Pendant 35 ans, j’ai été présidente de la Commission des droits et de l’autonomie des personnes handicapées (CDAPH) et j’ai rigoureusement retiré le statut de handicapé à ceux qui pouvaient travailler. Je me suis toujours fièrement investie pour préserver les finances publiques.

Pendant trente-cinq ans, jai été présidente de la CDAPH dans une grande préfecture. Mon travail ? Refuser lallocation pour handicap à tous ceux qui, selon moi, pouvaient encore travailler. Jétais fière déconomiser largent public. Mais le jour où mon propre mari a été terrassé par un AVC, et que mes anciens collègues lui ont refusé des protections avec un sourire, sous prétexte quil bouge encore la main !, jai compris que javais passé ma vie à défendre un système qui méprise la vieillesse et la faiblesse.

En France, il ne suffit pas dêtre handicapé pour être reconnu comme tel il faut le justifier, batailler, prouver que lon nest plus quune ombre de soi-même. Jétais ce mur contre lequel tant de destins se sont brisés.

Je mappelle Françoise Lefèvre. Jai soixante-huit ans. Jusquà lan dernier, je dirigeais la CDAPH, la commission départementale des droits et de lautonomie des personnes handicapées, à Dijon. Par mon bureau ont défilé des milliers de gens : amputés, malvoyants, cancéreux, diabétiques.

On mappelait la dame de fer. Je connaissais toutes les failles, toutes les astuces, tous les cas de simulation. Je savais reconnaître ceux qui voulaient juste la carte dinvalidité pour la réduction sur la facture d’électricité ou quelques euros de plus par mois.

La consigne venue den haut était claire, même si elle na jamais été formulée explicitement : faire des économies. Moins il y a dallocataires, plus les directeurs reçoivent de primes.

Jai retiré les allocations à ceux à qui il manquait une main. Je leur disais, les yeux dans les yeux :
Vous avez lautre main. Vous pouvez être standardiste, ou gardien dimmeuble. LÉtat ne vous doit rien de plus. Je vous mets en catégorie 3, apte au travail. Suivant !

Je refusais aux mères denfants atteints dinfirmité motrice cérébrale des fauteuils roulants performants venus dAllemagne ou de Suisse, leur prescrivant à la place des modèles français bon marché, qui faisaient hurler les petits de douleur. Je rétorquais :
Les normes sont respectées. Le matériel français nest pas pire. Il faut sadapter.

Je dormais tranquille. Je me voyais en serviteur loyal de lÉtat, bouclier contre les profiteurs. Mon salaire était confortable, javais la considération de mes supérieurs, une voiture de fonction et une maison charmante près du centre-ville.

Tout a basculé le jour où le malheur a franchi le seuil de ma porte.

Un choc, brutal.

Mon mari, Claude, avait soixante-neuf ans. Un homme solide, toujours de bonne humeur, ingénieur toute sa vie à lusine Peugeot. On rêvait de la retraite, dune petite maison en Provence, de jouer avec nos petits-enfants.

Tout sest arrêté net, un matin de juillet ensoleillé, à la maison de campagne. Accident vasculaire cérébral massif.

Aux urgences, le médecin a baissé les yeux.
Madame Lefèvre, vous êtes médecin, vous comprenez Hémiplégie complète à droite. La parole est perdue, la déglutition est compromise. Il survivra, mais le handicap sera important.

Je suis rentrée à la maison avec Claude après un mois dhôpital. Mon homme, fort et fier, était désormais un enfant prisonnier dun grand corps. Il restait allongé, lœil figé au plafond, de la bave au coin des lèvres.

Lenfer alors a commencé, comme tant de femmes le connaissent. Retourner Claude toutes les deux heures pour éviter les escarres. Changer ses protections. Le nourrir à la seringue de purées. Jai perdu dix kilos en deux mois, détruit mon dos, oublié ce que voulait dire dormir plus de trois heures daffilée.

Largent venait à manquer terriblement. La pension de Claude partait dans le paiement de laide-soignante quand je travaillais, et dans les médicaments. Il nous fallait absolument la reconnaissance en catégorie 1, ainsi quun plan personnalisé de compensation, pour bénéficier enfin de la prise en charge des protections, dun matelas anti-escarre, et dun lit médicalisé.

Jai rassemblé les dossiers et, pour la première fois, je suis passée de lautre côté de la table. Dans ma propre commission.

Cest mon ancienne adjointe, Hélène, que javais encouragée à la rigueur, qui dirigeait la séance.

Jai fait entrer Claude dans un vieux fauteuil roulant de location.
Hélène nous a regardés par-dessus ses lunettes. Dans ses yeux, pas la moindre compassion : le même regard glacé de caisse enregistreuse que javais moi-même depuis trente-cinq ans.

Elle a demandé à Claude de lever le bras gauche, le sain. Il la soulevé tremblant.
Eh bien Françoise, a-t-elle conclu joyeusement. Vous voyez, il y a du progrès ! Le côté gauche bouge, les réflexes sont encore là.

Hélène, il ne parle plus ! Il fait dans ses protections ! Il commence à avoir des escarres, il nous faut la catégorie 1 et le matelas !

Soupir dHélène, sourire condescendant. Comme jai pu sourire, jadis.
Vous connaissez la procédure. La catégorie 1, cest uniquement quand toute autonomie a totalement disparu. Or, Claude peut porter la cuillère à la bouche de la main gauche. Il conserve un semblant dautonomie. Ce sera la catégorie 2.

Et pour les protections ? Il en faut cinq par jour, cest impossible avec notre retraite !
Les normes de la Sécurité sociale, Françoise, sont à trois par jour pour la catégorie 2. Le matelas, ce nest pas encore prévu. Il fallait mobiliser le patient régulièrement. Le budget nest pas extensible, tu me las appris toi-même. Suivant !

Le retour de bâton.

Jai poussé le fauteuil de Claude dans le couloir.

Là, assis sur les bancs, des dizaines de personnes. Des vieux avec leur canne, des femmes chauves après les chimios, des mères avec leurs enfants en fauteuil. Ils patientaient dans cette salle sombre, vaste, juste pour prouver à des dames impeccablement coiffées en blouse blanche quils souffraient, eux aussi. Quils voulaient vivre.

Je les ai regardés. Ils sont tous remontés à la surface de ma mémoire.

Jai revu ce vieux dAlgérie, amputé, à qui javais refusé une prothèse allemande, parce quà votre âge, le modèle français suffira pour vous déplacer chez vous. Il avait pleuré dans mon bureau.

Jai repensé à cette femme au quatrième stade dun cancer du sein, à qui javais donné la catégorie 2 en lui affirmant la couture à domicile, cest possible, on soigne bien le cancer aujourdhui. Elle est morte deux mois plus tard.

Jai compris que toutes ces années, je ne faisais pas déconomies. Jenlevais aux vieillards leur dignité. Jétais une pièce de cette machine cruelle qui fait croire aux malades quils doivent se sentir coupables de leur maladie.

Et la machine, à présent, me broyait à mon tour.

Je me suis accroupie devant le fauteuil de Claude. Mon mari, mon Claude si solide, qui autrefois me soulevait dans ses bras, était là, avec la bave sur le menton. Il ne pouvait rien dire, mais son œil encore vif me fixait, et une larme unique, amère, a roulé sur sa joue. Il avait compris. Il savait quil était devenu un poids mort, inutilisable. Sa vie, ses cotisations pendant quarante ans, ne valaient pas même une couche supplémentaire.

Pardonne-moi, mon Claude, ai-je sangloté, la tête posée sur ses genoux, au beau milieu de ce funèbre couloir pardonnez-moi tous. Seigneur, pardonne-moi.

Le lendemain, jai donné ma démission. Jai renoncé à la pension de fonctionnaire, et je suis partie en faisant du bruit.

Jai vendu notre voiture pour acheter à Claude un vrai lit médicalisé et un matelas allemand haut de gamme. Jachète moi-même ses protections.

Mais jai aussi tenté de réparer.

Désormais, je travaille bénévolement. Je suis devenue une sorte davocate pour les personnes handicapées.

Chaque jour, jaccompagne des personnes âgées ou des familles devant ces commissions impitoyables. Je connais tous les textes, toutes les stratégies, tous les petits arrangements de la Sécurité sociale.

Quand une dame de fer veut refuser des protections à une grand-mère paralysée, je pose les textes de loi sur la table et menace dappeler le Défenseur des droits. Jobtiens des fauteuils, des médicaments, des séjours adaptés. Jutilise leurs propres règles contre eux.

Claude ne sest jamais relevé. Les médecins disent quil ne lui reste sûrement plus beaucoup de temps.

Mais chaque fois que jarrache une reconnaissance en catégorie 1 pour un autre grand-père paralysé, je rentre, massieds auprès de mon mari, prends sa main chaude et flasque et lui dis :
Nous en avons sauvé un aujourd’hui, Claude.

Et il me semble quil sourit.

Notre société reste cruelle envers la vieillesse et la maladie. Un jour viendra où chacun de nous entendra sonner ce glas. Ni statut, ni relations ne vous protègent contre lAVC ou le cancer.

Si aujourdhui vous refusez la compassion à plus faible que vous, nayez pas détonnement le jour où le système vous écrasera de la même indifférence.

Avez-vous déjà été confronté à cette froideur administrative en demandant une reconnaissance dinvalidité ? Pourquoi, à votre avis, le pouvoir même minime corrompt-il si vite les gens, ou bien est-ce la machine qui les rend inhumains ?

Rate article
Add a comment

;-) :| :x :twisted: :smile: :shock: :sad: :roll: :razz: :oops: :o :mrgreen: :lol: :idea: :grin: :evil: :cry: :cool: :arrow: :???: :?: :!:

4 × four =

Pendant 35 ans, j’ai été présidente de la Commission des droits et de l’autonomie des personnes handicapées (CDAPH) et j’ai rigoureusement retiré le statut de handicapé à ceux qui pouvaient travailler. Je me suis toujours fièrement investie pour préserver les finances publiques.
Le miracle a eu lieu Tania sort de la maternité avec son fils. Aucun miracle ne s’est produit : ses parents ne sont pas venus l’accueillir. Le soleil printanier brillait, elle resserra sur elle sa veste devenue trop grande, prit son sac de vêtements et de papiers d’une main, ajusta son bébé de l’autre, et se mit en route. Elle ignorait où aller. Ses parents avaient catégoriquement refusé qu’elle ramène l’enfant à la maison, sa mère exigeait qu’elle l’abandonne. Mais Tania, elle-même pupille de l’État — sa mère l’avait laissée à l’Assistance Publique —, s’était jurée de ne jamais faire subir cela à son propre enfant, quoi qu’il en coûte. Elle avait grandi dans une famille d’accueil, papa et maman s’étaient bien occupés d’elle, presque comme de leur propre fille. Ils l’avaient un peu gâtée, pas vraiment rendue autonome, et ils n’avaient jamais roulé sur l’or ; souvent malades. Bien sûr, c’est sa faute si son fils n’a pas de père, elle le comprend à présent. Il semblait pourtant sérieux, prêt même à la présenter à ses parents… mais quand Tania lui révéla sa grossesse, il déclara ne pas être prêt à changer des couches. Il partit, ne répondit plus au téléphone, probablement l’avait-il bloquée. Tania soupira : — Personne n’est prêt, ni le papa, ni mes parents. Moi, en tout cas, je suis prête à assumer mon fils. Elle s’assit sur un banc pour profiter du soleil. Où aller ? On dit qu’il existe des foyers pour les mamans comme elle, mais Tania n’avait pas osé en demander l’adresse, espérant naïvement que ses parents changeraient d’avis et viendraient la chercher. Mais ils ne sont jamais venus. Elle décida de mettre son plan à exécution : partir dans un village de province chez une vieille dame qu’elle connaissait à peine, espérant y trouver refuge. Elle l’aiderait au jardin, vivrait des allocations, et chercherait ensuite du travail. Elle était sûre, ça finirait par sourire. Tout cela, il fallait maintenant l’organiser — déjà, vérifier sur son vieux smartphone quel bus partait vers la campagne. Après tout, les grands-mères sont en général des anges, la sienne le serait peut-être aussi. Elle resserra le petit contre elle, sortit son téléphone, et faillit se faire renverser en traversant. Le conducteur, un homme grand aux cheveux gris, descendit de voiture et se mit à crier qu’elle faisait n’importe quoi et qu’elle finirait par tuer quelqu’un, l’enfant ou elle-même, et que lui, finirait par se retrouver en prison. Tania, effrayée, fondit en larmes, réveillant son bébé qui se mit lui aussi à pleurer. L’homme, la voyant ainsi, lui demanda où elle allait avec son nourrisson. En sanglotant, elle répondit qu’elle n’en savait rien. Il dit alors : — Montez dans la voiture. Venez avec moi, vous vous reposerez et on verra ensuite ce qu’on peut faire. Ne restez pas là, votre bébé a besoin de calme. Ah, moi c’est Monsieur Constant. Et vous ? — Tania. — Allez, montez, je vous aide. Il la conduisit chez lui, un grand appartement parisien de trois pièces, et lui proposa une chambre pour qu’elle nourrisse son enfant. Ne pouvant changer le bébé — elle n’avait plus rien — Tania demanda à M. Constant d’acheter des couches, lui confiant ce qui lui restait d’argent. Mais il refusa net de prendre son argent, affirmant qu’il n’avait personne d’autre sur qui dépenser son salaire. Il monta rapidement chez sa voisine, médecin, qui était justement chez elle ce jour-là. Après un appel, elle établit la liste de tout le nécessaire et la donna à M. Constant. Quand il rentra, il trouva Tania endormie, épuisée, assise sur le lit, son bébé réveillé gigotant à côté. Après s’être lavé les mains, il prit l’enfant pour que la jeune mère puisse se reposer un peu. À peine eut-il fermé la porte que Tania se réveilla, paniquée de ne plus voir son enfant. M. Constant revint aussitôt, bébé dans les bras : — Allons, ne vous inquiétez pas, je voulais juste que vous puissiez dormir un peu. Il lui montra tout ce qu’il avait acheté et lui proposa un change. — Ma voisine, médecin, viendra plus tard vous expliquer les soins nécessaires au bébé, et elle appellera un pédiatre demain. Il ajouta ensuite : — Pas de village et pas de grand-mère à aller chercher. Restez ici, il y a de la place. Je suis veuf, pas d’enfants ni de petits-enfants. Je touche une retraite, je continue à travailler, la solitude me pèse énormément. Cela me ferait plaisir de vous accueillir, vous et le petit. — Vous avez eu des enfants ? — Oui, Tania. J’ai eu un fils — je travaillais sur des chantiers à l’étranger, absent six mois sur douze. Mon fils faisait ses études, il aimait une fille. Avant sa dernière année, ils voulaient se marier car elle était enceinte. Ils m’attendaient pour fêter ça, mais un accident de moto a tout brisé. Il est mort juste avant mon retour ; je suis arrivé pour l’enterrement. Sa mère, ma femme, est tombée gravement malade après ça. J’ai perdu de vue la jeune fille, même si j’ai encore une photo d’elle, et je savais qu’elle allait avoir un bébé de mon fils. J’ai tout cherché, en vain. Alors restez ici, Tania. Au moins je connaîtrai la joie d’avoir une famille sur mes vieux jours. D’ailleurs, comment s’appelle votre fils ? — Je ne sais pas pourquoi, mais je voulais l’appeler Sacha. C’est un prénom que j’aime, même si ce n’est pas très courant. — Sacha ?! Tania, c’était le prénom de mon fils ! Je ne t’avais pas dit comment il s’appelait… Tu rends un vieux monsieur bien heureux. Alors, tu restes ? — Avec plaisir. J’ai été adoptée, mes parents adoptifs n’ont pas voulu de mon fils, c’est pour ça qu’ils ne sont pas venus me chercher à la maternité et que je n’ai nulle part où aller. Mais grâce à eux, j’ai pu faire des études, j’ai eu une bonne vie… Sinon, j’aurais eu droit à un appartement de l’Assistance Publique. Ma mère m’a abandonnée à la porte de la DDASS, ne laissant qu’une petite chaîne et un médaillon sur ma couverture. — Va t’habiller mieux, j’ai acheté des vêtements aussi pour toi. Ensuite, on s’occupe du bébé. La baignoire a été récurée, la voisine montrera le bain. Et il faut que tu manges bien, pour avoir du lait. Quand Tania ressortit, changée, M. Constant aperçut la chaîne autour de son cou. Il lui demanda si c’était celle que sa mère avait laissée. Oui, c’était bien celle-là, répondit Tania, lui montrant le médaillon. En le voyant, l’homme blêmit, vacilla — Tania eut juste le temps de le soutenir. Puis il se ressaisit et voulut examiner le médaillon. — Tu sais qu’il s’ouvre, ce médaillon ? Tania lui répondit que non, il n’y avait aucune fermeture. Alors il lui montra le mécanisme secret : le médaillon s’ouvrait en deux. Dedans, une mèche de cheveux. — Ce sont les cheveux de mon fils, c’est moi qui les ai mis là. Tu es donc ma petite-fille ? Le destin ne nous a pas réunis pour rien ! — On fait quand même un test, pour que vous soyez sûr d’être mon grand-père ? — Pas besoin ! Tu es ma petite-fille, et c’est bien ton fils mon arrière-petit-fils. On n’en parle plus ! Tu ressembles à mon fils, je m’en rends compte maintenant. J’ai même une photo de ta mère. Tu veux voir tes parents ? Auteur : Sophie Caron