Les collègues et amies de Svetlana lui enviaient sa réussite : elle avait séduit un homme mûr, aisé et influent. André, son aîné de quinze ans, dirigeait l’entreprise où elle travaillait.

Les collègues et amies de Chantal ne cachaient pas leur jalousie : elle avait su attirer lattention dun homme mûr et aisé. Pierre avait quinze ans de plus quelle et dirigeait lentreprise où elle travaillait.
Elle vient à peine darriver, et la voilà déjà fiancée ! chuchotaient-on dans le dos de Chantal.
Passer de rien à tout du jour au lendemain, tu parles
Cest bien la France ça, sindignait une autre.

Il faut dire que Chantal navait jamais souhaité ébruiter sa relation avec le patron. Ils sétaient rencontrés bien avant quelle ne rejoigne la société. À vrai dire, elle ignorait même que Pierre était directeur de lentreprise quand elle sétait rendue à lentretien dembauche, acceptant le poste sans imaginer quil y avait lombre dune faveur. Pierre jurait nêtre intervenu en rien, disant que la responsable des ressources humaines avait choisi Chantal pour ses solides références.

Mais tout secret finit par être éventé. Rapidement, leur romance devint le sujet préféré des cancans, chacun y allant de sa petite remarque sur le veuf fortuné et la jeune beauté.

Chantal navait jamais joué de ses charmes et était persuadée davoir mérité sa place. Les mauvaises langues pensaient autrement.
Deux ans après la disparition tragique de Camille, Pierre pense déjà au mariage !
Camille, première épouse de Pierre et ancienne propriétaire de la société, était décédée accidentellement, laissant à Pierre la direction et la fortune familiale.
Dabord accablé par le deuil, il était devenu un fiancé très en vue, attisant dautant plus les envies.

Quel homme fidèle comme un vieux cygne, soupiraient-elles, les yeux brillants.

Pourtant, Pierre nétait ni un charmeur, ni un Apollon ; sa fortune attirait davantage que son charisme. Mais Chantal, elle, avait sincèrement aimé Pierre bien avant dimaginer sa situation.

Une rencontre banale : il lui avait abîmé un collant et griffé ses escarpins en daim en heurtant ses jambes avec son chariot à la caisse du Monoprix et lui avait fait la morale, laccusant davoir doublé la file.

Mais Chantal lui avait si bien répondu qu’il en resta bouche bée, sexcusant aussitôt et lui payant ses courses. Il la suivit, traversant la galerie marchande pour sexcuser à nouveau.
Je vous en supplie, pardonnez-moi cétait une journée difficile, murmura Pierre. Puis-je vous aider à porter vos sacs ?
Merci, je conduis, répondit-elle, sûre delle.
En réalité, elle navait pas de voiture. Elle attendit quil disparaisse avant daller vers larrêt de bus. Mais, coup du destin, Pierre passa dans la même rue et laperçut.

Montez, je vous en prie
Non merci.
Je ne bougerai pas dici tant que vous ne serez pas montée, insista-t-il en bloquant le passage. Rapidement, la foule en demanda tout autant, excédée.
Chantal finit par céder.

Il savéra charmant quand il ne criait pas dans les rayons. Chantal pensa même quil aurait pu être un bon ami dans dautres circonstances. Pierre, lui, pressentit bien plus. Après la mort de Camille, il ne croyait plus possible daimer. Mais Chantal, si différente de Camille par le tempérament et lallure, avait su toucher une corde sensible.

Au point quil décida de la retrouver, patientant chaque soir devant chez elle. À force, Chantal accepta leur premier rendez-vous. Quelques temps plus tard, elle acceptait un poste dans sa société. Coïncidence ou non, le lien sétait tissé.

Pierre se moquait éperdument des commérages. Il vivait son bonheur à découvert, sans chercher à lafficher par des cadeaux onéreux, préférant mille petites attentions.

Chantal, elle, appréciait le regard quil posait sur elle, la vaste demeure du Marais, la Citroën rutilante, et la promesse dun avenir serein. Elle emménagea bien vite et fit la connaissance de la mère de Pierre, Madame Simone Dubois.

Simone était une femme discrète, toute dévouée à son fils. Depuis la mort de Camille, il lavait installée chez lui. Elle cuisinait, faisait le ménage et prenait soin de la maison.

Quand Chantal arriva, Simone continua de gérer le foyer. Cela ne gênait pas Chantal, loin de là. Elle savourait les plats mijotés, ne cherchant pas à simposer comme maîtresse de maison. Lharmonie régnait jusquà ce que Pierre évoque le mariage.

Ce qui gênait Chantal, cétait lalliance que Pierre portait toujours.
Jai encore un lien avec Camille, avouait-il.
Ce détail dérangeait Chantal, qui lui demanda un jour dôter la bague.
Je comprends, si cest important pour toi, je lenlève, hésita-t-il.
Tu nes plus marié sinon jai vraiment limpression de vivre avec un homme marié, expliqua-t-elle. Pierre rangea lanneau, le temps oublia.

Arriva enfin le moment de la demande. Pierre prépara tout : un dîner intime dans un restaurant du Quartier Latin, musique jazzy, vin de Bourgogne, et au fond du verre un écrin ancien orné dun superbe diamant familial.

En découvrant la bague scintillant dans son verre, Chantal sétouffa presque.
Épouse-moi, demanda Pierre, prêt à glisser la bague à son doigt.
Mais Chantal écarta sa main.

Non.
Comment ça, non ?! sexclama-t-il, incrédule.
Je ne porterai pas cette bague.
Mais cest un bijou de famille ! Inestimable ! Tu sais combien il vaut ?
Je men moque. Je ne veux pas porter ce qui appartenait à ta défunte femme.
Pourquoi ?
Cest de mauvais augure.
Arrête tu vas me dire quil faudrait aussi que tu recycles sa robe de mariée ?
Justement, ta mère ma dit quelle était quelque part dans les placards.
Pour la robe, on peut en acheter une neuve mais pour la bague, impossible de trouver une telle pièce aujourdhui. Regarde louvrage, lor travaillé
Peu importe. Je ne veux rien dusagé, ni pour moi ni pour toi, répliqua-t-elle en désignant lancienne alliance. Tu connais mon avis.

Cest définitif ? demanda Pierre, les yeux sombres.
Oui. Excuse-moi, répondit Chantal en quittant la table, brisant latmosphère.
Il vaut mieux quon fasse une pause, déclara Pierre.
Jallais le proposer, répondit-elle.

Chantal partit sans quil la retienne, laissant les notes de piano suspendues dans lair et le plat tiédissant sur la table, la bague retournant à son écrin.

Au bureau, Chantal évitait son patron. Pierre ne quittait presque plus lombre de son bureau. Un soir, Chantal regagna lappartement familial. Ses parents laccueillirent chaleureusement, la poussant à couper court à ces fiançailles compliquées.
Ma belle, tu es brillante, tu nas pas besoin de Pierre ! Cest un veuf bien trop attaché au passé
Chantal garda le silence, partagée entre la raison et le trouble dun amour infini mais teinté dombres.

Les jours passèrent sans nouvelles de Pierre. Chantal, abattue, demanda un arrêt maladie. Les rumeurs au bureau reprirent de plus belle : le boss et sa protégée, cétait fini. Pierre, lhumeur massacrante, se vengeait sur son équipe, jusquà sa propre mère.

Simone tenta de raisonner son fils, mais en vain. Voir Pierre souffrir lui était insoutenable. Alors, elle décida de se rendre chez Chantal.

Simone ?! sétonna Chantal en ouvrant la porte.
Bonjour ma jolie. Comment vas-tu ?
Ça va Je suis un peu malade.
Cest pour ça que tu pars vivre ailleurs ? Pour méviter la grippe ? sourit Simone, malicieuse.
Pas vraiment, balbutia Chantal.
Rentre donc à la maison. Pierre est fou sans toi !
Il ne le montre pas beaucoup, fit-elle, une moue sur les lèvres.
Il est fier, tu le connais Il ne ma même pas expliqué pourquoi vous étiez fâchés. Vous vous aimez, non ?
Il veut que je porte la vieille bague de son épouse disparue.
Ah Mais sil ny avait pas cette bague, tout irait bien ?
Il faut sen débarrasser La vendre, acheter autre chose. Je narrive pas à accepter de porter le bijou dune autre femme, surtout défunte. Les pierres conservent leur énergie
Je te comprends, répondit doucement Simone. Pierre saccroche à son passé, il nest sans doute pas prêt à te donner toute la place. Mais il taime aussi.
On ne bâtit rien de neuf sur des souvenirs, lâcha Chantal, pleine de tristesse. Merci, Simone, dêtre venue.
Simone sen alla, peinée pour ce couple brisé par le poids du passé.

Après une semaine de repos, Chantal devait retourner au travail. Elle nen avait aucune envie, et finit par remettre sa lettre de démission. Pierre signa sans mot dire, enfermé dans son silence. Au moment de partir, Chantal le regarda, remarquant la vieille alliance redevenue familière à son doigt.
Adulte ? Tu réagis comme un enfant, lança-t-elle à la porte.
Cest ta faute, personne ne ma jamais refusé quoi que ce soit
Chantal ne répondit pas. Elle comprit que sa décision était juste. Pierre ne renoncerait jamais à Camille. Elle quitta la société, le cœur léger, soulagée davoir eu le courage de partir, tandis que Pierre longtemps se demanda pourquoi elle navait pas vu en lui le mari idéal.

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Les collègues et amies de Svetlana lui enviaient sa réussite : elle avait séduit un homme mûr, aisé et influent. André, son aîné de quinze ans, dirigeait l’entreprise où elle travaillait.
Sans un coup du destin, point de bonheur — Mais comment t’a-t-il prise, quelle sotte tu es ! Qui voudra encore de toi, avec un enfant sur les bras ? Et comment vas-tu l’élever ? Ne compte pas sur mon aide, tu entends ! Je t’ai élevée, je ne vais pas encore porter ton fardeau ! Sors de chez moi, prends tes affaires et que je ne te revoie plus jamais ! Maricica écoutait les cris, les yeux baissés. Son dernier espoir que sa tante la laisserait rester jusqu’à ce qu’elle trouve du travail s’effondrait devant elle. — Si seulement maman était encore en vie… Elle n’avait jamais connu son père et sa mère était morte il y a quinze ans, renversée sur un passage par un conducteur ivre. Les services sociaux voulaient l’envoyer à l’orphelinat, quand soudain une parente lointaine — un cousin de sa mère — était apparue. Elle avait recueilli la petite, ayant maison et salaire suffisant pour en avoir la garde. Elles vivaient à la sortie d’une petite ville du Sud, où l’été était caniculaire et l’hiver pluvieux. La jeune fille n’avait jamais eu faim, toujours vêtue correctement, apprenant à travailler toute petite — dans une maison avec cour et animaux, il y a toujours de quoi faire. Peut-être lui manquait-il l’affection maternelle, mais à qui cela importe-t-il ? Elle étudiait bien. Après le bac, elle intégra une faculté de pédagogie. Les années d’études étaient passées si vite, et maintenant, son diplôme en poche, elle revenait dans sa ville natale. Mais cette fois, son cœur était lourd. — Va-t-en, que je ne te revoie plus ! — Tante Viorique, mais… — J’ai dit non ! La jeune fille prit sa valise et sortit dans la chaleur accablante. Comment en était-elle arrivée là ? Humiliée, rejetée, le ventre à peine arrondi — elle avait reconnu sa grossesse, impossible de mentir. Elle devait absolument trouver un abri. Elle marchait tête baissée, submergée de pensées, lorsqu’une voix la stoppa : — Tu veux un peu d’eau, ma chérie ? Une femme robuste, d’une cinquantaine d’années, la regarda d’un œil scrutateur. — Entre, tant que tu viens en paix. Elle lui présenta un pichet d’eau fraîche. Maricica s’installa sur un banc et but avidement. — Je peux rester un peu ? Il fait une chaleur à crever… — Bien sûr, petite. Tu viens d’où ? Je vois que tu as des bagages. — J’ai fini la fac, je cherche un poste d’institutrice. Mais je n’ai nulle part où dormir… Tu connais quelqu’un qui loue une chambre ? La femme, appelée Rodica, la détailla. Propre, mais des cernes sous les yeux. — Tu peux rester chez moi. Je ne demanderai pas grand-chose, mais il faudra payer. Si tu es d’accord, viens voir la chambre. Ravie d’avoir un peu de compagnie et un revenu supplémentaire dans cette ville isolée, la maîtresse de maison lui montra une petite chambre, vue sur verger. Lit, vieille armoire, table — c’était suffisant. Les jours suivants, Maricica s’installa et commença à travailler. Elle se lia d’amitié avec Rodica, aidant à la maison. Chaque soir, elles prenaient le thé sous la vigne, parlant de la vie. La grossesse se déroulait bien. La jeune fille confia son histoire : Ion, son amour de fac, fils de notables locaux, avait disparu à l’annonce de la grossesse. Elle avait gardé l’argent laissé par lui — cela lui serait utile. — Tu as eu raison de ne pas avorter, grogna Rodica. Cet enfant innocent t’apportera de la joie. En février, les contractions commencèrent. Rodica l’amena à l’hôpital. Maricica mit au monde un beau garçon — Élie. Dans la salle, on parla aussi d’un bébé abandonné, la fille d’une femme qui était partie juste après l’accouchement. — Quelqu’un peut la nourrir ? Elle est faible, dit l’infirmière. Maricica la prit dans ses bras. Une toute petite créature blanche comme la neige. — Je vais t’appeler Malina, murmura-t-elle. Quand le capitaine Dorin Georges, père de la fillette, se présenta, tout changea. Le jour de la sortie, une voiture décorée de ballons bleus et roses l’attendait. Le militaire l’aida à monter et lui donna deux colis : un bleu, un rose. La ville parla pendant des mois du mariage qui suivit. Le capitaine, touché par la bonté de la jeune femme, la demanda en mariage. Et Maricica, Élie dans les bras et Malina adoptée, entrait dans une nouvelle vie. Qui aurait cru qu’une journée d’été brûlante, un simple pichet d’eau, changerait ainsi le destin de tous ? Ainsi va la vie — elle tourne parfois des pages qu’on n’a jamais osé lire.