Bonne femme.
« Cest une perle, cette femme. Quest-ce quon ferait sans elle ?
Et toi, tu ne lui donnes que deux mille euros par mois…
Madeleine, on a mis lappartement à son nom, quand même…»
Comédies
Ce matin-là, je me suis levé péniblement du lit, trainant mes vieilles jambes dans la chambre voisine. Au faible halo de la veilleuse, jai lentement ouvert les yeux sur mon épouse.
Je me suis assis près delle, à lécoute de sa respiration. Tout semble aller…
Je me suis relevé et jai filé, clopin-clopant, jusquà la cuisine. Jai débouché une bouteille de lait fermenté, fait un détour par la salle de bain, puis je suis rentré dans ma chambre.
Je me suis recouché… Mais le sommeil ne venait pas.
Nous avons quatre-vingt-dix ans, Madeleine et moi. Quelle vie, quand même Le bon Dieu ne tardera pas à rappeler lun de nous, et autour, il ny a plus personne.
Nos filles, Charlotte nous a quittés avant la soixantaine. Arnaud non plus nest plus là il a fait trop la fête. Il reste la petite-fille, Pauline, mais elle est en Pologne depuis vingt ans. Je doute quelle se souvienne de ses grands-parents. Elle doit déjà avoir de grands enfants, elle aussi
Je ne me suis pas rendu compte quand le sommeil ma finalement pris.
Je me suis réveillé au toucher dune main :
Jean, ça va ? me souffla la voix à peine audible de ma femme.
Jouvris les yeux. Elle, penchée sur moi.
Que tarrive-t-il, Madeleine ?
Je tai vu allongé sans bouger, jai eu peur
Je suis toujours là ! Va dormir !
Des pas traînants. Le déclic de la lumière dans la cuisine.
Madeleine a bu un verre deau, puis fait un tour à la salle de bain, et regagné sa chambre. Allongée sur son lit, elle soupira :
Un matin, je vais me réveiller et tu ne seras plus là. Quest-ce que je deviendrai ? Ou peut-être partirai-je la première…
Jean a même déjà commandé notre messe dadieux. Je naurais jamais cru quon puisse prévoir ça à lavance. Dun autre côté, cest mieux, qui dautre aurait pris la peine pour nous ?
Notre petite-fille na plus donné signe de vie. Seule notre voisine, Jeanne, entre de temps en temps. Elle a la clé de notre appartement. Jean lui donne un millier deuros sur notre retraite. Elle fait les courses, ramène ce quil faut. Que faire de largent, de toute façon ? Nous narrivons plus à descendre du quatrième étage…
Au petit matin, le soleil se glissait par la fenêtre. Jean est sorti sur le balcon. Il aperçut la cime du vieux cerisier, toute couverte de jeunes feuilles. Un sourire se dessina sur son visage :
Voilà, lété arrive encore cette année.
Il est passé voir sa femme. Elle était assise sur son lit, songeuse.
Allez, Madeleine, ne sois pas triste ! Viens, jai quelque chose à te montrer.
Oh, je nai plus de forces la vieille dame peina à se lever. Quest-ce que tu as encore inventé ?
Viens, viens !
Il la soutint par les épaules, la mena jusquau balcon.
Regarde, les feuilles du cerisier sont là ! Et tu disais quon ne verrait pas lété. On y est arrivés !
Oh, mais cest vrai ! Et ce soleil…
Ils se sont assis sur le banc du balcon.
Tu te rappelles quand je tai invitée au cinéma, à lépoque du lycée ? évoqua Jean. Ce jour-là, le cerisier était aussi tout vert.
Comment oublier ça ? Tant dannées ont passé…
Plus de soixante-quinze ans Cest fou.
Ils restèrent assis longtemps, évoquant leur jeunesse. Avec lâge, on oublie bien des choses, même ce quon a fait la veille parfois. Mais la jeunesse, jamais.
Oh, mais on bavarde trop ! se leva la vieille dame. Et nous navons même pas déjeuné.
Madeleine, fais-nous un bon thé pour changer ! Jen ai assez de ces tisanes.
Mais on na pas le droit.
Mets-le léger, et une cuillère de sucre.
Jean buvait son thé clair tout en grignotant une tartine au fromage, repensant au temps où le thé était fort, sucré, accompagné de brioches ou de crêpes au petit-déjeuner.
Jeanne, la voisine, est passée. Un sourire approbateur aux lèvres.
Alors, comment vont les anciens ?
À cent ans, tu veux que ça aille comment ? lança Jean en plaisantant.
Tant que tu as lhumour, tout va bien. Besoin de quelque chose ?
Jeanne, prends de la viande ! demanda-t-il.
On ne devrait pas…
Du poulet, cest autorisé.
Daccord, jen prends. Je vous ferai une soupe au vermicelle !
Elle débarrassa la table, fit la vaisselle, puis séclipsa.
Madeleine, viens te réchauffer au soleil sur le balcon proposa Jean.
Va pour le soleil !
Peu après, Jeanne passa tendre la tête :
Ça manque de soleil, hein ?
On est bien ici, Jeanne ! répondit Madeleine, tout sourire.
Jamène une bouillie et je commence la soupe pour le déjeuner.
Cest une perle, cette femme… lançai-je à voix basse. Que ferait-on sans elle ?
Et tu ne lui donnes que deux mille euros…
Madeleine, on a mis lappartement à son nom.
Elle lignore.
Ils restèrent là jusquau déjeuner. À table, une soupe de poulet parfumée, avec morceaux bien tendres et pommes de terre, attendait dans les bols :
Je faisais toujours cette soupe à Charlotte et Arnaud quand ils étaient petits, soupira Madeleine.
Et aujourdhui ce sont des étrangers qui nous cuisinent, répondis-je en soupirant.
Cest le destin, Jean. Quand on ne sera plus là, personne ne pleurera.
Allons, Madeleine, pas de chagrin. Allons nous reposer un peu.
Tu sais, Jean, ce nest pas pour rien quon dit : « Vieux ou enfants, même combat ! »
Chez nous aussi, cest la soupe moulinée, la sieste, le goûter.
Assoupi un peu, impossible de dormir davantage. Peut-être la météo qui change… Je suis passé par la cuisine : Jeanne avait préparé deux verres de jus de fruits.
Je les ai portés, prudemment, à ma femme, assise sur son lit, le regard perdu :
Madeleine, un petit jus ! ai-je lancé avec un sourire.
Elle en but une gorgée.
Tu ne dors pas non plus ?
Ce temps
Depuis ce matin, drôle de sensation, secoua-t-elle tristement la tête. Il ne me reste sans doute plus beaucoup de temps. Tu sais, promets-moi de bien menterrer.
Madeleine, voyons, comment pourrais-je vivre sans toi ?
Lun de nous partira le premier
Ça suffit ! Viens sur le balcon !
Ils restèrent jusquau soir. Jeanne prépara des petits fromages blancs dorés à la poêle, quon mangea devant la télévision. Le soir, toujours la même routine : un dessin animé, une vieille comédie.
Après un seul dessin animé, Madeleine se leva :
Je monte me coucher, je suis fatiguée.
Je viens aussi.
Laisse-moi te regarder… un instant, me demanda-t-elle soudain.
Pourquoi ?
Je veux juste te regarder.
Longtemps, on sest dévisagés, se revoyant jeunes, pleins despoir.
Viens, je te raccompagne dans ta chambre.
Elle me prit le bras, et nous sommes partis à petits pas.
Je la bordai tendrement, puis regagnai ma chambre.
Quelque chose pesait sur mon cœur. Le sommeil peinait à venir.
Il me semblait navoir pas dormi quand, à deux heures du matin, je me suis levé pour passer voir Madeleine.
Elle était allongée, les yeux ouverts.
Madeleine !
Je lui pris la main.
Madeleine, réponds-moi ! Madeleine…
Et soudain, jai été pris dun vertige. Jai titubé jusquà ma chambre, sorti les papiers préparés, les déposai sur la table.
Je revins auprès de mon épouse. Je me suis assis, longuement, regardant son visage. Puis je me suis allongé près delle, les yeux fermés.
Jai alors retrouvé, dans un rêve, ma Madeleine, jeune et radieuse comme il y a soixante-quinze ans. Elle avançait, légère, vers une lumière au loin. Je la rejoignis, la pris par la main.
Au matin, Jeanne entra dans la chambre. On nous retrouva côte à côte, un paisible sourire sur les lèvres.
Elle appela les secours.
Le médecin, venu sur place, secoua la tête avec étonnement :
Ils sont partis ensemble. Ils devaient saimer très fort
On nous emmena. Jeanne sassit, vidée, à la table. Cest là quelle aperçut les papiers et le testament à son nom.
Elle seffondra en larmes
Ce matin-là, jai compris : il faut vivre et aimer pleinement, car seuls restent lamour et les souvenirs, quand tout le reste sefface.







