La Chambre d’Amis

La pièce en plus

Tu sais, lautre jour, Paul est rentré à lappart, les bras chargés de deux rouleaux de papier peint quil a posés dans le couloir. Il navait même pas pris le temps denlever ses chaussures quil avait déjà poussé la porte de « la pièce en plus » dun coup dépaule. Forcément, la porte a buté contre un tas mou et ne sest pas totalement ouverte. Il a soufflé, et poussé plus fort je le connais, il tenait en lui toute la contrariété accumulée au boulot.

Voilà, sest-il marmonné, même sil ny avait encore personne avec lui dans le salon. Encore la même chose.

Dans cette pièce, cest toujours pareil : des sacs de vêtements, des cartons dappareils électroménagers, un vieux matelas calé contre le mur, et une étagère croulant sous les bocaux, des livres, et des câbles électriques. À peine un passage jusquà la fenêtre, où une boîte à décorations de Noël prenait la poussière sur le rebord.

Claire est apparue derrière lui, sessuyant les mains sur un torchon.

Tas déjà acheté le papier peint ? a-t-elle demandé, elle fixait la pièce, comme pour vérifier que rien de plus nétait venu sempiler.

Oui. Et la peinture aussi. Et lenduit. Paul a calé les rouleaux contre le mur du couloir, histoire de dégager le passage. Mais avant, faudrait déjà réussir à ouvrir la porte correctement.

Claire na rien dit, elle sest penchée et a tiré un sac de linge dun demi-mètre. La porte sest enfin ouverte.

On va faire ça bien aujourdhui on trie, demain on attaque les murs. Et cest marre, pas de « on verra plus tard ».

Paul a hoché la tête, même si, au fond, il sentait monter lhabituelle envie de repousser. « Plus tard », cétait leur manière déviter les prises de tête. Tant que la pièce restait laffaire de personne, on navait pas à décider pour qui elle serait.

Depuis la cuisine, Camille a lancé :

Je peux vous aider, mais vous me dites ce que je peux toucher.

Camille vivait avec eux depuis deux ans, depuis le décès de sa mère et la vente de leur chambre de bonne à Paris. Elle était discrète, respectueuse, presque un nouveau souffle quon sentait dans lappart pas gênant, mais qui changeait les habitudes.

Tu peux tout prendre, a lancé Claire un peu vite. Avant de se reprendre : Enfin, presque tout.

Paul sest faufilé dans la pièce en enjambant le carton marqué « câbles ». Il a attrapé le matelas debout et a tenté de le tirer. Mais il coinçait à cause dune vieille valise à la poignée bancale.

Tiens-moi ça deux secondes, a-t-il dit à Claire.

Elle a soulevé le matelas, Paul a dégagé la valise. Elle était lourde, les coins râpés, fermée par du fil de fer tordu.

À qui est-ce ? a-t-il demandé.

Claire a juste balancé un regard et détourné la tête.

À maman, a-t-elle soufflé, presque pour que la valise nentende pas.

Camille est entrée, une pile de vieux journaux ficelée dans les bras.

Jpeux jeter ça ?

Oui, a répondu Paul. Mets juste tout dans un sac poubelle, que ça séparpille pas.

Il a posé la valise contre la porte. Le fil de fer était tellement serré quil la effleuré par automatisme, se demandant si ça souvrait. Claire la vu faire.

Non laisse, a-t-elle dit. Plus tard.

Paul a levé les yeux.

Claire, on sétait dit quon faisait tout aujourdhui.

Elle a serré les lèvres, a pris la boîte de décorations de Noël du rebord de la fenêtre et la sortie du couloir, comme si cétait plus urgent que de parler.

Camille, sans rien dire, a ouvert le sac poubelle pour y glisser les journaux, le bruit du papier énervant Paul plus encore que le désordre en lui-même.

Il a attrapé le premier carton venu. Dessus, il y avait écrit « Louis. Collège ». Le scotch fermant la boîte se décollait déjà. Paul a ouvert. Des cahiers, un agenda, quelques diplômes, une règle en plastique, et tout en haut, un petit maillot de foot avec un numéro dans le dos.

Il a figé. Le maillot était clairement denfant, mais plus vraiment de tout petit pile pour cet âge où on ose les couleurs voyantes.

Cest il a tenté.

Claire sest approchée.

Ne touche pas à ça, sil te plaît, a-t-elle murmuré.

Pourquoi ? On va bien

Il na pas terminé. Les mots « il ne reviendra pas » étaient trop crus, même sil y pensait.

Camille a relevé la tête du sac.

Louis a appelé hier, a-t-elle murmuré. Jai entendu Claire qui lui parlait.

Claire sest retournée, sec.

Tu espionnais ?

Non Camille a levé les mains Cest juste vous parliez fort et il voulait de tes nouvelles.

Paul sest senti bousculé à lintérieur. Louis, leur fils, vivait à Lyon, bossait, louait son propre appart. Il passait rarement, mais chaque visite devenait une grande affaire que Claire préparait comme un examen. La pièce en plus, à ses yeux, cétait « sa chambre » même sans lit depuis longtemps.

Alors ? a demandé Paul. Il a prévu de passer ?

Claire a haussé les épaules.

Il a dit « peut-être au printemps ». Elle la dit comme si elle lavait déjà répété cent fois.

Paul a reposé le carton sans refermer le couvercle. Le maillot restait en haut, presque un reproche.

On fait un bureau jen ai marre de bosser dans la cuisine, marre de ne pas avoir une pièce rien quà moi.

Claire la regardé comme sil avait proposé quon jette un animal vivant.

Un bureau, a-t-elle répété. Et si Louis vient ? Où il dormira ?

Sur le canapé du salon, comme tout le monde, a répondu Paul. Cest un adulte.

Camille a toussé doucement.

On pourrait mettre un fauteuil convertible ou un petit BZ. Ça existe en étroit.

Paul voulait répliquer que le problème, cétait pas le type de canapé. Le vrai souci, cest que Claire garde cette pièce comme une promesse jamais faite.

Il a pris un autre sac. Dedans, des vieilles vestes, des écharpes, des plaids. En fouillant, il a trouvé un sac doutils : marteau, tournevis, mètre, des vis.

Ça cest à moi, a-t-il dit, heureux de reconnaître au moins quelque chose.

Claire a fait oui de la tête.

On garde, a-t-elle concédé, comme un accord.

Camille, en fouillant le coin, a sorti une petite table pliante, qui tanguait.

Elle est bancale

À jeter, a dit Paul.

Claire, sèche :

Attends elle peut encore servir

Servir à quoi, Claire ? À prendre la poussière ? On nest pas un musée !

Les mots lui ont échappé, aussitôt il la regretté. Claire a baissé les yeux et rangé les livres dans un carton sans regarder les titres.

Jsuis pas un musée, a-t-elle glissé tout bas. Je suis juste

Elle sest arrêtée. Paul a remarqué ses doigts trembler en refermant le carton. Il a voulu sapprocher, mais Camille a sorti à ce moment-là une grande pochette en carton de derrière létagère.

Il y a des papiers là je ne sais pas où les mettre.

La pochette était fermée par des liens. Paul la ouverte. Dedans, une pile de lettres, quelques photos. Sur la première, lécriture de Claire, mais ce nétait pas adressé à Paul.

Paul a senti ses paumes devenir froides.

Cest quoi, ça ? a-t-il demandé.

Claire a levé les yeux, brève lassitude sur le visage, puis sest fermée.

Cest vieux.

Pour qui ? Paul tenait la lettre comme une braise.

Camille, comprenant quelle était de trop, a reculé.

Je vais mettre leau à bouillir, dit-elle, et elle est sortie.

Paul sest retrouvé seul avec Claire, au milieu des cartons, et a compris quen fait, le vrai ménage avait déjà commencé mais pas sur les murs

Cest de la part dAntoine, a dit Claire avant quil ninsiste. Tu te rappelles.

Évidemment, il se rappelait. Antoine, létudiant avec qui elle était sortie avant lui. Tout ça, cétait loin, avant leur mariage, avant Louis. Un prénom du passé, sans plus dépaisseur.

Pourquoi tu gardes ça ici ? a soufflé Paul.

Claire a haussé les épaules.

Je narrivais pas à jeter. Parce que cest un bout de moi.

Et tu le gardes dans un coin où on ne touche à rien. Comme tout le reste.

Claire sest approchée, a pris la pochette de ses mains.

Arrête de jouer au mec carré, Paul. Tas encore ta demande de mutation dans ton carton, celle pour Bordeaux, que tas jamais osé envoyer. Jai vu.

Paul a eu un sursaut.

Quelle demande ?

Celle pour partir travailler là-bas. Tavais tout préparé, signé, et tas planqué. Toi aussi, tu remets « à plus tard ».

Il sest tendu, partagé entre la colère et une gêne brûlante. Cest vrai quil avait sérieusement envisagé cette mutation quand tout allait mal au boulot. Puis ça sétait calmé, puis la trouille de tout changer est revenue.

Cest pas pareil, a-t-il murmuré.

Si. On cache tout ici, moi mes peurs, toi tes projets.

Paul a regardé la boîte ouverte, les cahiers de Louis.

Louis aussi, on le garde, a-t-il soufflé.

Claire a eu un bref mouvement de recul.

Dis pas ça.

Je parle pas de lui, mais de nous. On garde sa place ici comme sil était encore un enfant. Sauf quil a sa vie, maintenant.

Claire sest assise sur le bord du matelas, toujours pas rangé. Ressort grinçant.

Tu crois que jen ai pas conscience ? Jen suis consciente mais si je lâche, jai peur quil reste rien.

Paul sest assis sur un carton en face. Dur, mal foutu.

Moi aussi, jai ce vide, a-t-il avoué. Mais jempile pas des lettres pour autant.

Claire a regardé la pochette sur ses genoux.

Tu crois que cest pour Antoine ? a-t-elle lancé. Ce que je garde, cest le souvenir dêtre différente. Et parfois, jai peur dêtre passée à côté de moi, pas à cause de toi À cause de la vie qui file.

Paul a rien répondu. Il venait de voir Claire autrement : plus seulement la femme qui sobstinait sur « sa chambre », mais quelquun qui avait peur que tant de choses soient bel et bien derrière eux.

Des bruits de pas dans le couloir : Camille est revenue avec les tasses de thé, posées sur le rebord de la fenêtre.

Je sais pas où mettre ça, a-t-elle demandé à propos de la pochette. Dans un placard ?

Claire a levé la tête soudain, sa voix était très claire :

Camille, tes pas obligée de nous sauver.

Camille sest immobilisée, puis a acquiescé.

Je ne sauve personne. Je vis ici aussi, tu sais Jaimerais juste comprendre, moi aussi, ce qui va se passer.

Paul la regardée. Camille, droite près de la porte, les doigts crispés. Il sest rendu compte que pour elle, cette pièce, cétait aussi une attente. Peut-être la peur quon la prie de partir si « la vraie vie » reprenait le dessus.

On transforme la pièce, a-t-il dit. Pas pour virer qui que ce soit. Juste pour vivre vraiment.

Claire sest levée :

On fait comme ça ce soir, on décide ensemble de ce quon garde, de ce quon garde pas.

Paul a acquiescé.

Un bureau, mais avec un couchage, pour Louis sil passe. Et pour Camille, si tu veux tisoler.

Camille sest esquivée :

Jai pas besoin de misoler Enfin, si, parfois, juste cinq minutes de silence, ça ferait pas de mal.

Claire a pris le mètre du sac doutils.

On mesure : un bureau sous la fenêtre, le BZ contre le mur

Paul était toujours surpris par la façon dont elle pouvait soudain passer à laction. Il savait : Claire, elle se sauvait dans le concret.

Ils ont trié. Paul a sorti des sacs de fringues dans le couloir, Claire a fait des piles de livres : une caisse pour donner, une autre pour garder dans le salon. Camille rangeait les bocaux et couvercles « au cas où ».

Les bocaux, franchement, non, a tranché Paul.

Mais si, a répliqué Claire. Je fais de la confiture.

La dernière fois, cétait il y a deux ans, a-t-il noté.

Claire la fixé.

Et alors ? Peut-être que jen ferai cette année. Si jai un endroit pour les ranger.

Paul na rien ajouté. Ils savaient tous que la dispute sur les bocaux, ce nétait pas sur les bocaux.

Le soir, on voyait enfin le sol. Le lino, vieux, boursouflé par endroits. Dans un coin, une boîte de photos. Claire sest assise et a feuilleté.

Paul sest rapproché, sest accroupi.

On garde, ça ? a-t-il soufflé.

Oui. Mais pas ici. Je veux que ça soit accessible. Pas caché.

Elle a gardé quelques photos à part. Louis gamin, bonnet sur la tête, joues roses. Une autre deux deux, tout jeunes, devant limmeuble en chantier qui devait être « leur avenir ».

Paul a observé une des photos.

On croyait tout savoir, à lépoque, a-t-il souri.

Claire a eu un demi-sourire.

On croyait quon avait de la marge, dit-elle. De la marge de temps, dénergie, de place

Camille a ramené la valise.

Elle gêne le passage. Quest-ce quon en fait ?

Claire a observé la valise, puis Paul.

On louvre.

Paul est allé chercher la pince dans sa caisse à outils, a défait le fil de fer. Le verrou a sauté à contrecœur. Dedans, des foulards de sa mère, un vieux album, quelques lettres, et tout au fond, une petite couverture denfant, pliée.

Claire la prise, la serra contre elle, ferma les yeux.

Cétait à moi. Ils mont ramenée de la maternité dedans.

Paul sentit, comme un soulagement. Il sattendait à un fardeau, il a trouvé du simple.

On garde ?

Claire a hoché la tête.

Mais pas toute la valise. Elle a regardé autour delle. On va faire une boîte, petite, quon mettra sur la dernière étagère. Pour sen souvenir, mais pas pour sy enfermer.

Camille, délicate :

On pourra écrire dessus ? Pour pas quon se pose la question plus tard.

Paul a regardé Claire, qui a acquiescé.

On marque « À maman ». Et cest tout.

Ils ont mis dans la boîte la petite couverture, lalbum et quelques lettres. Le reste, Claire a trié doucement, en jetant une partie elle na pas pleuré, elle la juste fait, lentement.

Une fois la boîte prête, Paul est monté sur un tabouret pour la placer sur la plus haute étagère, quils avaient décidé de garder. Elle allait devenir, comme disait Claire, « le coin souvenirs ». Le reste accueillerait les papiers importants, quelques affaires de saison, pas plus.

Nouvelle règle, a décrété Claire, assise par terre : tout ce quon met ici on létiquette et on se donne un an après, on revoit.

Paul a tiqué.

Se donner un délai ?

Oui, pour pas que ça devienne un marécage. Et si on veut garder un truc « au cas où », on doit dire pourquoi à voix haute, pas le cacher.

Camille a ajouté :

Et demander lavis des autres.

Paul a approuvé.

Le lendemain, Paul a arraché lancien lino, la plié et jeté. Les bras en compote, le dos en vrac, mais curieusement le cerveau au clair. Claire enduisait les murs, la figure toute blanche de poussière. Camille astiquait la fenêtre et le rebord elle a réussi à enlever toute la crasse.

Le soir venu, ils ont accroché la nouvelle suspension. Paul, sur son escabeau, raccordait les fils, Claire tendait le Scotch isolant, Camille tenait la lampe de poche.

On branche ! a annoncé Claire.

Paul a réarmé le compteur. La lumière a envahi la pièce, claire et nette. Cétait plus juste la pièce en plus, cétait enfin une vraie pièce.

Ils ont installé le bureau près de la fenêtre. Paul a posé son laptop quil trimballait dhabitude de la cuisine au salon. Claire a acheté un BZ tout mince, convertible. Camille a mis une jolie lampe de bureau sur létagère à côté de la boîte « À maman ».

Paul a sorti le dernier sac-poubelle. Sur le palier, il a marqué un temps darrêt. Lappartement était calme, mais pas vide comme avant. En revenant, il a trouvé Claire dans la nouvelle pièce, devant le bureau.

Alors ? il demande.

Claire sest tournée.

On dirait la vraie vie, a-t-elle répondu, et jure que je lai vue sourire.

Camille, de passage, sest arrêtée à la porte.

Si Louis vient, je pourrai lui laisser la chambre, cest pas un souci.

Claire a secoué la tête.

Non, cest plus « sa » chambre, ou « la nôtre ». Elle est à tout le monde. Elle sest tournée vers Paul. Et si jamais lun de nous veut partir ou rester, on en parlera. On ne planquera plus rien.

Paul a éteint la lumière du couloir pour ne laisser que celle de la pièce. Il a laissé traîner son regard sur la tâche de lumière au sol, le bureau, le BZ tout neuf, la petite boîte là-haut sur létagère.

Marché conclu, a-t-il dit.

Claire a acquiescé, et avant de quitter la pièce, elle a remis bien droite la lampe de Camille sur létagère. Un geste minuscule, mais, tu vois, cétait pas pour garder le passé : cétait déjà, un peu, pour demain.

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