Inutile
Dans son vieil appartement à Tours, Claudine restait plantée devant la fenêtre, en observant la rue dun œil pensif. La forme nétait plus là, elle dormait tout habillée de peur de ne pas se réveiller le lendemain. Elle nétait pas si vieille, mais la maladie se soucie peu de lâge. Sa santé s’était effritée le jour où elle avait enterré son mari, se retrouvant seule avec leurs deux garçons. Au départ, elle sétait ressaisie, travaillé, tenu bon, mais les années avaient eu raison delle.
Ses deux fils, laîné, Éloi, et le cadet, Thibaut, navaient rien en commun. Éloi était le sérieux de la famille, tempéré, généreux, amoureux des livres plus il vieillissait, plus il lisait. À lécole, il excellait, cherchait à aider sa mère le plus possible.
Thibaut, lui, surnommé Tibo par tout le quartier, cétait lélectron libre, la tornade locale. Même môme, il mettait le souk partout : à chaque bêtise, cétait sûr, on retrouvait Tibo derrière. Il volait des pommes chez les voisins, détachait des chèvres, piétinait des massifs de fleurs avec ses copains.
Claudine aimait ses garçons lun comme lautre en mère lucide, elle savait quils étaient différents. Mais Tibo, souvent, elle devait le rappeler à lordre:
Regarde donc ton grand frère ! Les enseignants nont que des compliments pour lui. Mais toi, que des histoires, jamais un mot positif. Je finis par vouloir me cacher sous la table, tellement jai honte !
Tibo levait les yeux au ciel et filait fissa. Quand Éloi fut diplômé du lycée, il partit à Paris pour ses études dingénieur. Un jour, il rentra, diplôme en main, pour le montrer à sa mère qui sen réjouit.
Maman, jai une grande nouvelle. Je vais me marier ! Jai rencontré Manon, je ladore. On a déjà déposé les papiers au tribunal ; elle na pas pu venir, son père est gravement malade, alors elle reste au chevet avec sa mère. Éloi fendait du bois dans la cour, Claudine tentait de le devancer, mais il refusait.
Oh là, maman, laisse-moi faire. Tas plus lâge de soulever les bûches, tu mas élevé, maintenant cest à moi de moccuper de toi.
Je suis ravie pour toi, mon fils. Jai hâte de rencontrer ta Manon.
Quand tu viendras à la noce, tu la verras. Cest dans un mois!
Thibaut rentra du boulot, bouche bée.
Bah, dis donc, tas tout rangé le bois sous labri ! Ça traînait là depuis belle lurette
Tibo, quant à lui, avait quitté lécole au plus vite et était resté au village, conducteur dengins agricoles. Aussi peu organisé et imprévisible que dans lenfance, Claudine le tannait pour quil refasse le portail ou répare la gouttière de lui-même, jamais il naurait commencé quoi que ce soit. Les grandes réflexions, très peu pour lui.
De son père, il restait deux maisons : la vieille, brinquebalante, grinçante, où seules quelques souris habitaient encore ; la seconde, robuste, était celle où Claudine et Thibaut vivaient à présent.
Pour les noces dÉloi, Claudine et Thibaut prirent le train pour Paris. Manon la séduisit demblée : gentille, polie, rayonnante. Le retour se fit le cœur léger, les voisins curieux demandant : « Alors, la belle-fille ? »
Elle ma beaucoup plu, notre Éloi a eu bien de la chance. Jolie et attentionnée, en plus. Ils viendront en vacances, jaurai tout le loisir de les revoir.
Un beau soir, Thibaut annonça tout à trac :
Eh ben, maman, je me marie aussi !
Claudine nen crut pas ses oreilles. Ce vaurien ? Il avait empiré pile au moment où elle perdait la santé à croire quil ne se marierait jamais.
Eh bien, mon gars, mieux vaut tard que jamais, soupira-t-elle. Ça me fera une main de plus à la maison. Tu sais, je ne tiens plus debout, je ne touche que ma pension dinvalidité. Cest une fille du coin au moins ? Je nen ai jamais vue une traîner autour de toi
Pas du village, non, dà côté. Cest Laurence, la brune au sourire carnassier. Elle a du punch, cest tout moi, sesclaffa Thibaut.
Personne ne comprit comment elle avait mis la main sur Tibo; lui non plus dailleurs.
La noce fut organisée, mais Éloi ny assista pas : Manon était sur le point daccoucher des jumeaux, en plus trop risqué de sabsenter.
Toutes mes félicitations, Tibo ! Je tappelle, et jenverrai un virement, promis. Bisous à tout le monde, maman incluse !
À peine la fête terminée, Laurence simposa. Belle-doche souffreteuse, mari sans volonté, elle était la capitaine du navire. Pas de faux-semblants : sa réputation de tornade la suivait, on naurait pas pu la marier ailleurs. Lentente avec Claudine fut, disons tendue.
Au début, le ménage roulait : réveil à laube, traite de Marguerite, distribution de grain, Tibo au seau. Laurence savait se débrouiller, mais plus le temps passait sous le même toit, plus elle tirait la gueule.
Tibo, ta mère, elle est pas possible. Toujours à renverser du lait, cest moi qui dois la suivre à la trace, on dirait que jsuis sa femme de ménage. Et puis regarde, elle mange comme un moineau et il y a des miettes partout, elle fout du sucre sous la table, du thé plein les doigts et elle laisse traîner la casserole, tu veux attirer toute la ménagerie ou quoi? Elle serait mieux loin de la cuisine!
Thibaut comprenait : la maladie de sa mère la rattrapait, elle tremblait, perdait la mémoire.
Enfin Laurence, cest ma mère, tout de même… On ne va pas la foutre dehors.
Personne dit de la larguer dehors! Mais il y a cette vieille baraque vide dans la cour Eh ben voilà! Toit, murs, tas même remis la cheminée elle sera installée. On lui portera à manger, un peu daide ce sera parfait, non?
Tibo tritura sa casquette. Cette masure, cétait plus un abri quune maison.
Mais en hiver, elle va se geler, tenta-t-il.
Répare un peu et arrête de râler, la toiture ne prend pas leau. Et puis elle sera à dix mètres, pas sur la Lune.
Claudine avait bien compris quon tramait contre elle. Par la fenêtre, elle vit son fils partir avec une boîte à outils. Deux semaines plus tard, tout était prêt ; lantre faisait presque illusion sauf quon sy gelait tant.
Maman, faut quon parle, fit Thibaut. Faut que tu prennes tes affaires et que tu tinstalles là-bas. Cest mieux pour tout le monde je passerai taider, porter à manger, le poêle est réparé, il pleut plus là-dedans. Deux femmes dans la même cuisine, cest le chaos. On restera voisins.
Claudine, muette, empaqueta ses affaires. Tibo laida à sinstaller, bredouilla :
Tu verras, je passerai demain, cest pas loin, hein.
En réalité, il ne vint quà de rares occasions. Claudine devait tout se débrouiller seule, même si Tibo lui portait quelques courses : un sachet de pommes de terre, du lait, du pain, un paquet de sucre. Depuis, elle ne quittait plus son réduit, pour ne pas croiser de regards indiscrets.
Elle restait près de la fenêtre, parfois sortait le soir dans la cour, guettant les bruits, espérant que son fils pointe le nez. Lautomne sombre vint. Sa santé dégringola : le cœur flanchait, elle oubliait de fermer la porte, oubliait de mettre du bois, oubliait son but dès quelle sortait.
Comment jen suis arrivée là? soupirait-elle. Mon propre fils ma reléguée. Jai fait quoi au fond? Avec Laurence, on ne sest jamais crié dessus pourtant.
Éloi, elle y pensait souvent. Manon avait sans doute accouché. Mais il nappelait plus avant, il téléphonait souvent, elle entendait sa voix sur le mobile de Tibo. Éloi, submergé par les jumeaux, bossait tout le temps mais demandait des nouvelles.
Alors, Tibo, maman va comment? Elle sort, elle va bien?
Parfaitement, Éloi, répondit-il, elle prend lair tous les jours.
Passe-moi maman, que je lui parle des petits!
Elle nest pas là, elle est partie au marché, mentait Tibo en toute décontraction.
Tu es sûr que tout va bien? Achète-lui un petit téléphone ; je tenverrai les sous.
À quoi bon, Éloi? Ici on a un portable, elle nen veut pas, elle est ravie, tinquiète tout roule.
Mensonge sur mensonge, Tibo ne se gênait pas, rien ne le titillait. Même Laurence lencourageait :
Tu as bien fait, franchement.
Claudine, elle, restait à fixer les carreaux, attendant un miracle. Les visites étaient rares, Éloi, là-bas à Paris, commençait à sinquiéter vraiment.
Va voir ta mère, Éloi, finit par dire Manon. Occupe-toi delle, moi je gère les deux ptits. Elle doit se sentir bien seule.
Jsais pas, y a un truc qui cloche, marmonna-t-il, jai jamais pu lui parler depuis des mois. Tibo me sort toujours une excuse.
Tibo ne se doutait de rien quand une Renault stoppa devant la maison et quÉloi en descendit, il prit peur, blême.
Salut. Où est maman ?
Là-bas dans la cahute il balbutia, les yeux au sol.
Tu rigoles, Tibo ? Tu las planquée dans un taudis ? Jte donnais de largent pour prendre soin delle ! Tu mas menti ?
Laurence surgit, décoiffée, hors delle :
Oh ben quoi ? Ta mère est insupportable, cest une galère en cuisine, elle fout le bordel, alors quelle ronge son frein dans sa cabane. On la pas jetée dehors hein ! Tout le monde y gagne.
La ferme, rétorqua sèchement Éloi.
Il sapprocha de son frère, serra les poings, Tibo recula, se blottit derrière sa femme.
Tes plus mon frère. Tes quun lâche.
Après un moment, Éloi pénétra dans la masure ; Claudine laperçut, faillit seffondrer de frayeur. Mais au lieu de hurler, Éloi, les larmes aux yeux, la serra dans ses bras.
Pardonne-moi, maman. Je tai laissée tomber. Tibo ma roulé dans la farine, jsuis désolé.
Et Manon, les petits, ils vont bien ? Ils grandissent ?
Oui, maman. Tu sais, tas deux petits-fils, Michel et Antoine. Tu vas les rencontrer.
Une heure après, Éloi installait sa mère dans la voiture pour lemmener à Paris. Elle ne salua même pas Thibaut, ni Laurence : eux, dailleurs, firent semblant dêtre occupés ailleurs.
Désormais, Claudine veille sur ses deux petits-fils, on lui a installé un lit dans leur chambre. Les garçons lui rappellent étrangement Éloi, gamin. La vie a un goût de tendresse retrouvée, même si dans un coin de son cœur, elle espère toujours que Thibaut viendra présenter des excuses. Mais cest peu probable. Il ne viendra pas.
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