et la chaleur, létouffement.

Juliette se sentait toujours mal à laise dans ces salles bondées, coincée épaule contre épaule, sans issue possible.

Mouais traîna Philippe, se grattant pensivement le menton. Cest fichu, hein ? Je te préviens, minette, rien de neuf à attendre ici. Promis, juré ! Jai potassé tous les rapports cest mon boulot, comprends-tu. Rien de folichon là-dedans.

Juliette se tourna, jetant au voisin un regard sévère.

Il était soigné, en costume, cravate bien droite, chaussures impeccables. Pourtant, quelque chose fusait, comme si on avait coupé la silhouette d’un voyou et quon lavait habillée par accident. Malin, imprévisible, un rictus malicieux tremblait au coin de sa bouche. Et ses cheveux drus, hérissés ; sur le crâne de Philippe deux épis sentortillaient délicatement, tout doux à voir.

Philippe, lança le gaillard, sans laisser à Juliette loccasion de répondre, en lui tendant sa grande pogne. Dis, on irait pas déjeuner ensemble, tous les deux ? Tu me sembles toute menue et pâlotte, jai envie de temmener manger. Voilà, cest décidé ! En route !

La lumière sétait déjà adoucie ; sur scène, la direction, les chefs, les adjoints venaient dentrer. Applaudissements convenus et Philippe, imperturbable, tirait sa Minette hors de la rangée, piétinant les pieds des voisins, marmonnant des excuses, fourrant sa cravate rebelle dans son veston, qui refusait de se cacher, tirant la langue à toute cette assemblée compassée.

Mais enfin, enfin ! Lâchez-moi tout de suite ! Juliette sénervait, tentant vainement de retirer sa main, trottinant derrière Philippe vers la sortie.

Ils déboulèrent dans le hall pile au moment où le micro grésillait, réclamant le silence.

Lâchez-moi ! Je dois retourner, prendre des notes, cest ma mission ! protesta Juliette, cramponnée à son calepin, qui fila à terre. Elle se pencha pour le ramasser, mais Philippe fut plus rapide.

Mais laisse tomber tout ça, Minette ! Je tenverrai les rapports, tu les liras ce soir. Maintenant, il faut manger ! Dabord de leau tas le teint livide et le pouls rapide. Regarde-moi ça ! Exactement ! Il lui attrapa le poignet, tâtant le rythme, claquant de la langue. Prends lair, mange et oublie les conférences !

Effectivement, Juliette se sentait faible ; son cœur tambourinait à lexcès, cognant jusque sous les tempes.

Jamais quelquun ne sétait occupé delle ainsi. Elle, cétait plutôt celle qui veillait sur sa mère, son mari, sa fille. Cétait normal, lourd mais normal. Parfois, elle aurait voulu se laisser porter, comme une gamine frivole, boire un verre de vin et rire bêtement, comme dans les films romantiques, mais la vie en avait décidé autrement.

Philippe, lui, lui offrait cette permission.

Soudain, elle réalisa quelle était attablée, en face dun restaurant tout près, et quun serveur leur apportait un jus de fruits tout juste pressé, jaune orangé, éclatant, comme si quelquun avait braqué le soleil africain dans un verre, acide et sucré, passionné.

Bois, tiens. Et de leau. Maintenant, qu’est-ce quon mange ?… se pencha Philippe.

Elle devait, il est vrai, plaire à Philippe. Juliette nétait pas vilaine, même plutôt gracile, une silhouette effacée, sans excès. Elle aurait pu attirer les hommes, si… Si ce masque de fatigue sans espoir ne couvrait pas son visage. Elle avait passé la quarantaine, une famille, plus damour, lasse de tout comment fleurir comme une rose de mai ainsi ?

Mais Philippe, lui, aimait chez elle cette lassitude, cette douceur fatiguée de Minette.

Je nai rien besoin. Je me repose, puis je retourne en salle. Ça va beaucoup mieux, déjà ! bredouilla Juliette.

Compris ! acquiesça Philippe. Mais dabord, du bar au fenouil et une petite salade… Minette, quest-ce que tu veux boire ?

Son visage, un peu ébouriffé, sentait la cigarette et leau de Cologne, il était tout en muscles et en charme insolent. Il leva les yeux vers Juliette.

Elle rougit, fronça les sourcils.

Elle devenait folle ! Un inconnu lavait enlevée dans un restaurant, la nourrissait, lappelait « Minette », lui arrangeait la mèche sur le front quel culot ! Et elle fondait, surprise de sa propre mollesse.

Là où Philippe lavait effleurée, il y avait une chaleur, et des frissons lui couraient dans le dos.

Ils burent du vin blanc, Philippe narrait ses jeunes années aux chantiers, sa vie au nord, deux ans à courir des projets, puis

Et puis, Minette, avec Jacques, mon pote, on a monté notre boîte. Rien de fou, des maisons de vacances, on a monté des équipes, puis c’est parti. Tout le monde veut bien vivre, avoir chaud, du confort, pas de courants dair. Nous on savait faire. Mange ! il désignait la fourchette de Juliette. À toi, Minette ! Dès que je t’ai aperçue, je me suis dit : il faut nourrir cette fille ! Tu veux qu’on recommande ?

Elle fit non de la tête. La femme « fondait » à cause du vin, du bon repas, et parce que, pour la première fois, quelquun voulait la nourrir, elle, la fragile, la fatiguée.

À la maison, c’était un autre univers. Juliette avait grandi seule avec sa mère, Anne. Celle-ci travaillait toujours, tôt partie, Juliette déjeunait seule, le soir, elle attendait le retour de sa mère, réchauffant le dîner, faisait la vaisselle, Anne filait sous la douche, puis toutes deux sendormaient sans un mot.

Pour le Nouvel An, Anne rentrait rarement avant vingt-trois heures. Vendeuse, la fièvre des derniers clients faisait grimper la recette.

Anne rentrait épuisée, livide. Juliette lui préparait la robe, aidait pour la coiffure, puis elles rejoignaient les voisins, les tantes ou amis de passage, bruyants, joyeux, avinés, toujours autour dune table couverte de plats. Juliette surveillait que sa mère ne sendorme pas dès la première vodka.

Anne naimait que la vodka, le champagne lui semblait futile, alors que la vodka, ah, ça oui !

Mais le corps usé de fatigue la lâchait souvent à la première dose, elle ronflait à table. Juliette la réveillait discrètement, Anne rouvrait les yeux, ne comprenait pas tout de suite où elle était, puis réclamait un autre verre, lançait un toast, riait, mais avec une pointe de tristesse. Impossible pour Juliette dêtre une petite fille fragile

Juliette sétait mariée jeune. Henri, dix ans de plus, posé, instruit, poli, mais peu tendre, peu bavard, lavait intégrée à son mode de vie la bonne petite pièce du mécanisme, efficace, gentille, bonne maîtresse de maison. Rien de plus.

Juliette nattendait plus rien. Les romans, la passion, les soubresauts du cœur, c’était bon un temps ; le corps sen lasse. Lessentiel, cétait la famille, la maison, la séparation définitive davec sa mère alitée, des jambes gonflées, vue sur la décharge, papiers peints défraîchis… Elle vivait chez Henri : deux chambres, une cuisine lumineuse, salle de bains spacieuse, balcon, bibliothèque et mari. Tout le monde enviait Juliette ! Qui dautre pouvait vivre ainsi, loin de la belle-mère ?

Toujours, de lenfance jusquà la rencontre avec Philippe, Juliette avait été une « Juju », au mieux « Madame Dominique ».

Henri, sa mère, ses amies tous lappelaient Juju.

Et voilà qu’on la nommait « Minette ». Et il y avait du vin, des amuse-bouches Quelquun voulait savoir ce que Minette pensait, désirait.

Henri n’accordait pas dattention à ces choses. Les tâches du foyer, les achats importants, les vacances il en discutait avec elle, mais surtout linformait de ses décisions ; ses objections se perdaient dans le bruit des fenêtres ouvertes à tout vent. Henri adorait lair frais, jamais il nacceptait de fermer une fenêtre, quil vente ou non.

Philippe, dès leur arrivée au restaurant, fit installer Juliette dans un coin sans courant d’air.

Attentionné

Il posait mille questions, Juliette répondait avec gêne. Oui, elle avait un mari. Oui, une fille aussi. Comment s’appelle-t-elle ? Colette. Une bonne élève à lInstitut de langues étrangères, Juliette lui avait trouvé un prof génial, et voilà que Colette partait bientôt à létranger.

Colette nétait pas une « surprise miracle », ni le fruit dun rêve. Ils lavaient « programmée ». Henri voulait être père, la mère dHenri disait quil était temps. Juliette, jeune, devait concevoir facilement. Mais non, le bébé ne venait pas. Et ils « travaillaient » à ça.

Quand la grossesse fut confirmée, Henri évita sa femme durant neuf mois, ne touchant jamais le ventre, comme on voit dans les familles idylliques « en attente ». Il trouvait cela gênant, même répugnant.

Quand elle sera née, alors je men occuperai ! Tu vas chez le médecin, Juju ? Je peux ty déposer !

Il la déposait, la récupérait à la maternité, organisait la fête en bonne et due forme, suivait la prise de poids, achetait la meilleure nourriture. Il se levait la nuit pour bercer la petite, lemmenait pour les vaccins. Quand linfirmière est venue pour la première visite, Henri a vérifié quelle était bien lavée, examiné la blouse, réchauffé le stéthoscope de son souffle avant de toucher Colette.

Tu es épuisée ? martyrisait son amie Élise. Avoir un enfant cest pas de tout repos ! Henri au moins taide un peu ?

Juliette haussait les épaules. Il aidait, mais cétait peu…

Au fond, se sentir victime était presque agréable. Toujours éreintée, Juliette savait quon la plaignait, et son mari quon le blâmait un peu.

Philippe, lui, la plaignait, la régalait de gourmandises. Juliette se sentait mal à laise, refusait ses invitations.

Allons, Minette ! fronça Philippe. Mange à présent ! Je ne te laisse pas repartir sans un dessert, compris ?

Juliette mordilla ses lèvres, fixait son « sauveur » dun regard triste, mangeant tout de même.

Il la raccompagna ce jour-là jusquau métro, elle refusa de le laisser aller plus loin.

Le soir, elle retrouva dans sa boîte mail les résumés de toutes les conférences.

« À Minette, de la part de Philippe ! » lisait la signature.

Juliette ferma rapidement lordinateur, mais Colette eut le temps de jeter un œil, renifla avec désinvolture.

Les surnoms idiots, franchement ! sexclama Juliette. Ce sont des documents officiels, et ils écrivent des bêtises !

Colette, déjà, nécoutait plus, casque aux oreilles, musique à fond…

Juju, Coco, je suis rentré ! À table ! séleva la voix dHenri, dans lentrée.

Henri, harassé par la chaleur du métro et le bus bondé, ôta sa chemise, resta en pantalon, puis enfila un short à grosses palmes vertes, ouvrit à fond le balcon, respira à pleins poumons.

Il sentait la sueur, acide, rance.

Moi, Juju, je ne me laverai pas aussi souvent ! Laisse-moi tranquille ! Toute cette eau me gratte la peau. Demain, daccord ? repoussait-il les demandes timides de sa femme. Cest bon, jen peux plus. Mangeons.

Ils dînèrent en silence, chacun perdu dans ses pensées. Juliette revoyait Philippe soigné, frais, respectueux

Le lendemain, Philippe appela Juliette au bureau.

Salut, Minette ! Comment ça va ? Tu as mangé ? Juliette se troubla, se retourna pour vérifier que personne nécoutait. Elle avait limpression que le téléphone beuglait son secret à toute la ville.

Non, pas encore, beaucoup de travail bredouilla-t-elle. Minette, elle était Minette, fragile et douce Les frissons la parcouraient.

Laisse tomber, descends ! Je suis au bistrot den bas. Cest moyen, mais il faut bien manger. Allez, jattends !

Juliette bafouilla une excuse, se glissa dans lascenseur, hésita devant les boutons. Ses joues brûlaient, tout le monde devinait quelle allait au rendez-vous.

Oui, elle avait baptisé Philippe « lamant » dans sa tête cétait troublant, effronté.

Philippe, ce jour-là, en t-shirt et jean, cheveux décoiffés, toujours frais.

Ils prirent un café, Juliette lui raconta son enfance, Philippe écoutait.

Minette, tu es belle, tu le sais ? coupa-t-il, soudain. On file tacheter une robe ! Jai un ami dans une de ces boutiques ! Je veux te voir en robe.

Il la vit. Pas tout de suite, mais le soir, il emmena Juliette au “Printemps”, sinstalla sur une banquette, tandis que les vendeuses soccupaient delle.

Dieu, comme il la regardait ! Ce regard vorace, dévoré de faim ! Henri négalerait jamais ça.

Je nai jamais vu ça ! murmurait ensuite Juliette à Élise, son amie la plus précieuse. On ne regarde que les héroïnes de cinéma comme ça. Jai jai eu limpression dêtre une femme. Cest affreux, mais jai adoré.

Et Henri ? questionna Élise, plus tard.

Il ne sait rien, et ne doit rien savoir. Je nen sais rien moi-même ! Nen parle à personne, tu entends ? Et garde la robe ici, dans le sac. Je ne saurais lexpliquer ! Elle coûte une fortune ! Seigneur, mais quest-ce qui va arriver ?!

Élise haussa les épaules. Quimporte, on verra bien.

Juliette rentra de plus en plus tard, préparait à la va-vite à manger pour la famille, ne mangeait pas, et remuait longtemps dans son thé froid un sucre imaginaire.

Maman, sers-moi du pain ! lançait Colette, se levant pour fouiller la corbeille. Il ny a plus de pain, zut ! grognait-elle.

Juliette hochait la tête, fuyait dans la chambre. Rêver.

Henri et Colette l’observaient dun œil circonspect.

Juliette rêvait de longues heures, les mains moites démotion.

Philippe était tendre, embrassait avec habileté, se moquait gentiment de la gaucherie de Juliette, la dorlotait, la gavait de cadeaux quelle devait cacher chez Élise, versait parfois un virement sur sa carte, et quelques fois, il senhardissait, envoyait des messages au beau milieu de la nuit. Juliette, alors, filait dans la salle de bains pour lire, effacer, lire encore, puis coupait son portable, se lavait à leau froide, revenait au lit.

Henri, de lautre côté, la serrait, grognait, bredouillait. Juliette frissonnait deffroi. Hélas Quel chagrin, tant dannées sans savoir ce que cest dêtre Minette : jolie, passionnée, lumineuse. Tant dannées envolées

Mais Philippe, à présent, représentait son bonheur.

Ils se voyaient dans lappartement de Philippe, vaste et lumineux, baigné de lumière, fenêtres jusquau sol, sans rideaux, la Défense surgissant en constellations dor. La tête tournait, grisée par le champagne et le parfum de Philippe. Les draps de vrai satin

Le monde seffondrait en éclats, feux dartifice séparpillant sous le plafond et retombant en diamants sur les draps. Magique

À la maison, lambiance devenait lourde, menaçante, Juliette soupçonnait que tous lisaient en elle comme dans un livre Colette lançait des regards obliques, Henri la dévisageait froidement.

Juliette inventait des prétextes pour rentrer tard, attendait que tous soient couchés pour rester seule à la cuisine, boire du café instantané amer, rêver

… Juju ! Où es-tu ? Jai acheté du chou ! Tu tétais engagée ! la voix dHenri crachotait dans le combiné, Juliette leva les yeux, hébétée, vers le Philippe ondulant au bord du caniveau de la piscine, nue sous la brume. On était à Molitor, jamais Juliette navait nagé là, aujourdhui Philippe ly avait emmenée, lui ordonnant denfiler un maillot, puis ils nageaient, regardant la vapeur sélever dans lair froid. Peu de gens, le rêve. Si lon monte sur le plongeoir, on voit les lumières du Trocadéro. Mais Juliette sen moquait. Elle, Minette, ne fixait que son cavalier. Enfin, elle avait trouvé, enfin, lamour. Mon dieu

Du chou ? balbutia-t-elle, senroulant dans une serviette. Laisse, je rentre tard. Je… Je suis avec Élise à la piscine. Cest pour mon dos, tu comprends, on a pris un abonnement. Le chou, ce sera pour demain. Désolée, Élise mappelle. Allez, salut !

Juliette termina lappel, déglutit. Il fallait avertir Élise et si Henri appelait !

Dès quÉlise décrocha, Juliette se mit à sangloter à demi, racontant en chuchotant lhistoire de la piscine, puis sarrêta net.

Juju, jai déposé du cumin pour votre chou. Jétais au marché, jen ai pris, je suis passée. Henri a déjà mis la bouilloire, répondit calmement Élise. Du cumin, voilà répéta-t-elle comme à une enfant attardée.

Juliette mordit sa lèvre, cherchant Philippe du regard. Déjà, il jouait les haltérophiles sur le plongeoir, prêt à sauter. En bas, des jeunes filles le regardaient, minces, rieuses.

Allez, les minettes ? Un, deux, trois ! lança-t-il au-dessus de leau, bondit avec grâce, senfonça sans une éclaboussure, fît signe à Juliette. Juju, rejoins-nous ! La soirée commence à peine !

Les filles se retournaient, dévisageaient la « Juju ». Elle se sentit laide, banale, un petit ventre mou, des cuisses flasques. Elle nageait gauchement, bras et jambes écartés, une grenouille pathétique. La tristesse revenait sur son visage.

Et tandis que les « minettes » de Philippe sagitaient, cherchant à le toucher, Philippe riait, ne se troubla même pas de la disparition de Juliette. Il comprenait tout le devoir, la famille, le chou Quelle parte !

Lentrée était sombre ; la cuisine seule brillait.

Henri posa devant Juliette une poêle dœufs au plat.

Faim, après la piscine ? Mange. Tu veux un peu de jambon ? Il lui remplit une grande tasse de thé.

Juliette secoua la tête négativement. Elle nosait affronter son mari, piqua son œuf du bout de la fourchette.

Savait-il ? Que faire ? Pourquoi était-il si calme ?

Ju après un long moment, lança Henri. Élise a amené des trucs tout à lheure. Elle voulait faire du rangement mais je lai expulsée. Cest ta cuisine, pas la sienne. Elle… voilà, les sacs il montra du doigt sous la table. Elle prétend que cest à toi. Pourquoi donc ? Cest un malentendu, non ?

Juliette souleva lentement la nappe, fixa les sacs, haussa les épaules.

Voilà ce que je dis aussi, se réjouit Henri, du nimporte quoi ! Sers-moi aussi du thé. Je meurs de soif. Non, va pour un cognac. Jai envie de cognac, demanda-t-il.

Juliette bondit, cherchant la bouteille, puis sarrêta net.

Minette, entendit-elle la voix de son mari, elle se retourna brusquement pour croiser son regard. Je te dis que les miettes sur la table, nettoie-les. Colette fait encore des miettes. Il faut une éponge il conclut calmement, la dévisagea lourdement, avant de détourner le visage

Le cognac fut bu à deux. En silence, craignant de croiser les regards.

Enfin, Henri se leva, sen alla.

Élise, tu te rends compte, il est parti ! Il a pris ses affaires, posé les clefs Élise ! Juliette sanglotait au téléphone, se mirant dans la glace, contemplant ses traits déformés, laide comme jamais sa « Minette » ne lavait été, trois heures auparavant encore, éclaboussée deau avec son Philippe. Lodeur de chlore persistait dans ses cheveux, son dos était épuisé. Élise ! Comment a-t-il pu ? On nabandonne pas sa femme et sa fille !

Juliette, brusquement, se révolta, frappa du poing la table.

Justement comme un homme digne, Juju. Dautres tauraient frappée. Henri est juste parti. Note, cest son appartement. Tu oses vraiment te plaindre ? rit Élise. Je nai jamais compris pourquoi ça clochait, chez vous. Tu as tout, tu ne vois que le manque. Colette est brillante, Henri nest pas mauvais, il assure, vous partiez à la mer chaque année. Il est discret, oui ; mais il vaut mieux ça quun bavard ou fêtard. Toi, tu voulais le conte de fées ? Mais tu nas jamais, jamais un mot doux pour lui. Les hommes, cest comme des enfants, loue-les, ils feront tout ! Non, Minette, là, je ne tapprouve pas. Dors bien.

Juliette posa le mobile, prostrée sur la chaise, pleura doucement

Colette passa ses examens, partit chez des amis à la maison de campagne. Elle laissa une note à sa mère pour ne pas être dérangée.

Philippe réapparut au bout dune semaine, attendit Juliette à lentrée, surgit de la nuit.

Salut, minette ! chuchota-t-il, enfoui dans le col de son blouson. Tu mas manquée ?

Juliette lavait appelé, pour pleurer, sans réponse. Et là, le voilà

Philippe murmura-t-elle, éteinte. Pourquoi es-tu là ?

Elle chercha du regard sa voiture.

Je viens pour quon règle les comptes, minette ! il lenlaça.

Quels comptes ? Tes fou ?

Juliette prit peur, voulut retirer son bras, mais Philippe le serra plus fort, les doigts durcis.

Je tai nourrie ? Oui ! Choyée ? Aussi ! murmura-t-il sucrée à son oreille. Maintenant, jai besoin daide, chaton. De largent. Tu as lappart de ta mère, on en tirera bien 400 000 euros. Vends-le. Celui où tu vis aussi. Allez, on discute dedans, il fait froid !

Minette a poussé un cri apeuré, se débattant, mais narrivait pas à se libérer, marchant vers limmeuble sur des jambes de coton, priant que quelquun surgisse. Mais la cour était vide.

Ouvre, Minette, jai froid, la poussa Philippe vers la porte.

Juliette éclata en sanglots, tombant dans la neige, soudain Philippe la lâcha, fit un geste absurde de la tête, tomba sur le côté en gémissant.

Henri se dressait devant lui, décoiffé, furieux, sans manteau, les poings serrés.

Dégage ! Tu dégages dici, tu entends ? Sinon je te casse en deux ! il hurla, se jeta sur Philippe, que Juliette réussit à retenir.

Philippe, comprenant qui il avait en face, eut un rire mauvais « cocu », le traita-t-il du regard, mais il se tut en recevant un poing en pleine joue.

Disparais ! Je ne veux plus te croiser près de ma Juliette ! rugit Henri, ramassa son bonnet, sessuya le nez, puis tendit la main à sa femme. Rentrons. Il fait froid !…

Ce que vécurent ces deux-là, ce dont ils parlèrent cette nuit-là, seul la lune, témoin, put le comprendre, avec le vent glacial sinfiltrant par la fenêtre entrouverte. Sur la table, deux tasses de thé intactes, et la vieille horloge battait les secondes. Et puis, plus rien. Le monde sombra dans la nuit, avec ce couple décidant, à tâtons, de continuer à avancer…

Jamais plus personne nappela Juliette « Minette ». Si cela arrivait, elle frémirait et détournerait les yeux.

Philippe ne reparut plus dans sa vie. Il navait pas réussi son coup le mari avait trop de poigne.

Plus tard, entendant Juliette dans le bus parler à une amie de la vente de l’appart léguée par sa mère, du fait qu’elle était épuisée, seule, malheureuse, Philippe pensa quil pourrait laider…. Combiner « laffaire », et soigner la solitude de Juliette. Sil avait été plus adroit, Juliette lui aurait peut-être tout donné. Mais il avait été trop pressé : urgent, pressant, Jacques exigeait le remboursement de la dette brûlant les côtes. Il avait forcé le destin, quémandé. Il avait échoué. Quà cela ne tienne ! Des « minettes » esseulées, tristes, il en trouverait dautres. Il les comblerait, puis viendrait réclamer son dû.

Pour lheure, il fallut quitter lappartement de soie et de vue sur la Défense. Tant pis. Philippe sen sortirait encore à moins que Jacques nen décide autrement.

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Petit Bijou
La lettre qui n’est jamais arrivée Mamie s’installait chaque soir près de la fenêtre, bien qu’il n’y ait presque rien à regarder. Dans la cour, la nuit tombait tôt, le lampadaire sous la fenêtre s’allumait puis s’éteignait paresseusement. Sur la neige, quelques traces rares de chiens et de passants, au loin la concierge traînait sa pelle, puis tout redevenait silencieux. Sur le rebord de la fenêtre, ses lunettes à monture fine reposaient à côté d’un vieux smartphone dont la protection était fissurée. Il vibrait parfois quand le groupe familial partageait photos et messages vocaux, mais aujourd’hui il restait muet. La maison baignait dans un calme pesant. L’horloge au mur faisait entendre ses secondes plus fort qu’on ne l’aurait souhaité. Elle se leva, marcha vers la cuisine et alluma la lumière. L’ampoule diffusait une clarté jaune terne. Sur la table, un saladier de raviolis refroidis, recouvert d’une assiette. Elle les avait préparés dans la journée, au cas où quelqu’un passerait. Personne n’était venu. Assise à la table, elle prit un ravioli, le goûta et le reposa aussitôt. La pâte était devenue caoutchouteuse. Comestible, mais sans plaisir. Elle versa du thé d’une vieille théière émaillée et écouta l’eau qui tapissait le verre. Elle poussa un soupir, inattendu même pour elle. Ce soupir était lourd, comme si quelque chose s’était arraché de sa poitrine et s’était assis à côté sur le tabouret. Qu’est-ce que je me plains, pensa-t-elle. Tout le monde est en vie, Dieu merci. J’ai un toit. Et pourtant… Et pourtant les bribes des derniers échanges flottaient dans sa tête. La voix de sa fille, tendue comme une corde : — Maman, je ne peux plus continuer comme ça avec lui. Il recommence… Et celle du gendre, vaguement moqueuse : — Elle se plaint, hein ? Dis-lui que la vie n’est pas faite comme elle voudrait. Et Sasha, son petit-fils, qui lâchait un bref « ouais » au téléphone quand elle demandait des nouvelles. Et ces « ouais » faisaient le plus mal. Avant, il racontait sa vie d’école, ses amis, sans fin. Il avait grandi, certes. Mais quand même. Ils n’étaient pas bruyants devant elle, ne claquaient pas les portes. Mais entre leurs mots, il y avait une barrière invisible. Petites piques, non-dits, rancœurs que personne n’avouait. Et elle, coincée entre les deux rives, se gardait d’en dire trop, se demandant parfois si elle n’était pas responsable : si elle avait mal élevé, conseillé, ou trop gardé le silence. Elle but une gorgée de thé, se brûla, et se souvint soudain, quand Sasha était petit, du courrier qu’ils avaient rédigé ensemble au Père Noël. Il traçait ses lettres maladroites : « Apporte-moi des Lego et que papa et maman arrêtent de se disputer ». Elle en riait encore à l’époque, lui caressait la tête : « Père Noël t’écoutera ». Maintenant ce souvenir l’embarrassait, comme si elle avait menti à l’enfant. Les disputes avaient continué. Ils s’étaient juste faits plus discrets. Elle repoussa son verre, essuya machinalement la table déjà propre, puis regagna sa chambre pour allumer la lampe de bureau. La lumière éclairait un vieux bureau où elle n’écrivait plus à la main, préférant le téléphone : messages, émojis, vocaux. Mais le stylo attendait dans un pot à crayons, à côté d’un carnet quadrillé. Elle resta debout à les regarder, et pensa soudain : Et si… L’idée était absurde, enfantine, mais la réchauffa à l’intérieur. Écrire une lettre. Une vraie. Pas pour offrir. Juste pour demander. Pas aux gens, mais à quelqu’un qui ne doit rien à personne. Elle sourit à elle-même. Une vieille dame qui écrit au Père Noël, quelle folie ! Mais sa main s’empara du carnet. Assise, elle ajusta ses lunettes, prit le stylo, tourna les pages jusqu’à trouver une blanche. Elle hésita puis écrivit : « Cher Père Noël ». Sa main tremblait. Honteuse, comme si quelqu’un la voyait par-dessus son épaule. Elle jeta un œil à la pièce vide, au lit fait, à l’armoire aux portes closes. Personne. — Tant pis, murmura-t-elle, et continua : « Je sais que tu existes pour les enfants, et moi je suis vieille. Je ne demanderai ni manteau ni télévision ni autres choses. J’ai tout ce qu’il me faut. Je veux juste une chose : que la paix règne dans notre famille. Que ma fille et mon gendre cessent de se quereller, que mon petit-fils ne se taise plus comme un étranger. Qu’on puisse s’asseoir tous autour de la table sans avoir peur qu’un mot de travers fasse tout exploser. Je sais que les gens sont responsables, que tu n’y es pour rien. Mais si tu pouvais juste aider, un peu. Je n’ai probablement pas le droit de te demander ça, mais je t’en prie tout de même. Si tu peux, fais en sorte qu’on s’écoute les uns les autres. Respectueusement, mamie Nini.» Elle relut son texte. Les mots lui semblaient naïfs et bancals, comme des dessins d’enfant. Mais elle ne les corrigea pas. Elle se sentait plus légère, comme si elle avait parlé à quelqu’un. Le papier crissait sous ses doigts. Elle le plia soigneusement, encore une fois, et resta là, le feuillet dans la main, incertaine de la suite. Où le mettre ? Par la fenêtre ? Dans la boîte aux lettres ? Ridicule. Elle se leva, prit son sac dans le couloir. Demain elle avait prévu d’aller aux courses et à la Poste, régler les charges. Elle décida : Je mettrai la lettre dans la boîte à lettres du Père Noël, il y en a partout en ce moment. Tout de suite, elle se sentit moins embarrassée. Elle ne serait pas la seule, alors. Elle glissa la lettre dans la poche de son sac, près du passeport et des factures, et éteignit la lumière. L’horloge continuait à tictaquer. Elle s’endormit, bercée par la tranquillité. Le lendemain, elle sortit plus tôt. Dehors, la neige crissait, la glace rendait la marche prudente. Devant l’immeuble, une voisine promenait son chien, échangea deux mots avec elle. À la Poste, la file était longue. Elle patienta, sortit ses factures, la lettre pliée. Il n’y avait pas de boîte pour le Père Noël, juste les boîtes classiques et une vitrine de timbres. Déçue. Eh bien, pensa-t-elle, idée folle. Elle aurait pu jeter la lettre à la poubelle, mais ne s’y résolut pas. Elle la remit dans son sac, régla ses factures et quitta la Poste. Devant, un kiosque proposait jouets et déco festive. Une boîte en carton affichait « Lettres au Père Noël ». Mais la vendeuse était en train de démonter l’étiquette : — C’est fini, c’était le dernier jour hier. Maintenant trop tard, ils ne la liront plus. Nini hocha la tête, pas si pressée. Elle remercia poliment, sans raison, et rentra chez elle. La lettre restait dans sa poche, comme un petit secret impossible à oublier ni à jeter. Rentrée, elle accrocha son manteau, posa le sac sur un tabouret. Le téléphone vibra : message de sa fille. « Salut maman, on passe te voir ce week-end, ok ? Sasha veut te parler de ses devoirs, tu as des vieux livres ? » Son cœur se serra, puis se desserra. Ils viendront. Tout n’est pas perdu. Elle répondit : « Bien sûr, venez. Je vous attends. » Puis elle rangea les courses, mit du bouillon à chauffer. La lettre resta dans la poche du sac, oubliée sur son tabouret. Le samedi soir, des pas s’élevèrent dans la cage d’escalier, la porte d’entrée claqua. Nini regarda dans l’œilleton, reconnut les silhouettes : sa fille avec un sac, son gendre avec une boîte, Sasha avec son sac en bandoulière, grandi, maigre, cheveux dépassant sous le bonnet. — Bonjour mamie, dit-il en entrant, s’inclinant maladroitement pour embrasser sa joue. — Entrez, entrez, s’agita-t-elle, j’ai préparé des chaussons pour vous. Le couloir se remplit vite, l’odeur de neige, de sucré venu de leur sac, le gendre râlant sur la saleté de la cage d’escalier, Sasha enlevant ses baskets, bousculant le porte-manteau. — Maman, on ne reste pas longtemps, dit sa fille en posant le sac. Demain on va chez ses parents, tu te souviens ? — Oui, oui, je sais, acquiesça Nini. Venez sur la cuisine, j’ai préparé une soupe. Ils s’installèrent autour de la table, pas très bien rangés. Le gendre près de la fenêtre, la fille près de lui, Sasha en face de Nini. On servait la soupe en silence, les cuillères tintaient. Puis la conversation démarra sur le travail, les bouchons, les prix… Les mots étaient calmes, mais en profondeur, on sentait un courant invisible. — Sasha, tu voulais demander pour l’histoire, intervint sa mère une fois les assiettes finies. — Ah oui, répondit-il, comme réveillé. Mamie, tu as des livres sur l’histoire, la guerre ? Mon prof a dit qu’on pouvait lire autre chose que nos manuels. — Bien sûr ! s’exclama Nini. Sur ma bibliothèque, j’ai toute une série. Viens voir. Ils partirent tous deux en chambre. Nini alluma la lampe de bureau, fouilla la bibliothèque à la recherche des vieux ouvrages. — Regarde, dit-elle en déplacant les livres. Ici sur le siège, là sur les résistants, des mémoires… Tu cherches quoi exactement ? — Je sais pas, répondit Sasha, ce qui est vivant, pas ennuyeux. Debout près d’elle, tête penchée, Nini voyait en lui le petit garçon qu’elle installait jadis sur ses genoux. Dans ses yeux, l’intérêt brillait à nouveau. — Prends celui-là, dit-elle, tendant un livre jauni. C’est bien écrit, je l’ai lu jeune. — Merci mamie. Ils parlèrent encore de l’école, du prof « plutôt cool mais parfois lourd ». Nini écoutait, questionnait. Heureuse qu’il discute enfin. Sa fille passa la tête dans la chambre : — Sasha, on repart dans une demi-heure, prépare-toi. — Ouais, répondit-il, rangea le livre et rejoignit le couloir. En partant, le couloir reprit sa chaleur chaotique. Sacs, vestes, écharpes, consignes : « appelle », « n’oublie pas »… Nini les accompagna jusqu’à la porte, resta debout tant que l’ascenseur n’était pas refermé. Le silence retomba aussitôt. Elle retourna à la cuisine, commença à ranger la table. Son sac attendait au coin, la lettre dans sa poche. Machinalement, elle l’effleura, faillit la sortir et la déchirer, puis la glissa plus loin, ferma la fermeture. Elle ignorait qu’en rangeant son sac, Sasha l’avait touché du pied, dévoilant le coin de la lettre. Il l’avait replacée, vu l’adresse « Cher Père Noël » et s’était figé. Il ne l’avait pas prise alors : trop de mouvement, adultes partout. Mais cette phrase le hantait comme une lueur. Le soir, après avoir rangé la bibliothèque, chez lui, il repensa à ce moment en découvrant le livre dans son sac. L’idée que sa grand-mère adulte écrivait au Père Noël le fit sourire, puis triste. Le lendemain, les visites à d’autres familles suivirent, salades, discussions d’adultes, téléphone… Mais la lettre flottait en arrière-plan. Quelques jours plus tard, rentrant de classe, il écrivit à sa mamie : « Mamie, je viens te voir, ok ? Pour l’histoire, j’ai encore des trucs ». Elle répondit vite : « Bien sûr, viens ». Il se présenta chez elle après les cours, sac sur le dos, écouteurs aux oreilles. L’odeur de chou et de savon flottait dans la cage d’escalier. La porte s’ouvrit presque instantanément. — Entres, Sasha, mets-toi à l’aise. J’ai fait des crêpes, dit-elle en s’éclipsant. En enlevant son manteau, il déposa son sac sur le même tabouret où était resté le sien. Le sac était entrouvert, laissant entrevoir le coin blanc de la lettre. Il sentit un pincement. Tandis que Nini s’affairait en cuisine, il s’assit, fit mine de lacer ses chaussures, et prit la lettre. Son cœur battait fort. Il savait qu’il n’était pas honnête, mais n’arrêta pas. Il glissa la lettre dans la poche de son sweat, se leva et rejoignit la cuisine. — Oh, des crêpes ! fit-il, comme de rien. Ils discutèrent du lycée, du temps, des vacances à venir. Mamie veillait sur lui, demandait s’il avait chaud, s’il fallait réparer ses chaussures. Il plaisantait. Ils feuilletèrent ensemble les livres, puis il partit, comme d’habitude, pour ne pas éveiller de soupçons. Chez lui, dans sa chambre, il déplia la lettre, la posa sur ses genoux. Le papier était froissé, les coins abîmés. L’écriture, élégante, un peu tremblée. Il lut. Au début, il se sentit mal à l’aise, spectateur clandestin. Puis plus gêné en lisant « que le petit-fils ne se taise plus comme un étranger ». Il s’arrêta, relut. Il se rappela ses réponses brèves, ses esquives, non par manque d’amour, juste par fatigue, manque de temps, distractions. Pour elle, pourtant, ces silences voulaient dire autre chose… Il termina la lettre. La paix, la table, l’écoute mutuelle. Étrangement, un élan de tendresse le saisit envers sa grand-mère, comme l’envie de courir l’embrasser en lui disant que tout irait bien. Puis il eut honte de sa propre emphase. Il s’allongea, leva les yeux au plafond. La lettre formait une tache blanche sur la couverture sombre. Que faire ? Dire à sa mère ? À son père ? Ils riraient, s’énerveraient, se disputeraient peut‑être. Redonner la lettre à mamie, prétendre l’avoir trouvée ? Elle comprendrait qu’il l’a lue. Malaise des deux côtés. Friable, il laissa la lettre dans son tiroir, agitée dans sa tête. Le lendemain, à la récré, il raconta à un copain avoir trouvé une lettre de mamie au Père Noël. Le copain rit : — Trop drôle ! Mon papy ne croit qu’à sa retraite. — Ce n’est pas drôle, répliqua Sasha, surpris de sa propre sévérité. Son pote haussa les épaules, changea de sujet. Sasha se sentit seul avec son étrange fardeau. Le soir, il composa le numéro de mamie, raccrocha avant la tonalité. Il zieuta le chat familial – photos de salades, blagues sur les bouchons, invitation à la fête du bureau. Rien de profond. Il écrivit : « Maman, et si on fêtait le Nouvel An chez mamie Nini ? » puis effaça aussitôt. Il imagina la réponse : « Tu plaisantes ? On s’est déjà arrangés avec les parents de papa. » Dispute, lourdeur. Il se saisit de la lettre, la relut. Les mots sur une table commune, sur l’écoute. Alors, il eut une idée effrayante et amusante à la fois. Pas le Nouvel An. Juste un dîner. Sans prétexte. Enfin, presque. Il vint trouver sa mère, installée sur le canapé devant son ordinateur. — Maman, lança-t-il, j’ai pensé… si on allait chez mamie. Genre… dîner tous ensemble. Elle leva les yeux, plissa le front. — On y va déjà. — Non, enfin… pour de vrai. Pas juste une heure, mais vraiment. S’asseoir, manger, parler. Je peux aider à cuisiner. Sa mère sourit. — Toi ? Cuisiner ? Ça me surprend ! Mais on manque de temps. Papa rentre tard, j’ai le rapport à finir… — On peut faire ça le week-end, insista-t-il. Samedi, par exemple. De toute façon, on reste à la maison. Elle poussa un long soupir. — Sasha, je ne sais pas. Ton père va râler, il veut se reposer. Et puis… — Maman, coupa-t-il, elle est seule là-bas. Tu l’as déjà dit toi-même. Juste une fois. On peut bien essayer. Il fut surpris de sa propre détermination. Sa mère le regarda avec une attention nouvelle. — D’accord, céda-t-elle. Je lui en parlerai. Mais je ne promets rien. Il acquiesça, les oreilles rouges. Ce n’était rien de glorieux, juste un petit pas. Le soir, il entendit sa mère discuter avec son père dans la cuisine. — Il demande, expliquait-elle. Tu te rends compte, c’est lui qui propose. — Et qu’est-ce qu’on va faire là-bas, maugréa le père. Encore des conversations sur la santé, la retraite… — Elle est seule, répondit la mère doucement. Et tu vois, Sasha y tient. Un silence s’installa, suivi d’un souffle résigné. — Bon, samedi on ira. Sasha regagna sa chambre, avec la satisfaction d’une mini-victoire. Mais le vrai défi restait à venir — avec mamie. Le lendemain il l’appela. — Mamie, coucou. On… on passe samedi. Genre… dîner. J’ai pensé venir plus tôt pour cuisiner avec toi. Un silence bref au téléphone. — Mais oui, viens, que veux-tu préparer ? — Je sais pas… tout ce que tu veux. Je peux couper la salade, peler des patates. — La salade, tu n’as jamais touchée, s’amusa-t-elle. On t’ll’apprendra. Samedi, il vint plus tôt, avec deux sacs de courses achetés avec sa mère. — Bigre, lança mamie en apercevant les sacs, on va nourrir tout le quartier ? — C’est bien, répondit-il. Tant pis si ça reste. Ils épluchèrent les pommes de terre, coupèrent les légumes ensemble. Nini corrigeait sa tenue de couteau. — Attention, mets tes doigts, tu vas te couper. — Ça va, grommela-t-il, obéissant tout de même. Ça sentait l’oignon frit et la viande. La radio jouait doucement au fond. Dehors, le jardin s’assombrissait, quelques passants filaient. — Mamie, dit-il soudain en coupant son concombre. Tu crois au Père Noël ? Elle sursauta si fort que sa cuillère heurta la poêle. Le silence envahit la cuisine. — Pourquoi tu me demandes ça ? questionna-t-elle, prudente. Il haussa les épaules. — Rien. On en parlait à l’école. Elle remua la viande, éteignit le feu, se tourna vers lui. Ses yeux montraient de l’inquiétude. — Enfant, j’y croyais. Puis… je ne sais plus. Peut-être qu’il existe… différemment. Pourquoi ? — Non, rien, répondit-il vite. Ça serait marrant qu’il existe. Ils se turent un moment. Elle retourna à sa recette, lui à son planche. Ça tremblait en lui. Il n’osa pas avouer qu’il avait trouvé la lettre. Mais quelque chose avait bougé : c’était dit, sans l’être. Le soir, les parents arrivèrent. Son père fatigué, moins bougon que d’habitude. Sa mère apporta une tarte maison. — Eh bien, lança le père devant la table dressée, on dirait bien qu’on a invité tout le quartier. — C’est votre fils, plaisanta Nini. Il a tout fait. — Toi ? Vraiment ? s’étonna le père. Sacré garçon. — Bah, rétorqua Sasha, pas trop dur. Ils s’installèrent. Un peu gênés au début, les mots étaient choisis. La nourriture facilita le rapprochement. Les souvenirs farfelus revinrent : petite fille perdue au supermarché, collègues du père, histoires marrantes. Nini riait, discrètement. Sasha observait, pensant à la lettre. Il lui semblait qu’un dialogue secret transparaissait entre les silences, tel que sollicité dans la lettre : s’écouter enfin. Au moment du thé, sa mère dit : — Désolée, maman, d’être si peu là. On court tout le temps. Ce n’était pas une excuse, mais une confession. Nini baissa les yeux, caressa la soucoupe. — Je comprends, répondit-elle doucement. Vous avez vos vies. Je ne vous en veux pas. Sasha sentit une piqûre. Il savait qu’elle en voulait un peu, malgré ses mots. Mais dans sa voix : aucune accusation, juste le désir de ne pas gêner. — De toute façon, intervint-il spontanément, on pourrait venir… hors des jours de fête. Ses parents le regardèrent, étonnés. Il rougit, insista : — Comme aujourd’hui… c’est bien, non ? Le père acquiesça, cette fois sans ironie. — Oui, c’est bien. La mère approuva : — On va essayer, promit-elle, avec cette sincérité d’essayer pour de vrai. Ils bavardèrent encore. Les lycées, les études, les cours en ligne. Nini suivait tant bien que mal. Au moment du départ, dans l’entrée, tout était bousculé. Vestes, gants, consignes. Le père aida à ranger une casserole, la mère nettoya la table. — La prochaine fois, proposa la mère, tu nous invites à nouveau, d’accord ? — Avec plaisir, dit Nini. Je ne demande que ça. Sasha s’attarda devant la chambre, contempla le carnet et le stylo. La lettre était chez lui, soigneusement pliée. Il savait depuis longtemps qu’il ne la rendrait pas : trop de choses dites pour le laisser à nouveau traîner dans le sac de mamie. — Mamie, murmura-t-il, si tu veux… qu’on change quelque chose… dis-le nous. Pas besoin d’écrire à personne. Dis-nous seulement. Elle le regarda, surprise, puis tendrement. — D’accord, dit-elle. Si j’y pense, je le dirai. Il hocha la tête et partit. La porte se referma, l’ascenseur descendit. Nini resta dans le calme. Elle regagna la cuisine, s’assit. Sur la table, assiettes, tasses, miettes de tarte. L’odeur de viande et de thé flottait encore. Elle passa la main sur la nappe pour ramasser les restes. Une drôle de sensation la traversa. Pas de joie euphorique, juste un air frais comme une fenêtre qu’on aurait entrouverte. Les conflits n’avaient pas disparu. Sa fille et son gendre se disputeraient encore, Sasha avait ses mystères. Mais ce soir, autour de cette table, ils s’étaient rapprochés. Elle pensa à sa lettre. Elle ignorait ce qu’elle était devenue — dans le sac, oubliée, perdue, ou retrouvée. Elle se rendit compte que cela comptait moins maintenant. Elle se leva, s’approcha de la fenêtre. Sous le lampadaire, des enfants jouaient dans la neige, un garçon en bonnet rouge riait, son éclat montant jusqu’au troisième étage. Nini colla son front contre la vitre, esquissa un sourire, presque imperceptible. Comme une réponse à un signe lointain mais compréhensible. Dans la poche de la veste de Sasha, la lettre restait, parfois dépliée et relue. Non plus comme une demande au Père Noël, mais comme un rappel de ce que veut vraiment celle qui prépare la soupe et attend un appel. Il ne raconta à personne ce qu’il avait trouvé. Mais quand sa mère dit, fatiguée, qu’elle ne viendrait pas chez mamie, il répondit calmement : — J’irai alors tout seul. Et il y alla. Pas pour une fête, ni un prétexte. Juste comme ça. Ce n’était pas un miracle. Juste un pas de plus vers cette paix que quelqu’un, un jour, avait couchée sur des carreaux de papier. Quand il sonna, Nini ouvrit, surprise mais sans question. — Entre, Sasha. Je venais juste de lancer la bouilloire. Et c’était amplement suffisant pour que l’appartement retrouve un peu de chaleur.