La Belle-Fille

BELLE-FILLE

Claire Dubois déposa sur la table joliment dressée un grand plat de canard rôti, puis poussa un soupir discret. Dune minute à lautre, ses fils devaient arriver, accompagnés de leurs femmes.

Le plus jeune sétait marié récemment, une cérémonie intime, presque discrète. Aujourdhui, cest dans lair du temps, pensa Claire. Elle, elle aurait préféré une belle fête! Mais avec son défunt mari, ils sétaient eux-mêmes contentés dun passage rapide à la mairie. Il avait fallu attendre un an pour sacheter deux simples anneaux dorés. Mais elle avait rêvé dune vraie célébration pour ses enfants Enfin, ils avaient choisi ce qui leur convenait.

« Elle na quun seul défaut, celle-là : trop soignée, trop sophistiquée ! » avouait Claire à demi-mot à sa voisine. Mais sa nouvelle belle-fille avait déjà décidé de lui parler sérieusement.

La belle-fille, Capucine, était dans lensemble une jeune femme agréable, pleine de ressources. Elle avait aidé son fils, Guillaume, à décrocher un très bon emploi, et lencourageait à grimper les échelons. Jusque-là, Guillaume avait toujours vécu sans trop defforts, à se laisser porter par la vie. Claire avait commencé à sinquiéter sérieusement. Enfin, grâce à Capucine, tout sétait arrangé.

Mais Capucine Vraiment, elle soccupait trop delle! Toujours chez le coiffeur, chez lesthéticienne, massages, manucures. Largent filait, et pour une femme mariée, ce nétait pas raisonnable. Claire navait jamais mis ses besoins avant ceux des autres, surtout après la mort de son mari. Même ses deux fils adultes avaient longtemps eu besoin dun coup de pouce financier.

Ses pensées furent interrompues par la sonnette : la jeunesse était là. Capucine fit son entrée en étoile : chignon impeccable, mains parfaites. Un maquillage si discret quil semblait absent, grâce aux doigts de fée dune cosméticienne.

Ma petite Capucine, quest-ce que tu es belle ! sexclama Claire, sincèrement, mais un brin dagacement perçait malgré elle. Et ce tailleur, il est nouveau, non ?

Oui, je lai acheté hier. Jai reçu une belle prime, sourit Capucine.

Il faudrait plutôt mettre de côté, confia Claire en mère expérimentée. Toutes les primes, les heures supp, le treizième mois, il faut épargner pour les imprévus. Ça sert toujours !

Capucine se tut. Elle aimait sa belle-mère, une femme simple, dévouée à sa famille. Mais au fond delle, elle pensait que le malheur guette souvent ceux qui lattendent

La soirée se passa dans une ambiance agréable, même si Claire relança plusieurs fois le sujet des « dépenses inutiles ». Capucine comprit le message.

Et vous, Claire, ça fait longtemps que vous êtes allée faire un soin de beauté ? osa-t-elle.

Je Non. Jamais. Je me débrouille à la maison, pour que mes mains soient propres et cest tout ça suffit bien.

Personne ne releva ce court échange. Capucine, touchée, trouva cela terriblement injuste : avoir élevé deux fils, gagner honnêtement sa retraite, et sinterdire tout petit plaisir.

Sur le chemin du retour, Capucine interrogea Guillaume :

Tu crois que ta mère pense jamais à elle ? Quelle soffre quoi que ce soit ?

Je ne sais pas elle cuisine, regarde la télé, va voir les voisines. Pourquoi ?

Parce quelle na jamais rien goûté à la vraie vie ! Il faudrait la sortir : au théâtre, au restaurant, au cinéma

Oh, elle nen a pas besoin, tu te fais des idées, répondit Guillaume.

Capucine se rappela alors sa propre mère, qui, même avec peu dargent, soffrait toujours une jolie coupe de cheveux, une nouvelle jupe, et soffrait tous les ans un abonnement au théâtre municipal pour le plaisir.

Non décidément, sa belle-mère méritait de vivre, un peu, pour elle-même. Pas juste attendre les petits-enfants tout en seffaçant.

Deux jours plus tard, Capucine appela Claire pour la convaincre de laccompagner boire un café et, pourquoi pas, faire un tour au salon desthétique Capucine avait rendez-vous chez la cosméticienne, et invitait sa belle-mère à choisir le soin qui lui plairait.

Mais non, ma chérie Si tu as besoin de temps, jattendrai dans le hall ou dehors.

Pourquoi attendre ? Une demi-heure, une heure, ce pourrait être agréable ! Un petit soin des mains ?

Claire finit par abdiquer, non sans hésitation. Capucine avertit aussitôt son salon préféré, où tout le monde la connaissait.

Les filles, faites-lui tout ce que vous pouvez ! Et proposez-lui autre chose, mais surtout, ne parlez pas prix : je règlerai tout. Il faut la chouchouter, je compte sur vous !

Quand le jour venu, Capucine accompagna sa belle-mère réticente jusquau salon, elle la confia aux mains expertes des esthéticiennes.

Seulement une demi-heure, hein, Capucine ? Et combien je vous dois ?

Quand une employée entraîna Claire vers les cabines, Capucine sinstalla au foyer et consulta discrètement ses mails. Elle navait rien réservé pour elle ce jour-là.

Ce fut deux heures plus tard que Claire ressortit, détendue, radieuse. Le personnel avait rempli sa mission.

Capucine, on ma tout fait, sétonna-t-elle, et en plus, elles mont offert du café et des tisanes ! Mon Dieu, combien ça a coûté ? Ça nest pas raisonnable

Oh, cétait une offre spéciale ! intervint la responsable. Si vous venez avec une amie, les soins sont gratuits pour elle ! Aujourdhui, ça ne vous coûte rien !

Les deux femmes allèrent ensuite boire un cappuccino dans un café voisin. Claire prit une gorgée, sadossa dans son fauteuil, visiblement émue.

Et si on recommençait, toutes les deux ? proposa Capucine. Il y a souvent de belles réductions pour les habituées. Ça vous a plu, non ?

Beaucoup, admit Claire. Je naurais jamais imaginé que ce soit si plaisant.

Il fallait essayer plus tôt !

Tu sais Les enfants, le mari Dieu ait son âme, il a toujours économisé, jamais de dépenses superflues, alors après je ny pensais même plus.

Maintenant, cest le bon moment ! Pour maccompagner, je compte sur vous.

Eh bien, de temps en temps, pourquoi pas

Et ainsi devint une tradition : la belle-mère prenait goût au salon, Capucine offrait discrètement des vêtements à petit prix « arrangé », et convainquit Guillaume demmener sa mère au restaurant, puis au cinéma. À Noël, Capucine offrit à Claire un abonnement au théâtre municipal.

Tu as rajeuni ! lui lançaient les voisines, admiratives.

Cest la nouvelle génération qui me pousse, répondait-elle, gênée mais heureuse.

Et pour la première fois, Claire eut limpression que, à la retraite, elle, la maman de deux hommes adultes, commençait une nouvelle jeunesse.

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