Le Testament du Cadet : Les Dernières Volontés du Fils le Plus Jeune

LE TESTAMENT DU PLUS JEUNE FILS

Claire ne quittait pas des yeux le panneau « Bloc Opératoire ». Les lettres dansaient devant elle, floues à force de tant dheures dattente. Son cœur battait la chamade, tandis que ses doigts compulsivement tripotaient le petit tracteur rouge en plastique, jouet préféré de son fils cadet, Augustin, quatre ans. Au début, Augustin avait bien voulu un tracteur bleu, comme dans son dessin animé, mais il sétait attaché à celui-ci, offert par son père adoré, avec toute la tendresse cabossée dun petit cœur blessé à la naissance.

Enfin, une silhouette masculine apparut derrière les vitres opacifiées, les portes souvrirent, laissant entrer un médecin épuisé, défait. Claire bondit, lui arrachant sa question :

Docteur, alors ? Ça sest bien passé ? Comment va Augustin ?

Le médecin baissa la tête, ôta lentement son masque, la voix pleine d’une tristesse résignée :

Madame Bonnet, je suis navré Nous avons fait tout ce qui était possible

***

Claire sétait recroquevillée sur le lit de son fils, enroulée comme une feuille froissée. Loreiller conservait encore le parfum dAugustin. Sur le miroir en face, lempreinte de sa petite main encore barbouillée de biscuit navait pas disparu. Quel soulagement, pensa Claire, de ne pas avoir eu le temps de le nettoyer ! Il ne salira plus jamais ce miroir. Il ne posera plus jamais posera sa tête fatiguée sur cet oreiller.

Une larme salée traça lentement un sillon sur la joue desséchée de Claire. Le chagrin avait consumé son cœur sain. Un cœur, pourtant, ce dont Augustin avait cruellement manqué. Son ainé, Martin, était en bonne santé, complètement autonome déjà dix-huit ans, étudiant à luniversité à Bordeaux. Mais Augustin, sa joie surprise, tardive, cabossée dès la naissance Pendant toute la grossesse, les échographies étaient rassurantes, jusquà ce que, à la toute dernière minute, on découvre une malformation cardiaque grave. Lopération, bien que radicale, navait rien pu sauver. Augustin sétait envolé, là où lon ne guérit plus jamais.

***

Claire ferma les yeux et sombra dans ce demi-sommeil agité, cette marge trouble entre veille et rêve. Encore une fois, comme chaque nuit depuis la perte, elle se retrouva dans une clairière éblouissante, inondée de toutes sortes de fleurs odorantes, éclatantes. Au loin, Augustin, son sourire éternel aux lèvres, lattendait, vêtu de sa chemise préférée, ornée de petites voitures. Dans ses mains, il tenait un grand bouquet de marguerites.

Augustin ! Mon trésor ! cria Claire, mais Augustin ne semblait pas lentendre, effeuillant paisiblement ses fleurs.

Claire se mit à courir les bras tendus, mais la distance qui la séparait de son garçon demeurait irréductible, il semblait toujours plus loin. Elle hurlait, tendait les bras, sépuisait, mais Augustin nétait jamais plus accessible. Brusquement, il la regarda, esquissa un sourire immense puis disparut, dans un nuage de pétales de marguerites, qui, doucement, retombaient sur lherbe

Claire se pencha, là où le nuage de pétales sétait posé, et lut sous ses pieds une adresse, tracée sur lherbe dun mot délicat formé de pétales blancs.

***

Un appel téléphonique la réveilla en sursaut. Le nom de Martin clignotait sur lécran de son portable.

Oui, mon chéri, souffla-t-elle dune voix rauque.

Maman, je passe aujourdhui ! Prépare-moi quelque chose de bon, sil te plaît !

Claire força un sourire. Il le fallait. Déjà presque trois mois sans Augustin, mais il lui restait son aîné ! Le moment était venu, peut-être, de tenter de se reprendre.

Bien sûr, mon Martin. Des crêpes, ça tirait ?

Ce serait top, maman ! Je suis déjà dans le train, à tout à lheure !

Martin venait presque chaque week-end, pour distraire ses parents, il le savait, il le sentait dans ses propres entrailles la douleur du vide. Mais il fallait continuer, traverser le chagrin, main dans la main. Cest cela, une famille.

Claire se força à se lever et traîna sa peine jusquà la cuisine. En fouillant le frigo, rien, plus une goutte de lait ! Son mari, Philippe, était assis, soudeur à la main, affairé à réparer un circuit dans son ordinateur portable. Il leva les yeux sur Claire :

Tu as besoin de quelque chose ? Tu vas sortir ?

Martin arrive, répondit-elle tranquillement. Il voudrait des crêpes, et je nai plus de lait. Je vais y aller, ça me changera un peu.

Philippe leva les sourcils, étonné. « Elle revient peu à peu » pensa-t-il.

Claire shabilla lentement, sortit. Un souffle doux de printemps caressait ses joues, les oiseaux chantaient. Les branches, teintes dun vert tendre, promettaient une mer de feuilles neuves. Tout renaissait, tout palpitait de vie. Claire soupira : « Augustin, tu ne connaîtras jamais ton cinquième printemps »

Elle chassa les sombres pensées dun geste de la tête et poursuivit son chemin vers lépicerie.

***

Au magasin, Claire prit du lait, du pain, une poule fermière, les bonbons préférés de Martin. Mais soudain, derrière les rayons, un rire séchappa son cœur se serra dune façon fulgurante. Cétait ce petit rire, exactement comme celui dAugustin. Elle se précipita, mais tout juste eut-elle le temps dapercevoir une silhouette enfantine disparaître derrière létagère. Sachant parfaitement combien cela était absurde, elle la suivit tout de même, renversant au passage une pancarte en carton.

En se baissant pour la ramasser, le sang de Claire se glaça : sur le fond blanc de la publicité, sétalaient en lettres rouges ladresse lue dans son rêve.

Augustin, mon ange, quest-ce que tu veux me dire ? chuchota Claire.

Elle rentra chez elle avec lintime conviction que rien nétait fortuit. Augustin essayait de lui envoyer un signe, mais quoi ? Elle consulterait cette adresse sur Internet plus tard. Aujourdhui, elle voulait juste accueillir Martin dignement, calmer un peu son cœur.

***

La soirée fut paisible, baignée dune chaleureuse complicité ; Claire parvenait même à sourire, attentive aux anecdotes détudiant de Martin, qui engloutissait ses crêpes avec appétit. Philippe et Claire le contemplaient, leur fils premier-né, désormais leur unique enfant. La nuit tomba, chacun regagna sa chambre.

Assommée de fatigue, Claire ne tarda pas à sombrer. Mais en pleine nuit, elle se réveilla en sursaut, persuadée dentendre, derrière la porte de la salle de bain, une voix denfant fredonner. Un chant ténu, oh, ce timbre, impossible à confondre, cétait la voix dAugustin qui chantait sa comptine préférée du tracteur bleu

Claire avala difficilement sa salive, se leva, et, sur la pointe des pieds, sapprocha, tentant de ne pas effrayer lapparition. Elle entrebâilla la porte personne, rien quune pièce immobile. Les larmes lui vinrent.

« Mais quest-ce que jespérais ? QuAugustin soit là ? Il nest plus là ! Ce nest que mon mental malade qui me joue des tours ! » semporta-t-elle intérieurement.

Devant le miroir, elle ouvrit leau, se rinça le visage dans lespoir dapaiser le tumulte. Ça devait cesser, pour Philippe, pour Martin ! Quand elle releva la tête, son reflet pâle la fixait, cernée jusquà lâme. Presque rageusement, Claire enduisit sa main de savon et la passa sur la glace, sans réfléchir, voyant lécume descendre en traînées mystérieuses qui, étrangement, formaient peu à peu les lettres de ladresse, encore.

Un froid spectral sengouffra dans son dos. Claire entendit, net, une petite voix :

Je tattends, maman

***

Tu ne dors pas ? Philippe sétait éveillé, dérangé par la lumière bleue du portable.

Claire était assise dans un fauteuil, lordinateur sur les genoux, fixant lécran intensément.

Philippe, viens voir Si tu ressens ce que je ressens, alors tout ce que je traverse nest pas folie

Philippe sextirpa du lit, et jeta un œil sur la photo dun petit garçon denviron quatre ans à lécran. Il sentit une chaleur puissante lenvahir.

« Simon Lefèvre, 4 ans », indiquait la légende. Orphelin depuis un accident de voiture, élevé par sa grand-mère jusque récemment. Depuis six mois, Simon vivait à la Maison dEnfants Henri Malbranche à Périgueux, sa grand-mère nétant plus là.

Cette adresse me poursuit, expliqua Claire, cest Augustin qui veut nous la donner

Elle raconta alors à Philippe son rêve, la scène au magasin, et lépisode dans la salle de bain. Philippe, après un silence, approuva dun ton résolu :

Claire, on partira demain.

***

Madame Valérie Lemoine, directrice de la maison denfants, les guida dans le long couloir lumineux, tout en leur chuchotant des explications :

Quand Simon est arrivé, on pensait que cétait temporaire, vous savez. Un petit sociable, éveillé, choyé par une grand-mère formidable. Mais à chaque essai dadoption, il se referme, reste muet. Il répète que sa vraie maman et son vrai papa viendront le chercher, il les reconnaîtra. Il y a trois mois, il a commencé à parler dun ami imaginaire, Augustin. Ce petit Augustin lui a même dit récemment que bientôt, sa maman et son papa viendraient.

Claire et Philippe échangèrent un regard sidéré. Leur fils disparu les aurait-il guidés jusquici ?

Enfin, voyez, faites connaissance, acheva Madame Lemoine, ouvrant la porte de la salle de jeux. Peut-être adoucirez-vous ce petit cœur.

Claire le reconnut tout de suite. Petit, maigrelet, assis les jambes croisées parmi les autres, bâtissant une tour de cubes en murmurant la chanson préférée dAugustin Simon leva les yeux, laissa tomber ses cubes, bondit et courut vers Claire et Philippe :

Maman, papa !!! Je savais que vous viendriez !!!

***

Ladoption fut accélérée grâce à Madame Lemoine, sincèrement heureuse. Quand elle apprit pour la mort dAugustin, elle fut bouleversée. Après un mois, Claire, Philippe et Martin vinrent chercher Simon, cette fois pour toujours. Prêt à quitter la maison, Simon sarrêta brusquement, lâcha la main de Claire :

Maman, attends ! Là-bas, Augustin veut nous dire au revoir !

Le cœur de Claire se serra, cette fois dun chagrin lumineux, adouci de résilience. Désormais, une autre vie dépendait delle, un petit Simon qui les avait laissés entrer dans son tendre cœur. Elle noublierait jamais Augustin, elle laimerait toujours mais à présent, être forte, cétait aussi pour Simon.

Simon courut vers la fenêtre, resta figé quelques instants, puis revint, radieux, vers sa famille. Et là, derrière la vitre, un pigeon blanc senvola sans prévenir du rebord de zinc, tourna autour du bâtiment, et planant longtemps au-dessus de leurs têtes, disparut lentement dans la lumière.

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Le Testament du Cadet : Les Dernières Volontés du Fils le Plus Jeune
L’Examen des Grandes Personnes — Sophie, pourquoi tu ne viens pas fêter la fin du projet avec nous ? — demanda, sourire en coin et clin d’œil à l’appui, Michel. — Parce que, mon cher ami, j’ai rendez-vous ce soir, — répondit-elle, un brin gênée. — Eh bien ça alors ! — Michel était surpris. Il connaissait Sophie depuis cinq ans, elle était mère célibataire et ne semblait pas du tout chercher un homme… Enfin, apparemment il se trompait. Peut-être qu’il était juste passé à côté. — Bon, alors ne perdons pas ton temps ! Je te souhaite que tout se passe parfaitement, — lança-t-il avant de se tourner vers leurs collègues. — Allez, on y va ? — Oui ! — Dépêchons-nous ! — Évidemment ! — s’exclamèrent-ils tous avant de se diriger vers le bistrot du coin. Michel marchait parmi eux, affichant un sourire, mais au fond de lui, il sentit poindre une pointe de jalousie. Quelle jalousie, d’ailleurs ? Il n’y a jamais rien eu entre lui et Sophie, et il n’y en aurait jamais : juste une relation professionnelle et amicale. « C’est étrange tout ça », pensa Michel. * * * Ce jour-là, il rentra bien plus tard que d’habitude. À peine avait-il passé la porte que ses enfants se précipitèrent sur lui, criant : « Papa est là, papa est là ! ». Puis sa femme apparut à son tour. — Michel, enfin ! Elle le serra dans ses bras et l’embrassa. — On a eu le temps de faire une belle balade, et les enfants ont bricolé un superbe bateau. Toi, tu passes ta vie au boulot, — sourit Katia. — Eh bien moi, je gagne de l’argent, — marmonna Michel. — Et j’ai le droit de rentrer tard si j’en ai envie ! — Bien sûr que tu as le droit, — acquiesça Katia. — Et inutile de me cuisiner, — grogna-t-il encore. S’il avait dû répondre à la question « pourquoi autant d’agressivité ? », il n’aurait pas su. Lui-même n’en comprenait pas la raison. — Michel, tu t’es fait piquer ou quoi ? — demanda sa femme, toujours avec son sourire. Et là, Michel comprit qu’il voulait voir disparaître ce sourire de son visage, que Katia se sente aussi mal que lui se sentait à ce moment précis. — Non. Je suis juste fatigué. Mets le dîner à réchauffer, — lâcha-t-il d’un ton qu’il essaya de rendre neutre, et quand sa femme partit à la cuisine, il s’assit sur le meuble de l’entrée, la tête dans les mains. « Mais qu’est-ce que je fais ? », pensa-t-il, horrifié. * * * Quelques jours plus tard, ce mauvais moment passa, et Michel réalisa qu’il avait tout simplement voulu que tout le monde participe à la fête de fin de projet ; il avait été déçu que Sophie ait refusé. Un nouveau dossier captivait toute son attention. * * * — Sophie, il va falloir que tu restes ce soir, j’ai besoin des chiffres, — lui demanda-t-il un jour. — Désolée, ce soir je vais voir ma mère, — répondit-elle. C’est important pour moi. Je peux venir plus tôt demain et tout faire, si tu veux. — Très bien, — répondit Michel. — Marché conclu. Mais, au fond, il était agacé. Un projet en cours, c’est tout de même plus important que le reste, non ? — Ta mère est malade ? — demanda-t-il. — Oui, un peu, — baissa-t-elle les yeux. — Je comprends, — acquiesça-t-il. Pour une maman malade, il ne pouvait pas dire non. Mais il apprit ensuite que la mère de Sophie n’avait rien. C’était juste un prétexte, et qu’en réalité, elle était partie voir quelqu’un… — Comment ça, pourquoi elle n’est pas allée voir sa mère ? — s’étonna-t-il lorsque ses collègues l’en informèrent. — Mais si, elle y va ! Juste… elle n’est pas seule, — précisa Amandine en regardant Michel par la fenêtre. — Regarde… Il s’approcha. Il vit Sophie sortir de l’immeuble de bureaux, un jeune homme l’attendait, ils se prirent par la main et montèrent ensemble dans une voiture. Michel ressentit alors une vraie jalousie. « Bon sang, elle a rencontrée quelqu’un… c’est la vérité », pensa-t-il. — Eh bien… — Essaya-t-il de parler avec un ton détaché. — On finit à 18h, tout le monde fait ce qu’il veut après. Il s’installa à son bureau, tâcha de s’y remettre, sans y parvenir. * * * Le temps passa. L’inquiétude de Michel grandissait. D’abord, un léger trouble : dès qu’il entendait la voix ou lisait un mail de Sophie, son cœur s’accélérait — comme à l’époque où il sortait avec Katia. « Est-ce que je suis en train de tomber amoureux ? », se demandait-il, à la fois amusé et terrifié. Il essayait d’ignorer ce sentiment ridicule à quarante ans passés, lui le père de famille. Il aimait sa femme… enfin, il la respectait et lui était reconnaissant. Mais la passion, la vraie, s’était envolée. Comme toujours, non ? Puis tout est devenu étrange : lorsqu’elle rentrait dans le bureau, Michel se redressait, il entamait la conversation et rejouait mentalement chaque échange, chaque regard, en y cherchant un signe… Un jour, il se demanda : « Et si je l’avais rencontrée avant Katia, avant les enfants ? » La question le frappa comme une révélation. Oui, il serait parti. Quitte à tout abandonner. Ce constat fit naître la culpabilité. En regardant la photo de famille sur son bureau — Katia, les enfants, tout le monde souriant, il se demanda pourquoi sa vie semblait désormais tellement étrangère… Il ne trouvait pas la réponse, et surtout, il ne savait pas comment arrêter d’y penser. Pourquoi maintenant ? Pourquoi Sophie ? Il sentait son univers vaciller. Il ne voulait pas trahir, ni tout perdre. Mais il ne contrôlait plus grand-chose… * * * Un matin, il se réveilla à l’aube. La lumière filtrait à peine sous les rideaux. Il resta allongé, le visage tourné vers le plafond. Impossible de sortir Sophie de son esprit — même dans cette bulle familiale. Elle était là, comme une écharde invisible en lui. Il pensa à la veille, à la voir repartir, encore, avec ce type. Et à chaque fois, c’était comme si quelque chose se brisait en lui. « Je suis en train de me perdre. Si je ne m’arrête pas maintenant, je vais tout perdre. Pas d’un coup, mais petit à petit : je deviendrai froid, aigri, distant… Un étranger pour mes enfants, pour Katia, pour moi-même. Je finirai par détester ce que je suis devenu. Et après, il sera trop tard. » Il se leva, s’habilla, prépara son café et regarda la rue vide depuis la fenêtre. Il fit un choix. * * * — Quoi ? Tu passes dans un autre service ? — s’exclamèrent ses collègues, Sophie comprise. — Oui, il y a un souci à gérer là-bas, j’y vais, — répondit-il. — Mais c’est temporaire, hein ? — Oui, bien sûr, — assura Michel, bien qu’il sache que rien n’est plus définitif que le provisoire… D’abord, il avait songé à démissionner. Mais il était bien vu dans cette boîte, bien payé, et il y avait des perspectives d’avenir. Alors il avait demandé un transfert. Même temporaire. Même quelques mois. Juste assez pour rompre ce cercle infernal où chaque mot, chaque geste de Sophie l’agitait davantage. Il ne voulait pas tout perdre pour une impulsion. Il savait que ça passerait, que la douleur cèderait. Le soir venu, il confia à Katia : — Je veux passer plus de temps avec toi et les enfants. J’ai trop manqué de choses. Katia le regarda, surprise. — Tu es sérieux ? — Oui… J’ai l’impression d’être passé à côté de trop de moments avec vous. Elle sourit simplement. Son sourire le toucha droit au cœur. Il se mit à accompagner les enfants au parc, à les récupérer à l’école, à participer aux fêtes d’école. Il parlait à Katia, pas juste des soucis du quotidien, mais aussi de lui, de ses doutes, de ses pensées ; il s’intéressa aussi à ce qu’elle ressentait. Parfois, il se demandait : « Pourquoi je ne faisais pas ça avant ? » Il continua à penser à Sophie, mais moins. Quand il la croisait dans les couloirs, ce n’était plus une douleur, ni une jalousie. Simplement la certitude d’avoir fait un choix. * * * — Michel ! Michel ! Au centre commercial, il entendit qu’on l’appelait. Il se retourna, vit Sophie. — Michel ! Tu nous as oubliés ou quoi ? On espérait ton retour dans l’équipe, ça fait un an ! Il sourit. — Salut Sophie, je suis content de te voir ! — Tu vas bien ? — Oui… mieux que jamais, en fait. — Et tu ne veux pas revenir parmi nous ? Tu étais le meilleur chef ! — Il était temps de tourner la page, — répondit-il simplement. — Et toi ? — Moi ? J’ai rencontré quelqu’un. On vient de se marier. Ma fille l’adore. Michel acquiesça, sincèrement heureux pour elle. Ils échangèrent quelques banalités sur la société, les collègues. Aucun ne proposa de poursuivre la rencontre autour d’un café. Tous deux savaient : c’était la fin. En repartant, Michel acheta le cadeau pour son fils, rejoignit sa voiture… et constata qu’il ne ressentait plus rien de tout ça. Ni douleur, ni envie, ni regrets. Il se sentit enfin à sa place. Pas dans un rêve, pas dans un conte. Juste dans sa vie à lui, complexe, imparfaite, mais tellement vraie. * * * Sophie et Katia se retrouvaient près des tapis de course. Elles allaient désormais à la même salle de sport, et se voyaient régulièrement aux mêmes horaires. — Comment s’est passée votre rencontre ? — demanda Katia. — Oh, rien de particulier. Il m’a souhaité tout le bonheur du monde. Donc, tu as gagné, — répondit Sophie. — Ton mari est vraiment un homme exceptionnel, tu sais. — Je le sais, — répliqua Katia avec un clin d’œil complice.