Sans nom
Sétant éloigné de limmeuble, lhomme se retourna et partit dun pas vif. La chienne resta figée, perdue, suivant longtemps du regard cette silhouette qui séloignait. Cest ainsi quelle perdit son nom
Ainsi va la vie ; cette chienne vivait sans prénom. Non, elle en avait eu un autrefois, bien sûr. Même ces derniers mois, elle ne lavait pas oublié. Mais plus personne ne lappelait de cette manière… Ninette… Ma Ninette… Douce Ninette…
Elle vivait chez une maîtresse aimante, madame Martine Dupuis. Mais un jour, linattendu se produisit : les secours emmenèrent la vieille dame, qui ne revint jamais chez elle.
Ninette guettait désespérément, reniflait devant la porte close, poussant de longs gémissements. Un jour, enfin, elle entendit le grincement familier dune clé dans la serrure
Elle simmobilisa, pleine despoir, près du seuil. Mais ce nétait pas Martine : entra dans lappartement son fils, monsieur Laurent Dupuis, un homme sombre au regard glacial. Ninette agita poliment la queue.
Encore toi ? Les voisins nen peuvent plus dentendre tes jappements, grogna-t-il aussitôt.
Ninette comprenait tout, baissa la tête.
Bon, viens, reprit-il à contre-cœur.
Elle adorait sortir, alors, toute joyeuse, elle fila dehors. Mais cest là que tout bascula
Ayant fait quelques mètres, lhomme fit volte-face et repartit dun pas décidé. Ninette, méfiante, se mit à détaler derrière lui.
Dégage ! Allez, va-ten ! lança-t-il, voix tranchante, ponctuant dun coup de pied pour être certain quelle comprenne.
La chienne resta figée, les yeux perdus sur le dos de son ancien maître. Ainsi, elle perdit son nom. Désormais, elle nentendit plus que deux mots, répétés chaque jour sur tous les tons :
Va-ten !
Ce nouveau nom ne lui plaisait pas du tout, et ne lui allait pas. Les premiers jours, elle tenta de résister. Dun regard plein despoir, elle suivait chaque passant, comme pour demander :
Vous ne me reconnaissez pas ? Je suis Ninette.
Mais après avoir reçu de nombreux coups de pied, la malheureuse comprit quelle ferait mieux de se méfier des hommes.
Un soir, elle revint près de limmeuble où elle avait grandi et sarrêta à lentrée familière. Elle crut apercevoir sa maîtresse assise sur un banc, entourée de ses amies, toutes des dames âgées comme elle.
Ninette sapprocha timidement, presque en sexcusant.
Oh Marie, regarde, cest la petite chienne de Martine ! Comment déjà on lappelait ? lança l’une d’elles en tendant la main.
Oui, cest triste… On raconte que le fils de Martine a chassé la chienne dès la disparition de sa mère. Quelle ingratitude ! soupira lautre.
Elles discutèrent quelques minutes du sort de la pauvre bête jusquà ce que leurs petits-enfants courent vers elles.
Mamie, cest qui cette chienne ? On pourrait la garder ? demanda lun deux, les yeux brillants.
Allons Séraphin, on ne peut pas prendre de chien à la maison, répondit la grand-mère en emmenant lenfant.
Ninette soupira.
Pardon, moi non plus je ne peux pas, je fais de lallergie, murmura un autre bambin en lui jetant un dernier regard.
Elle comprenait tout. Pourtant, elle erra encore quelques jours près de lentrée, espérant que quelquun se souvienne delle et la prenne chez soi.
Des chiens du quartier passaient en laisse, fièrement. Mais, à présent, ils ne la saluaient plus.
Viens Gaspard, ne tapproche pas des chiens errants, dit sèchement une femme tout en tirant son bouledogue.
Ninette se souvenait de Gaspard, qui, lui, agitait timidement la queue, comme pour sexcuser du comportement de sa maîtresse.
Même la cour de limmeuble lui était devenue hostile. Le gardien nhésitait pas à la chasser à coups de balai, et la concierge lui lançait des regards soupçonneux en grommelant quil ny avait pas de place ici pour les chiens vagabonds.
Elle chercha refuge près dune benne à ordures, sous le porche dun supermarché, finit par échouer sur un terrain vague.
Lautomne arriva. Les soirs devinrent plus froids. Un jour, Ninette découvrit un morceau miraculeux de tarte salée et revint vite à son abri. Cest alors quelle le vit.
Un chiot hirsute et crasseux la fixait plein despérance, flairant lair. Il sétait introduit on ne sait comment dans sa cachette et scrutait la scène avec attention.
Ninette avait appris les lois de la rue : pas dintrus. Elle tenta de montrer les crocs à linstar des chiens des poubelles, mais apparemment, elle nétait pas bien convaincante.
Le chiot, sans crainte, sapprocha encore et remua la queue.
Pour la première fois depuis des semaines, Ninette sentit quon lui témoignait de la sympathie. Elle capitula. Elle partagea son repas, et le chiot sendormit, la tête nichée contre son flanc.
Ninette, elle, ne trouva guère le sommeil. Lutilité de sa vie sétait envolée depuis longtemps. Les souvenirs troublaient son esprit tandis quelle soupirait doucement pour ne pas déranger le petit.
Ils commencèrent à vivre ensemble, Ninette enseignant autant que possible à son petit protégé les ruses de survie urbaine. Le chiot trébuchait derrière elle vers les bennes et, à la moindre occasion, voulait suivre les passants.
Ninette, anxieuse, guettait chaque fois à distance : il était trop naïf, trop jeune ; le danger guettait.
Leur vie aurait pu continuer ainsi dans leur abri, mais un matin, dénormes camions firent irruption sur le terrain vague. Les ouvriers sagitèrent. Le lieu nétait plus sûr.
Ninette comprit immédiatement, tentant de guider son petit loin du chantier, mais il traînait, manquant de peu de se faire écraser.
Ils séchappèrent enfin par une brèche dans la clôture, se retrouvant soudain dans les bruits du centre-ville. Il leur fallait maintenant un nouveau refuge.
Jetant un dernier regard à ce qui fut leur maison, Ninette affligée baissa la tête, séloignant. Le chiot, lui, samusait en courant derrière les feuilles mortes du trottoir.
Ils errèrent toute la journée sous une pluie fine, transis de vent glacial.
Au détour dune rue, ils virent la lumière dun immeuble moderne. Près de lune des entrées, un habitant avait bricolé un petit abri sous un auvent, semblable à une niche.
Ninette sapprocha, renifla, réalisa que personne ne loccupait, et sinstalla là pour la nuit, sur le qui-vive à chaque bruit.
À laube, des chats surgirent de la cave pour se prélasser sur la niche. La bande sarrêta net, observant avec méfiance la chienne et son protégé.
Le chiot sélança à leur rencontre, aboyant gaiment ; les félins jugèrent bon de décamper.
Ninette trembla pour lui, mais déjà il revenait, comme pour lui demander si elle avait vu son exploit. Elle lui lécha la truffe, émue, admirant les yeux sombres du petit qui réclamait, déjà, un nouveau repas.
Limmeuble sanima peu à peu, habitants et chiens envahissant le square. Ninette gardait ses distances, le regard triste.
Autrefois, cétait elle qui, fière, marchait au bras de sa maîtresse Cette époque semblait si lointaine.
Le chiot, attentif, cherchait à deviner son humeur. Soudain, un jeune couple sortit, riant, tenant en laisse un chiot neige. Le petit fonça vers eux. Ninette sinquiéta mais se tint prête à intervenir.
Elle observa les deux jeunes chiens jouer ensemble. Lhomme tendit la main vers le chiot, qui se laissa caresser de bon cœur. La femme saccroupit, riant doucement.
On dirait que Bouton sest trouvé un copain, sourit-elle.
Il faudrait le montrer à un vétérinaire. Ma mère ne récupère Bouton que dans deux jours dit lhomme, pensif.
La femme, émue, lui jeta un regard suppliant.
On pourrait tenter le coup ? Peut-être que ça marchera accepta-t-il enfin, tandis quelle lui sautait au cou.
Ninette comprit aussitôt. Le chiot dansait sur leurs genoux, tout joyeux, loubliant déjà. Elle soupira. Peut-être connaître-t-il enfin le bonheur parmi ces gens ? Ninette fit demi-tour, sen allant à petits pas las.
Une semaine plus tard, Ninette revint dans la cour, frigorifiée, solitaire. Elle voulait revoir le petit. Elle savait que, désormais, il passerait peut-être sans la reconnaître, tenu éloigné par ses nouveaux maîtres.
Elle les aperçut enfin. Le chiot, aux côtés du couple, cherchait quelquun du regard ; soudain il la vit, tira vivement sur la laisse en glapissant.
Elle tenta de ne pas sapprocher, tenta de réprimer lenvie de courir vers lui.
Les maîtres du petit chien se dirigèrent sans hésiter vers elle. Ninette hésita à senfuir, voulant pourtant rester.
Dis donc, il semble que tu as retrouvé ton amie ! sexclama la femme.
Ninette baissa la tête, sattendant, comme dhabitude, au pire.
Retrouvée, retrouvée ! rit lhomme, confirmant.
Ces mots ressemblaient à son ancien nom. Ninette resta sans bouger, tandis que le petit bondissait autour delle.
Ah, enfin ! On la cherchait partout, sadressèrent-ils à elle, avec chaleur.
Dun regard triste elle chercha leurs yeux bienveillants.
Alors, tu viens commença lhomme.
Ninette se raidit ; elle attendait dentendre « Va-ten ! ».
avec nous ? finit-il par dire tout doucement.
Ces mots, si anodins et oubliés depuis longtemps, raisonnèrent en elle avec tant de douceur.
Ninette sécarta prudemment puis, hésitante, avança. Une main chaude vint caresser sa tête : un geste quelle navait pas ressenti depuis des mois. Son cœur bondit, elle battit de la queue, ravie
Tout doucement la neige commença à tomber, en ce tout début de novembre. Elle couvrait les pas de deux êtres généreux et de leurs compagnons, unis dans la lumière du soir.
Il va falloir choisir un nom à notre trouvaille, dit lhomme songeur.
Mais cest une fille. Appelons-la Ninette, en souvenir de notre rencontre, proposa la femme.
Ninette sarrêta le temps daboyer de plaisir. Car, enfin, elle venait de retrouver son nom et une famille aimante.







