Entre vérité et rêve

Entre vérité et illusion

Capucine senveloppait dans son plaid en laine moelleux, savourant la douceur silencieuse de son appartement haussmannien. Par la fenêtre, des flocons bravaient la nuit parisienne, tourbillonnant mollement avant de se poser sur la rambarde en fer forgé comme des danseuses fatiguées après un ultime pas de deux. Elle revenait de la dernière retouche de sa robe de mariéele genre dévénement qui vous donne limpression davoir les papillons ET la Tour Eiffel dans le ventre. Entre ses doigts, elle triturait encore un petit sac en papier ivoire contenant une paire de boucles doreilles fines, une délicate tiare et tout un bric-à-brac de détails scintillants censés sublimer son allure le jour J. Capucine simaginait déjà flottant dans sa robe, la lumière fragmentée sur les cristaux de ses accessoires, les regards suspendus à ses faits et gestes tel un auditoire de Piaf en pleine extase.

Le téléphone sonna. Pas le mobile, nonle vrai, bien sonore, qui vous décolle du canapé en trois vibrations. Capucine, prise de court, serra encore plus fort les pans de son plaid contre elle, incapables dassurer la protection dune armure, mais bon, on fait avec ce quon a. Il était dix-neuf heures moins dix. Qui pouvait bien venir sonner à cette heure, à Paris ? Un livreur perdu avec du fromage de chèvre bio ? Une voisine en détresse pour cause de cave inondée ?

Du bout des chaussons, elle sapprocha de la porte et jeta un œil dans lœilleton. Mystère : un homme, grand, le visage caché par lombre du palier, lair aussi rassurant quune toile de Francis Bacon. Capucine hésita, puis ouvrit prudemment.

Qui est-ce ? fit-elle, sefforçant davoir lair plus posée quune prêtresse méditant sur les aléas du RER B.

Cest moi, Valentin. On doit parler. Urgent !

Valentin Évidemment ! À croire quil était abonné à la case spectacle imprévu dans la vie de Capucine. Elle espérait néanmoins quil ne venait pas demander du sucre ou ladresse dun bon psy de garde, même si cela aurait eu du sens. Pourtant, la pensée quil soit arrivé malheur à Mathilde, une amie, la décida à ouvrir, non sans se demander, avec lesprit pragmatique dune Parisienne, sil naurait pas été plus simple de sannoncer par SMS.

Entre. Tu es trempé !

Valentin, tout dégoulinant de neige de Montmartre comme une illusion perdue, ne songea même pas à retirer ses chaussures, offrant à son passage de superbes empreintes humides sur le parquet clair (du vrai bois, évidemment, on ne plaisante pas avec ça dans le sixième !). Il semblait errer dans sa propre tête, évadé du réel. Capucine, attentive, sentit son taux danxiété grimper plus vite que le prix du beurre.

Capucine, murmura-t-il, torturant ses gants, je ny arrive plus. Je taime, tu comprends ?

Il lança ça comme on jette une boule de neige par surprise, un peu cru, tout à trac. Elle resta bouche bée.

Valentin, tu commença-t-elle, la voix quon réserve au dernier épisode dun feuilleton.

Il bondit dun pas, paniqué à lidée de manquer sa scène.

Je sais, tu vas te marier. Cest insensé ! Mais jen peux plus de me taire ! Je me torture depuis des semaines à essayer de toublier, alors même quon partage le même groupe damis et que tous les samedis je dois ignorer que tu es là. Crois-le ou non : jai commencé à sortir avec Mathilde dans lespoir dêtre plus proche de toi Jamais je ne lai aimée. Jamais !

Stupéfaite, Capucine sentit le froid lui envahir lestomac. La pauvre Mathilde qui croyait sans doute à tout cœur avoir trouvé la perle rare. Elle laissa tomber son plaid sur le dossier du canapé, petite manœuvre désespérée dancrage dans la réalité.

Tu réalises ce que tu dis ? protesta-t-elle, reprenant un peu de son flegme. Jai un fiancé, Armand, et je laime. Notre mariage est sérieux, tu sais ? Et Mathilde dans tout ça ?

Valentin, visiblement soulagé denfin vider son sac, la brûlait dun regard despoir improbable.

Je ne peux plus attendre. Bientôt, tu seras définitivement hors datteinte ! Mais au moins, je naurai pas de regrets : la vérité sera dite. Mathilde na jamais compté. Ce nétait que pour tapprocher.

Capucine sentit ses organes internes se crisper façon escargot au beurre persillé. Le mensonge ! Toute cette façade de bonheur partagé avec Mathilde, elle venait de seffondrer.

Relève-toi, souffla-t-elle doucement à Valentin, qui tentait une génuflexion ridicule, un anneau prêt à la main (un bijou en or fin orné dun micro-camée : la carte du romantisme désespéré).

Valentin se remit debout. Dans ses yeux brillait encore la minuscule braise dun espoir absurde.

Tu ne me crois pas ? bredouilla-t-il.

Si, je crois ce que tu dis. Mais ça ne change rien, avoua Capucine, les bras croisés, déterminée à garder le cap. Tu es un ami, un bon gars, mais je ne tai jamais considéré autrement. Pas mon genre, tout simplement.

Valentin savança, lœil vague dun protagoniste de drame existentiel.

Mais pourquoi ? Tu ne ressens rien ? Tu nas jamais douté ? Je le vois, quand tu me regardes

Capucine se décala vers la porte, prêtant attention à toute éventuelle tentative de théâtre tragique.

Non, Valentin. Ce que tu ressens, cest une obsession, pas de lamour. Tu tes fait un film où je joue la princesse parfaite et ma meilleure amie nest quun figurant. Ça sarrête là, OK ?

Il se crispa, bouche ouverte, incapable de lutter contre ses propres contradictions.

Je taime, Capucine, cest pas un caprice dopérette, marmonna-t-il.

Elle avala difficilement, fatiguée de cette tension. Impossible de mesurer la réaction dun homme envahi de névrose et dauto-apitoiement, mais une chose était sûre : elle ne resterait pas spectatrice passive.

Mathilde, alors ? Tu tes demandé ce que tu lui fais subir ? Tu as joué avec ses sentiments, et maintenant tu viens attendre de moi que je plaque tout ? Question bête, non ?

Valentin détourna les yeux :

Je sais, cest mal. Mais même si cétait à refaire, je ne changerais rien.

On ne construit pas son bonheur sur le malheur des autres ! Tu ne maimes quen rêve. Dans le concret, tu ne sais rien de moi.

Un blanc. Puis, décidant quil était temps de recoller un minimum de morale dans cette farce, elle lâcha :

Tu DOIS tout dire à Mathilde. Et présenter tes excuses.

Pourquoi faire ? Elle nest rien pour moi Toi, cest différent.

Là, Capucine sentit poindre la pitié. Pourtant, hors de question de céder à son regard de cocker.

Avec moi, cest mort. Comme avec elle. Tu pourrais quand même texcusersinon je le ferai, moi-même !

Valentin se racla la gorge, masquant mal sa contrariété.

Je men vais. Mais je ne lâcherai rien. Jattendrai que tu comprennes que nous sommes faits lun pour lautre.

Ne perds pas ton temps, répondit Capucine, fatiguée mais ferme. Trouve quelquun à aimer, vraiment. Maintenant, file !

Valentin erra jusquà la porte, lesté de regrets et de malaise existentiel, puis lui lâcha, sans emphase :

Merci pour ta sincérité. Mais je nen ai pas fini, moi.

Et de sortir, la veste dégoulinante, en claquant la porte aussi délicatement quun poète qui referme un manuscrit inachevé. Capucine sapprocha de la fenêtreParis étalait sa blancheur sous la lumière tremblotante des réverbères. Valentin séloignait, silhouette voûtée, engluée dans un spleen à la Baudelaire.

Une chose était sûre : impossible de laisser Valentin ruminer ou parler à Mathilde avant elle, sous peine dune catastrophe version vaudeville. Capucine saisit donc son portable et fit défiler la liste de contacts jusquà Mathilde. Composer, inspirer profondément, faire simple et direct :

Mathilde ? Cest Capucine. On doit parler, cest sérieux.

Quelques bruits à lautre bout, Mathilde semblait inquiète :

Tu vas bien ? Je sens que tu nes pas comme dhabitude

Écoute, Valentin vient de passer me voir. Il ma tout lâché. Il ta fréquentée juste pour être plus près de moi, il ta jamais aimée Mathilde, cest atroce, je préfère que tu lapprennes de moi.

Long silence. Capucine imaginait sa meilleure amie, sidérée, le téléphone glacé à la main.

Quoi ? souffla Mathilde, la voix brisée.

Je sais, cest dune violence Je ne voulais pas tinquiéter, mais tu es ma meilleure amie. Il a fondu un plomb, ma suppliée de quitter Armand pour lui Jai franchement eu peur !

Encore une pause, puis Mathilde, après une respiration audible :

Bon Merci de mavoir prévenue. Mieux vaut le savoir.

Pardon de devoir te dire ça, souffla Capucine.

Plutôt ça que lillusion, répondit Mathilde, plus calme mais brisée.

Elles raccrochèrent. Capucine resta longuement collée à la vitre froide, des volutes de neige enveloppant la ville et sa solitude nouvelle. Deux cœurs tentant de réparer les dégâts dun triangle amoureux plus tragique quun épisode de Plus Belle la Vie.

***

Mathilde, quant à elle, fixait sa tasse de thé refroidi dans la pénombre de sa cuisine parisienne typique. Les mots de Capucine la hantaient. Valentin, ce faux romantique, ce comédien raté Elle revoyait chaque dîner, chaque promenade, chaque sourire. Il ne ma jamais aimée. Cela sonnait comme la fin dune chanson douce, brutalement interrompue.

Soudain, la sonnette. Elle sursauta, la tasse faillit voler. Sur le palier, Valentin, bien entendu, le manteau trempé, les joues cramoisies, la posture dun ado fautif convoqué par ses parents.

Mathilde, commença-t-il, émotif et fébrile, je dois tout tavouer

Capucine a déjà tout dit, coupa-t-elle net. Inutile de réciter le texte.

Valentin se figea, penaud.

Elle na pas traîné Je voulais te le dire moi-même.

Mathilde croisa les bras, debout, impériale comme la Marianne sur son piédestal.

Pourquoi tes venu ? Pour en rajouter une couche ?

Non Juste Je voulais mexcuser. Pour le mensonge, la lâcheté. Tout. Même si ça ne change rien Je suis désolé.

Mathilde sentit comme une lassitude profonde plus forte que la colère. Elle ne se sentait ni triste ni furieuse, mais lasse.

Tu pouvais prévenir : Désolé, tes un marchepied, ça aurait suffi. Mais bon Maintenant tu files direct supplier Capucine de larguer son mec. Jolie leçon de morale !

Valentin sortit de sa poche une petite boîte, la tendit lamentablement :

Tiens, prends au moins la bague, cest pour toi

Mathilde observa la baguepetite, raffinée, inutile.

Garde ça. Jai besoin de rien venant de toi.

Valentin se flétrit en deux temps trois mouvements. Il tenta, encore et toujours, de quémander une nouvelle chance.

Je voudrais recommencer à zéro.

Mathilde leva les yeux au ciel.

On ne recommence pas sur du sable mouvant. La confiance, tu connais ? Plus rien nest possible. Laisse-moi respirer, Valentin. Deux options : tu disparais, ou jappelle mon cousin de Marseille.

Valentin arrêta alors sa performance de looser au bord de la crise, marmonna un Je comprends, referma la porte en essayant de ne pas faire de bruit. À peine avait-il disparu que la sonnette retentit de nouveau. Cette fois, cétait Armand, le fiancé de Capucinegrand, élégant, le regard plus glacial encore quun gratin dauphinois sorti du frigo. Il entra, salua à peine.

Jai tout compris, dit-il calmement à Valentin. Et je préfère régler ça maintenant.

Valentin balbutia, chercha une échappatoire ; Armand coupa net.

Ferme-la. Lui dit-il très tranquillement. Ce que tu as fait, cest lamentable. Cest insupportable. Maintenant, on va faire simple.

Et en un geste précis, il décocha une droitejuste pour lhonneur qui laissa Valentin sonné, assis par terre, un filet de sang à la lèvre.

La prochaine fois que tu tournes autour de Capucine ou Mathilde, ce sera pire. Très clair ?

Valentin, Don Juan déchu, se releva en tâtonnant pour la dignité, jeta un œil implorant à Mathilde (qui ne broncha pas) et fila. Armand, stoïque acteur de sa vengeance, se tourna vers Mathilde.

Pardon davoir été brutal. Mais certains problèmes ne se résolvent pas avec du chocolat chaud.

Non, admit Mathilde, mais parfois il faut un peu de sang pour rattraper toutes ces larmes.

Armand sourit légèrement. Il la rassura dune main sur lépaule, glissa un mot gentil de Capucine (Elle sinquiète beaucoup pour toi) et, en vrai gentleman, fila dans la nuit.

Mathilde, enfin seule, sécroula sur le canapé. Une page sétait tournée. Cela faisait mal, oui, mais cétait la douleur saine dun pansement arraché.

***

Valentin, quant à lui, déambula sous les lampadaires, la neige lui masquant les oreilles et le peu damour-propre quil lui restait. La lèvre en vrac, le moral par terre, il comprit que le fait daimer nest pas une raison pour tout piétiner chez les autres. Le lendemain, la tête basse et la mine dun étudiant recalé, il se pointa au boulot, directeur du service RH de la mairie du dix-septième arrondissement. Après quelques jours de regards en coin et de non-dits, il demanda son transfert à Lille. Le chef, pragmatique, signa les papiers dun air entendu (à Paris, on évite le drame).

Valentin repassa par la bijouterie du quartierdans le Marais, bien sûret rapporta la bague, encaissant quelques euros et un regard interloqué du joaillier. Il fit un virement sur le compte de Mathilde avec pour seul message : Pardon. Cest à toi. Sans mélodrame.

Le jour de son départ, il respira à fond le grand air polaire de la Gare du Nord, regarda une dernière fois sa rue familière, et monta dans un taxi, nemportant rien dautre que sa valise, son écharpe et un noble sentiment de honte générationnelle.

***

Quelques jours plus tard, au café Les Deux Moulins, Capucine, Mathilde et Armand prenaient un chocolat viennois. Lambiance, sans être celle du Bal du Siècle, était détendue le genre de moment où même les gaufres maison paraissent supportables après la tempête.

Capucine évoquait ses plans pour le mariage, Armand la couvait du regard et Mathilde, dans sa parka moelleuse, papillonnait entre alchimie de ça ira mieux et optimisme discret.

Tu sais, déclara-t-elle devant le miroir des banquettes rouges, je nen veux même plus à ce pauvre type. Je suis juste soulagée. On recommence sur des vraies bases.

Capucine lui adressa ce regard que seules les vraies amies connaissent.

Et tu trouveras bien mieux. Un vrai gentleman, qui ne tutilisera jamais comme un marchepied pour rejoindre sa princesse dans sa forteresse imaginaire.

Oui, répondit Mathilde, souriant sincèrement. Demain sera forcément plus vivant.

Paris derrière les carreaux, le métro qui file et les serveurs qui nettoient les tables : la vie reprenait son rythme, dans la lumière neigeuse dun hiver pas si différent des autres. Où, malgré la comédie humaine, on croit encoreparfois naïvementà des sentiments vrais, à lamitié et au retour du printemps.

(Morale de lhistoire : il faut parfois beaucoup de chocolat chaud, un ou deux uppercuts et pas mal de neige pour remettre les compteurs à zéro.)Une heure plus tard, chacune repartit vers sa vie : Armand, bras dessus bras dessous avec Capucine, la rassura comme on borde un rêve précieux ; Mathilde, seule dans la rue animée, sentit pour la première fois depuis longtemps sa tristesse la quitter, fondue dans lair froid du soir. Elle leva le visage, accueillant les derniers flocons, le visage lavé par le vent et se surprit à sourire pour elle-même, juste elle, sans penser à qui que ce soit dautre.

Plus tard, dans sa chambre délicate, Capucine écrivit quelques lignes dans son carnet, la plume hésitant, puis filant, soulagée : Entre vérité et illusion, je choisis davancer, sans tricherie Demain, tout brillera dune lumière plus franche. Elle reposa la tiare, sétira sous le plaid retrouvé, chérissant cette fatigue douce que lon ressent lorsque tout a été dit, que chacun reprend sa place, quitte à la réinventer.

Et quelque part, à Lille, Valentin croisa un matin une jeune femme au regard doux, sans histoire complexe, sans scénario rédigé davance. Ce fut un salut, rien de plus, mais dans le silence neuf de la neige, peut-être la vraie vie pouvait-elle, enfin, commencer.

Sur les toits de Paris, la neige fondait. Les illusions elles aussi, laissant à nu un sol fertile, prêt pour un printemps honnête. Dans la capitale apaisée, des amitiés renouvelées, des engagements tenus, et quelques cicatrices discrètes, on continuait décrire, en secret, la suite imparfaite mais prometteuse des petits contes modernes.

Et si, vraiment, la vraie magie, cétait simplement cela : laisser tomber les masques pour mieux se retrouver, un jour, sans regret, autour dun chocolat chaud parfumé despérance.

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Entre vérité et rêve
«Je ne veux pas d’une fille paralysée…» déclara la belle-fille avant de partir… Mais elle était loin d’imaginer ce qui allait se passer ensuite… Dans un petit village français vivait un vieux monsieur, Denisot, qui aimait prendre un verre de blanc le week-end. Il avait un rêve : s’offrir un chien, mais pas n’importe lequel — un pur berger d’Asie, un vrai alabai. Prêt à parcourir jusqu’aux confins de la Méditerranée rien que pour en trouver un digne de ce nom. On l’appelait Denisot — peut-être ainsi, ou d’après son prénom ou son nom, personne ne savait vraiment. Rien ne le dérangeait, il laissait chacun l’appeler comme il voulait. Après le jardin, il s’installait sur le banc devant la maison, repensant aux belles années, et les jeunes du village se rassemblaient parfois pour écouter ses récits d’autrefois. Cela faisait longtemps que Denisot avait perdu sa femme, Claudine, malade du cœur. Les médecins lui avaient interdit d’avoir des enfants, mais son désir de maternité était plus fort. Elle donna un fils à Denisot puis devint très faible. Denisot adorait Claudine, il faisait tout pour elle à la maison, allant jusqu’à interdire qu’elle porte une brique de lait du marché. « Je t’en prie, laisse, c’est interdit ! », disait-il, sur ordonnance. Il s’occupait du bébé, faisait à manger. Claudine, peinée, soupirait : « Tu m’humilies ! Voilà, les femmes vont rire, je ne fais rien, c’est toi qui t’occupes de tout ! » Mais au contraire, elles enviaient Claudine : « Ma pauvre Claudine, si seulement je pouvais t’emprunter ton Denisot, ne serait-ce qu’un jour pour vivre une vie comme la tienne ! » Claudine souriait et c’est avec ce sourire qu’elle quitta cette vie. Denisot la trouva froide un matin. Il pleura comme un enfant durant trois jours, puis il se consacra entièrement à leur fils. L’enfant venait d’avoir 14 ans et la période difficile commençait. Après l’armée, le fils se maria tôt, s’installa loin là où il avait servi. Denisot se retrouva seul, mais il gardait toujours la pêche, aimant discuter avec les jeunes sur la place. Un jour, il apprit qu’il était grand-père. Il attendait que la famille lui rende visite, mais ils ne venaient jamais — le travail, le manque de temps, toujours quelque chose… Il voyait sa petite-fille seulement sur les photos. Soudain, les gens du village remarquèrent que Denisot n’était plus que l’ombre de lui-même. Il ne plaisantait plus, ne s’asseyait plus sur le banc, le sourire disparu. Ils finirent par comprendre : Denisot avait reçu un télégramme de sa belle-fille. Un accident de voiture : sa petite-fille gravement blessée à l’hôpital, son fils mort sur le coup. « Quel malheur ! Quelle douleur ! » compatissait tout le village, mais quels mots pourraient soulager une telle peine ? Denisot recevait les condoléances sans que son chagrin ne faiblisse. Il avait mal pour son fils, mais sa tristesse était pire encore pour la petite-fille. Jeune fille de 15 ans, elle gisait dans le coma. Il n’avait jamais vu sa petite-fille, mais il l’aimait tout autant : elle ressemblait tant à Claudine sur les photos. Denisot décida d’aller dans la ville où vivait son fils, mais, la veille du départ, une voiture se gara devant sa maison. On apporta une civière. Sa belle-fille entra dans sa maison, presque sans frapper, et la petite-fille fut déposée sur le canapé comme un ballot, avant que la mère ne claque la porte. « Elle est paralysée de la tête aux pieds. Je ne veux pas d’une fille comme ça. Je suis encore jeune, je trouverai bien un nouveau mari et j’aurai un enfant en bonne santé ! » fit la belle-fille sèchement. « Mais je ne suis pas médecin ! » s’exclama Denisot. « Un médecin n’y peut rien. Elle a besoin d’une aide à domicile, d’une gardienne. Si vous ne voulez pas vous en occuper — enterrez-la vivante, mais moi, je ne gâcherai pas ma vie. Je ne suis pas une nourrice ! » répliqua-t-elle avant de partir. « On dirait bien que tu n’es pas sa mère ! » cria Denisot derrière elle. Il comprit alors pourquoi son fils ne venait jamais avec sa famille : avec une femme comme ça, on ne va qu’au marché pour se disputer, pas pour rendre visite. Comment son fils avait-il pu se laisser piéger par une telle personne ? Mais on ne peut plus demander… Si Denisot avait su que sa belle-fille abandonnerait sa fille, il se serait retourné dans sa tombe… Denisot et sa petite-fille restèrent seuls. La jeune fille était bel et bien paralysée, mais Denisot en avait vu d’autres et savait s’occuper de tout. Il retrouva enfin un sens à sa vie — sa priorité serait de soigner sa petite-fille. Les médecins l’avaient condamnée et renvoyée de l’hôpital, incapables de comprendre comment elle avait survécu à un tel accident. Il ne restait que les remèdes de grand-mère et les guérisseuses. Dans le village, il n’y avait pas de rebouteuse, et la plus proche vivait très loin. Impossible d’y emmener la jeune fille. Il se retrouva désemparé… Denisot se déplaçait chaque semaine chez la guérisseuse. Elle lui donnait des herbes et des décoctions pour la petite. Il suivit ce traitement. Plus d’un an passa, la jeune fille restait immobile, incapable de bouger ni bras ni jambes, inerte sous sa couverture, incapable même de parler, émettant seulement quelques sons indistincts. Parfois, le vieux remarquait une larme couler sur la joue de la petite. Dans ces moments, son cœur explosait de douleur. Il pensait qu’elle pleurait pour ses parents. Il lui parlait de longues heures, lisait des livres, mais elle ne pouvait lui répondre. Leur solitude était immense. Jusqu’au jour où, un soir, un événement inattendu se produisit. Alors qu’il était, comme d’habitude, au chevet de la malade, une bande de jeunes ivres s’introduisit chez lui — Denisot avait oublié de fermer la porte. Ils venaient du bal, avaient vu la lumière et, connaissant la paralysie de la jeune fille, avaient voulu « s’amuser », croyant qu’elle serait ravie et incapable de se défendre… Ils entrèrent. « Allez le vieux, découvre ta petite-fille, écarte-lui les jambes ! On tire au sort pour savoir qui passe en premier… » lança le plus saoûl. « Pitié ! Elle n’a que 15 ans ! » supplia Denisot. « Attendez, laissez-moi juste me brosser les dents… » fit Denisot, qui se précipita à la cuisine, ouvrit la trappe de la cave et cria : « Prends-les ! » De là jaillit le grand alabai, Moukhtar. Il bondit sur les voyous, leur attrapant tour à tour le pantalon, faillit castrer le chef de la bande ! Les autres prirent la fuite, la culotte en lambeaux, poursuivis par le chien jusque dans tout le village sous les rires, tandis que Moukhtar sautait par la fenêtre pour continuer la chasse. Denisot courut voir sa petite-fille : elle était assise sur le lit et criait à la fenêtre : « Moukhtar ! Moukhtar ! Dédou, attrape-le avant qu’il ne s’enfuie ! » Et là, le grand-père fondit en larmes. À partir de ce jour, la jeune fille commença à aller mieux — bientôt elle se remit à marcher. Était-ce les potions de la guérisseuse ou le choc de la nuit ? En tout cas, elle se remit à parler sans arrêt, se rattrapant de tous ces mois silencieux. Mais d’où venait Moukhtar, me demanderez-vous ? C’est simple : l’alabai vivait chez le fils de Denisot, et, après la tragédie, l’indigne belle-fille s’était débarrassée de la fille… et du chien. Elle avait amené le chien avec la petite, sans rien dire à Denisot. Quand elle quitta la maison, Denisot alla fermer le portail, et vit le chien assis là, maigre, épuisé, les yeux humides de vraies larmes. Denisot ignorait même que son fils avait un chien. Il ne put jamais le jeter dehors — il le garda précieusement. Le chien fut pour Denisot un compagnon fidèle : ce soir-là, il était resté enfermé à la cave à cause de la canicule. Pour lui éviter de souffrir, Denisot l’y mettait le jour, le laissait sortir à la nuit tombée. Ce soir-là, il n’avait pas encore eu le temps. S’il avait été dehors, les voyous ne seraient jamais entrés. Sa petite-fille lui expliqua plus tard qu’elle pleurait surtout par manque de son chien, mais elle ne pouvait rien lui dire. Denisot avait l’habitude de le garder dans la cour plutôt qu’à l’intérieur. La petite s’ennuyait, incapable de se faire entendre. Le soir où Moukhtar revint, il lécha son visage avec bonheur : lui aussi s’était énormément ennuyé de sa jeune maîtresse. Ainsi, ils se retrouvèrent tous les trois : Denisot, la petite-fille, et Moukhtar. Et jamais plus ils n’entendirent parler de la mère.