Rêve Éveillé
Aurélien adressa un sourire bienveillant au garçon :
Salut, je tai apporté un petit ange, dit-il en détaillant avec inquiétude le visage de lenfant. Tu veux bien accepter mon cadeau ?
Docteur Blanchard, une dame souhaiterait vous parler, annonça la voix tendue de Camille, la secrétaire, à lautre bout du fil.
Que veut-elle ? demanda Aurélien, agacé, nattendant plus rien de bon après un divorce houleux et les réclamations incessantes de son ex-femme.
Son fils est malade, et lattente pour accéder à lopération est interminable
Je vois ! coupa sèchement Aurélien. Nous ne sommes pas une association caritative. Quelle en contacte une.
Il raccrocha, puis saffaissa sur le dossier de son fauteuil. À peine un an s’était écoulé depuis la séparation tumultueuse, lorsque sa femme avait tenté dobtenir la quasi-totalité de ses biens, sans navoir jamais exercé la moindre profession.
Il réalisa trop tard à qui il sétait uni
Aurélien était un neurochirurgien renommé à Lyon, spécialisé dans les enfants. Sa clinique était la seule de la région capable de réaliser les opérations les plus complexes.
Il connaissait la réussite et le respect de ses collègues, mais ce divorce avait ébranlé sa confiance dans la famille. Il ne lui restait que ses deux fidèles compagnons, des chiens dont il était inséparable, pour lui tenir compagnie.
Sur son bureau, deux photos encadrées attiraient son regard. La magnifique Hélène, une Golden Retriever dorée qui semblait le narguer de son air espiègle sur la photo.
Sur l’autre cliché, Augustin, un chien intelligent et réfléchi. Augustin était entré dans sa vie trois ans plus tôt : Aurélien rentrait dune intervention difficile lorsquil le découvrit, chiot abandonné près de lhôpital.
Sa femme sétait longtemps opposée à la présence de ce petit bâtard, mais Aurélien navait pas eu le cœur de sen séparer…
Ce soir-là, il décida de promener ses chiens au parc de la Tête d’Or. Il faisait doux en ce soir de juillet, et en atteignant létang, il laissa les chiens courir librement.
Hélène et Augustin étaient sociables et pleins dénergie. Aurélien leur lança un os en caoutchouc, riant en les voyant sélancer côte à côte.
Ces moments paisibles suffisaient à lui apporter un profond apaisement. Il sassit sur un banc, près de leau.
Son téléphone vibra. Aurélien consulta le message de Camille : elle serait absente le lendemain, sa fille étant malade.
Il rangea son portable et chercha ses chiens du regard. Les deux se tenaient sagement à côté dun petit garçon qui caressait tendrement Hélène et grattait la tête dAugustin, tout en semblant leur confier de doux secrets.
Un large sourire illumina le visage dAurélien. Ses chiens savaient, mieux que quiconque, se faire de nouveaux amis.
Tu nas pas peur des gros chiens ? demanda Aurélien en sasseyant dans lherbe, près deux.
Bonjour, monsieur ! répondit le garçon, se tournant vers lui. Ma grand-mère dit que les chiens sont nos anges gardiens pour la vie.
Elle a bien raison, répondit Aurélien, remarquant le teint pâle et les cernes de lenfant. Elle sappelle Hélène, et voici Augustin.
De gentils anges, sourit le garçon en continuant de les caresser. Vous avez de la chance, dis donc, den avoir deux !
Tu aimerais en avoir un toi aussi ? demanda Aurélien, remarquant des traces d’injection sur ses bras.
Maman et mamie ne veulent pas, répondit-il tristement.
Et ton papa ? Aurélien fut frappé par la gravité du regard du garçon, bien trop mûr pour son âge.
Je nai pas de papa, confia-t-il en fixant Aurélien. Daprès mamie, ce nest pas un homme bien
Tu tes sauvé de chez toi, non ? devina Aurélien, parcourant les environs du regard. Ta maman doit être inquiète
Jai une boule qui grossit dans la tête, bientôt jirai là-haut, murmura lenfant en pointant le ciel du doigt. Maman pleure tous les soirs, elle a peur de me perdre. Moi, je nai pas dange
Et les médecins ? Aurélien sentit sa gorge se nouer. Pourquoi tu nes pas soigné ?
Il y a un spécialiste, mais on na pas de quoi payer lopération, l’enfant enlaça Hélène. Ma mamie traite ce docteur de salaud, aussi mauvais que mon père, car il a refusé de nous aider.
Ta grand-mère na pas la langue dans sa poche, répondit Aurélien, soulagé de ne pas connaître personnellement cette femme à la répartie tranchante. Comment tappelles-tu, mon petit ?
Éloi, répondit-il. Merci !
Merci ? Pourquoi donc ? sétonna Aurélien.
Pour ces anges si gentils, souffla Éloi en serrant Augustin.
Éloi ! Où es-tu ? séleva alors la voix affolée dune jeune femme.
Cest maman Éloi se releva précipitamment pour la rejoindre.
Aurélien suivit lenfant du regard. Hélène et Augustin gémirent doucement.
Sur lherbe, là où s’était tenu Éloi, un téléphone gisait encore
*****
Le lendemain matin, Hélène ne vint pas réveiller Aurélien comme à son habitude. Couchée sur le canapé, elle poussa un faible gémissement en le voyant approcher
Pendant la promenade, elle traînait la patte et refusait de jouer. Inquiet, Aurélien lemmena chez le vétérinaire sans attendre.
Après examens et analyses, le verdict tomba dès le lendemain :
Je suis navrée, docteur Blanchard, Hélène ne survivra pas, conclut la vétérinaire en lui tendant une boîte danalgésiques. Cest tout ce que nous pouvons faire pour soulager sa douleur.
Personne ne peut tenter une chirurgie ? demanda-t-il, plein despoir.
Il existe une clinique à Paris, mais les rendez-vous sont saturés des mois à lavance, alors qu’Hélène a besoin dune intervention urgente, expliqua le docteur en tendant un numéro de téléphone griffonné.
Je prends le premier train, trancha Aurélien. Gardez Hélène en observation en mon absence.
Il acheta un billet pour Paris le lendemain matin. Son planning était suffisamment souple pour poser congé.
Deux fois, il appela la fameuse clinique ; deux fois, il se heurta à des refus, sous prétexte de surmenage du chirurgien compétent. Il ne pouvait pas perdre Hélène !
Pourtant, ce fut peine perdue. Il dut inscrire Hélène sur une interminable liste dattente on le recontacterait en temps voulu.
Ses supplications, promesses de généreuse rémunération, rien neut deffet. Aurélien rentra le cœur serré à Lyon.
De laéroport, il se rendit aussitôt chez le vétérinaire pour recevoir la terrible nouvelle :
Son cœur a lâché, je suis désolée dit la vétérinaire en le menant près du corps dHélène.
Ma belle, comment en sommes-nous arrivés là Aurélien serra contre lui le corps inerte de sa fidèle compagne, dont le regard plein damour sétait à jamais éteint…
*****
Hélène ! hurla Aurélien, se réveillant en sursaut.
Sur le lit, blottis contre lui, Hélène et Augustin le regardaient dun air inquiet, surpris par son cauchemar.
Hélène vint le lécher affectueusement. Il lenlaça en appuyant son front contre sa tête dor.
Comme en rêve, Aurélien ressentait limpuissance et la terreur qui lavaient saisi à lidée de perdre Hélène.
Devant ses yeux, le visage dÉloi, exténué par la maladie, simposa, son doigt maigre pointant le ciel.
Que pouvait ressentir sa mère, sachant que la solution existait, mais hors datteinte ?
« Vous avez deux anges près de vous ! » lui revint alors la phrase de lenfant.
Décidé, Aurélien saisit son portable
*****
Aurélien tenait dans ses bras un chiot Golden Retriever de quelques mois, qui le regardait craintivement.
Naie pas peur, mon petit, il le caressa doucement. Tu as une grande mission: devenir lange dun garçon formidable.
Augustin et Hélène reniflaient les buissons alentour. Aurélien avait donné rendez-vous dans le parc pour ne pas imposer latmosphère froide de la clinique. Il avait soigneusement consulté le dossier médical dÉloi; lintervention ne pouvait attendre.
Monsieur aux anges ! sécria une voix denfant qui fit tressaillir Aurélien. Je suis si content de vous revoir!
Aurélien sourit en se mettant à hauteur du garçon :
Bonjour, je tapporte un petit ange, dit-il, sassurant que lenfant allait bien. Tu veux bien en faire ton ami ?
Mais maman Le garçon se tourna vers la jeune femme, le visage marqué par la fatigue.
Bonjour Docteur Blanchard, murmura Pauline. Vous savez quil ne devrait pas côtoyer les animaux
Le chiot vivra chez moi pendant votre séjour à lhôpital, expliqua Aurélien, gêné. Je suis désolé de vous avoir refusé quand vous étiez venue à la clinique.
Vous êtes quelquun doccupé Pauline détourna le regard, comprenant qu’il était leur ultime espoir.
Venez demain à la clinique, il ny a pas une minute à perdre, confia Aurélien, tendant le chiot à Éloi. Tu as jusquà la sortie de lhôpital pour lui inventer un nom.
Il nen a pas ? Chaque ange doit avoir un nom ! sétonna Éloi.
Merci! dans les yeux de sa mère brillaient des larmes de bonheur.
Et ne lui interdisez pas daimer les chiens, ils guérissent les âmes, sourit Aurélien, voyant Hélène chercher à lécher le visage dÉloi pour y déposer un baiser dange
*****
Deux ans plus tard
Aurélien et Pauline observaient avec tendresse Éloi, radieux, tenant un énorme bouquet dasters blancs.
Il était difficile de reconnaître en ce premier de la classe épanoui le petit garçon dévoré par la maladie quAurélien avait connu au parc.
Lopération fut un franc succès, et Éloi retrouva très vite la santé. Apollon, le chiot devenu grand, fut son premier accueil à la sortie de lhôpital, et désormais son plus grand complice
Jai peur quHélène, Augustin et Apollon ne tiennent plus en place dans la voiture, glissa Aurélien à loreille de sa femme.
La rentrée sera bientôt finie, souffla Pauline.
Je trouve que le directeur sétale un peu trop sur les besoins de lécole, bougonna Aurélien. Éloi nest pas fait pour rester immobile aussi longtemps
Pauline sourit. Aurélien était devenu un père merveilleux pour son fils, lui rendant la foi en la magie des anges. Comme dans un rêve éveillé, son vœu le plus cher s’était réalisé.
Son fils était en bonne santé, promis à une vie longue et heureuse, entouré par lamour de ses anges gardiens.
Au fond, chacun de nous a besoin dun Ange Cest peut-être cela, le vrai secret du bonheur.






