Ma femme et moi venons tout juste de contracter un prêt immobilier pour un bel appartement dans un quartier flambant neuf tellement neuf quil sent encore la peinture fraîche et que les ouvriers bricolent pe ici pe là. « Il faut absolument le bénir, cet appartement ! Personne ny a jamais vécu, tu ne peux pas espérer tinstaller sans la bénédiction du Bon Dieu », a aussitôt tranché ma grand-mère, plus solennelle quun notaire. « Bien sûr quil faut le faire bénir ! On na pas envie de sattirer la poisse alors quon espère le bonheur, la joie et la prospérité dans notre nouveau nid », a surenchéri ma mère, qui voyait déjà tomber la pluie de confettis sur la famille. Face à tout ce comité dexperts en superstition, on a rapidement plié bagage : la cérémonie de bénédiction sest imposée delle-même.
« Cest impératif ! » a ajouté mamie, le ton impérial. À lheure convenue, coup de sonnette : voilà quapparaît, sur le seuil, un prêtre à la barbe blanche et à la tignasse qui frisait le gris. Une croix imposante pendait autour de son cou, retenue par une chaîne quon aurait pu croire métallique, et, les bras chargés, il tenait un encensoir et un vieux sac de cuir ayant vu des jours meilleurs. Il nous distribue à chacun une bougie et commence à expliquer les étapes du grand rituel.
« Mes chers enfants », proclame-t-il en bombant le torse, « allumez vos bougies et suivez-moi ». Nous voilà à avancer docilement derrière lui, lair de famille attendant une messe de minuit, sauf que… catastrophe : mon père tente dallumer sa bougie, et là cest le drame. Elle couine, crache et fume, mais refuser obstinément de senflammer malgré nos supplications. On essaie tout : allumettes, briquet, souffle divin… Rien à faire. Le prêtre, soudain aussi nerveux quun écolier oublié après la classe, ramasse précipitamment ses affaires et les entasse dans son sac cabossé.
« Fichez le camp vite fait, il y a quelque chose de louche ici », a-t-il lancé, dun ton entre la panique et le soupçon. Nous sommes restés bouche bée à le regarder décrocher son cabas et détaler dans lescalier, presque à la limite doublier ses propres chaussures.
« Ce prêtre est bizarre, et sa bougie encore plus », a observé ma femme, en pointant la chandelle du prêtre qui brûlait désormais sans problème dans sa main magie ordinaire ou grosse blague ?
« Il était peut-être tout simplement de mauvaise humeur, ou la maison nétait pas dans le bon alignement astrologique », a plaisanté ma mère pour détendre latmosphère.
« Il parle bien, celui-là, mais il finit par filer à langlaise. Peut-être quil vient dun endroit où la fibre ne passe pas », ai-je marmonné, tentant de trouver une touche dhumour à ce moment absurde. « De toute façon, courir ? Et pour aller où ? Avec ce prêt sur quinze ans, nous sommes plus enracinés que les arbres dun boulevard parisien ! »
« Bon on reste là, ou quelquun veut réserver un autre prêtre ? » conclut ma grand-mère, qui, visiblement, navait pas dit son dernier mot et sait parfaitement que, chez nous, rien ne se passe jamais comme prévusur une appli ? », a lancé mon père, mi-goguenard, mi-perdu, en tapotant maladroitement son smartphone.
Là, un silence sest installé. Nous étions tous là, serrés au milieu du salon, entourés de cartons encore scotchés et dodeur de plâtre. Ma grand-mère a levé les yeux au plafond, cherchant la réponse dans une quelconque constellation invisible, puis a esquissé un sourire mystérieux.
Elle sest approchée du centre de la pièce, a attrapé la bougie récalcitrante, et, sous nos regards suspendus, a simplement soufflé dessus, comme pour chasser un mauvais sort. « Parfois, il suffit dun souffle de famille pour que la lumière revienne », a-t-elle murmuré.
Alors, ma femme a éclaté de rire, la tension sest évaporée, et bientôt, même mon père, qui navait pas décroché un sourire depuis la signature du prêt, riait de bon cœur. Les cartons se sont transformés en sièges improvisés, une bouteille de limonade a remplacé le vin de messe, et nous avons, sans rituel sacré ni formule magique, fêté notre nouveau départ en famille, à la lueur vacillante des bougies qui, cette fois, ne demandaient quà brûler.
Et dans ce salon pas tout à fait fini, entre les éclats de rire et le parfum despoir, je me suis dit que cétait ça, la vraie bénédiction.







