Amie imaginaire
Autour de Manon, cela faisait déjà trois jours quune ribambelle délèves gravitaient dans le couloir. On la disait devineresse et psychologue de renom dans toute lécole. Chacun voulait bénéficier de sa sagesse. Certains lattendaient près des toilettes, d’autres sinstallaient à sa table à la cantine, lui glissaient des chocolats, des cahiers de devoirs ou dautres cadeaux quelle refusait poliment, sans que lon comprenne trop pourquoi.
Moi, jaime bien Luc de 5eB. Tu crois quon pourra fonder une famille ensemble ? demanda dun ton rêveur Camille, sa camarade de classe.
Mauvaise idée. Luc, il a lair parfait comme ça, mais il passe son temps à se fourrer les doigts dans le nez et à manger ses crottes. Niveau nourriture, tu manqueras de rien, mais ça ira pas plus loin, répondit Manon en mâchonnant une tranche de pain et en sirotant son chocolat chaud.
Beurk, cest dégoûtant. Mais Simon, alors ? Il a toujours de bonnes notes et il apprend la guitare, poursuivit Camille avec la même lueur despoir.
Simon, il martyrise les chats. Il leur attache des boîtes de conserve à la queue et court après dans les ruelles. Ce sera un homme dur et sûr quil finira par boire.
Tu dis ça pourquoi ?
Tu connais beaucoup de guitaristes sobres, toi ? De toute façon, pourquoi tencombrer lesprit avec ça ? Vis donc pour toi ! Les garçons ne vont pas senvoler. Bosse un peu plus en maths et arrête de te ronger les ongles, sinon tu risques dattraper des vers.
Jai aucun ami. Tout le monde me traite de gros et personne ne minvite, se plaignit Paul de 4eC, bousculant Camille qui glissa toute la longueur du banc.
Il y a des inscriptions au judo mercredi. Tu peux tinscrire chez le prof de sport. Tu ne deviendras pas plus mince, mais tu ne seras plus la risée de la cour. Et puis, évite de repousser ta future femme comme ça !
Manon se leva et porta son plateau à la plonge.
Dis, Manon, tu crois que je devrais passer le permis cette année ou attendre lan prochain ? demanda dun air faussement distrait Madame Dufour, la prof de géographie, près des éviers.
Madame Dufour, pour passer le permis, il faut déjà avoir une voiture, et vous navez que la vieille Peugeot de votre père. On est daccord ?
Oui, je suppose
Manon leva les yeux au ciel et, se lavant les mains, ajouta :
Vendez donc cette pauvre épave, achetez-vous plutôt un bon vélo et un short, dans deux mois, vous aurez bien quelquun pour vous conduire au travail. Mais le mieux serait de prendre un crédit immobilier les taux sont excellents en ce moment, et vivre avec ses parents à trente-cinq ans, cest plus vraiment moderne. Cest votre devineresse qui vous le dit.
Sous les regards ahuris, Manon retourna en classe pour son cours de travaux manuels.
En quarante minutes, pendant que ses camarades sentraînaient à manier la règle du tailleur et à enfiler une aiguille dans la machine, Manon raccommoda son pantalon ramené de la maison, reprit une jupe trop grande, et crocheta une paire de chaussettes quelle offrit à la prof de techno, expliquant qu’une future maman devait toujours avoir les pieds au chaud. Celle-ci fila aussitôt à la pharmacie acheter un test, et le lendemain, toute la classe mangea un magnifique gâteau au chocolat en remerciement.
À la maison aussi, Manon se comportait différemment. Elle gronda sa mère pour avoir acheté de la viande hachée industrielle et préféra préparer elle-même des raviolis maison. Le soir, au lieu de regarder YouTube, elle lut Les Trois Mousquetaires, tout en chuchotant de temps en temps à voix basse avec quelquun dinvisible. Son père, derrière son ordinateur, la surveillait du coin de lœil. Manon lui fit remarquer quil se tenait mal, et quil ferait mieux de battre le tapis dehors au lieu de parcourir des sites douteux.
Des rumeurs commencèrent à circuler dans lécole. Les professeurs sinquiétèrent sérieusement et imposèrent une séance avec la psychologue. Un grand comité se réunit, y compris la directrice.
Manon, ma chérie, dis-moi, est-ce que quelquun te fait du mal à lécole ? entama le psychologue à la barbe bien taillée.
Ce qui me fait du mal, cest que des millions deuros ont été attribués à lécole, et on s’est contentés de nous refiler un vieux cheval darçon et deux mètres de corde pour la gym.
Tous lancèrent un regard à la directrice, qui prit soudain la poudre descampette par la fenêtre entrouverte.
Et tu nas pas damis ?
Lamitié, cest abstrait, répondit Manon en samusant avec ses nattes. Aujourdhui, on joue à chat à la récré, demain ta copine fait la vaisselle chez toi pendant que tu toccupes de tes déclarations dimpôts.
Attends, de quelles déclarations dimpôts parles-tu ? Qui ta raconté tout ça ?
Ma copine.
Voilà le problème ! Tu peux linviter ici ?
Elle est déjà là, répondit Manon sans la moindre émotion, laissant tous les adultes sans voix.
Comment sappelle-t-elle ?
Raymonde.
Raymonde, quel drôle de prénom Elle a quel âge ?
Soixante-dix ans.
Que te dit-elle dautre ?
Elle me dit quil faut se brosser les dents de la gencive vers la dent, que le chien de la cour nest pas méchant mais juste effrayé et affamé, aussi quil ne faut pas oublier la famille. Et puis que vous, cela fait cinq ans quon vous a compté la taxe foncière de travers. Vous devriez passer faire rectifier au cadastre : ils ont pris la valeur cadastrale au lieu de la valeur de marché.
La psychologue prit soin de tout noter, soulignant deux fois la dernière remarque.
Les parents furent appelés en urgence, alors quils étaient au travail.
Mais attendez ! sécria le père, tout ému. Raymonde, cest le prénom de ma mère ! Elle est morte il y a dix ans.
Un silence religieux tomba sur la salle.
Justement, voilà dix ans quon ne lui a pas rendu visite. Lherbe a tout envahi, la grille est de travers, marmonna Manon, peinée.
Écoute, jai voulu y aller mais je nen ai jamais eu le temps, bafouilla son père au téléphone.
La séance sarrêta là.
Le lendemain, toute la famille se rendit au cimetière. Manon navait jamais rencontré sa grand-mère, nen connaissait que les bribes de récits de son père. Ils mirent du temps à retrouver la stèle, le carré de marbre ayant envahi la pinède dantan.
La fillette avait apporté un bouquet de tulipes jaunes, quelle glissa dans une bouteille découpée. Son père redressa la clôture, sa mère arracha les mauvaises herbes.
Papa, mamie dit que tu es quelquun de bien, mais que tu es trop pris par ton boulot et internet, et quainsi tu passes à côté de la vie même à côté de moi.
Le père baissa la tête, honteux, et acquiesça en silence.
Dis-lui quon va changer tout ça, dit-il en caressant la tête de sa fille, puis celle de sa mère sur la photo ternie par le temps.
Maintenant, elle est tranquille et ne viendra plus me voir, même si elle va me manquer. Elle était tellement gentille, drôle et pleine de sagesse.
Cest vrai. Mamie voyait à travers les gens. Elle te dit autre chose ?
Oui. Elle dit que ton régime aux concombres, cest du grand nimporte quoi. Tu veux perdre du poids ? Va à la salle de sport. Et quouvrir un compte en francs suisses, cétait absurde il faut calculer chaque décision. Et puis à propos de ce béton bas de gamme que tas commandé pour la dalle du futur cabanon
Dans le silence touchant du matin, chacun sentit que la mémoire, la famille, et la transmission valaient mieux que toutes les abstractions, que les vrais conseils traversent parfois le temps, et que lessentiel dans la vie, cest dêtre présent pour ceux quon aime.






