— Maman arrive ce soir. Pour de bon. J’ai déjà arrangé ça.
Éloïse leva les yeux de son ordinateur. Elle ne comprit pas tout de suite ce qu’il avait dit. Elle interrogea du regard – simplement regarda son mari, qui se tenait dans l’embrasure de la cuisine avec son téléphone, comme s’il venait d’annoncer une banalité. Que le pain était fini. Qu’il y avait des bouchons sur le périphérique.
— Comment ça, « pour de bon » ?
— Exactement ça. — Il rangea enfin son téléphone dans sa poche. — Elle a des douleurs aux articulations, c’est dur toute seule. On la prend chez nous.
Éloïse ferma son ordinateur. Lentement, avec précaution – comme on referme quelque chose de fragile pour ne pas le casser. Elle travaillait comme analyste financière en télétravail, et la table de la cuisine était son bureau depuis neuf heures du matin. Il était six heures et demie du soir.
— Julien. On n’a pas discuté de ça.
— Qu’est-ce qu’il y a à discuter ? — Il haussa les épaules – ce geste qu’elle avait appris à détester. Léger, insouciant, comme si ses mots pesaient moins que l’air. — C’est ma mère. Je dois l’abandonner, peut-être ?
Éloïse se leva. Elle alla à la fenêtre, regarda la cour – des enfants jouaient au ballon, criaient, tombaient et se relevaient. Un soir ordinaire. Sauf que dans sa poitrine, quelque chose se serrait sans lâcher.
— On a un deux-pièces, dit-elle d’une voix calme. Où va-t-elle habiter ?
— Dans le salon. Le canapé est confortable.
— C’est mon bureau, Julien.
— Tu travailles dans la cuisine. Quelle différence.
Elle se retourna. Le regarda – cet homme avec qui elle vivait depuis six ans. Il se tenait devant le réfrigérateur, déjà ouvert, et regardait à l’intérieur d’un air affairé, comme si la conversation était finie. Décision prise, point final, on pouvait dîner.
C’était ainsi que ça fonctionnait avec Geneviève. La mère décidait – le fils exécutait. Dans ce schéma, Éloïse n’était qu’un décor. Pratique, fonctionnel, facilement remplaçable.
Geneviève arriva à huit heures du soir avec deux valises et un gros sac bourré de casseroles. Éloïse ne comprit pas pourquoi apporter des casseroles quand on va vivre chez des gens qui en ont déjà. Mais elle ne dit rien.
— Me voilà ! — La belle-mère entra comme on entre chez soi après une longue absence. Elle jeta un coup d’œil, pinça les lèvres. — Juliot, il y a de la poussière sur l’étagère. Tu vois ? Là.
— Maman, tu viens d’arriver…
— Je dis ça. — Elle retira son manteau, le jeta sur le porte-manteau de sorte que la moitié glissa par terre, et partit inspecter l’appartement. Éloïse, dans le couloir, regardait cette femme ouvrir la porte de la chambre, jeter un œil dans la salle de bain, toucher les rideaux du salon.
— Le canapé est dur, annonça Geneviève sans regarder Éloïse. Julien, vous avez un matelas de rechange ?
— On va trouver, maman.
— Et il fait froid ici. Le radiateur chauffe mal ?
— Il chauffe bien, dit Éloïse.
La belle-mère la regarda – pour la première fois depuis qu’elle avait franchi le seuil. Un long regard, évaluateur, comme on inspecte un produit défraîchi au marché.
— Eh bien, peut-être que pour toi c’est normal. Moi, je gèle.
Julien traînait déjà une vieille couverture du débarras. Éloïse alla dans la cuisine. Elle s’assit. Ouvrit son ordinateur, le referma. Le rouvrit. Les chiffres à l’écran ne formaient aucun sens.
Derrière le mur, Geneviève racontait à son fils que la voisine Claudine avait enfin vendu sa maison de campagne, et qu’elle avait bien fait, et que de toute façon s’accrocher aux biens, c’est idiot – elle, par exemple, elle donnait tout facilement. Éloïse pensa que sa belle-mère n’avait jamais rien donné facilement de sa vie. Chaque petit service, elle le mémorisait pendant des années et le ressortait avec des intérêts.
La première semaine ressembla à une lente inondation. D’abord l’eau montait imperceptiblement – chevilles, genoux. On pouvait encore faire semblant que rien de spécial.
Geneviève ne travaillait pas – elle était à la retraite et très fière de l’être. Toute la journée, elle passait sur le canapé avec son téléphone, regardait des vidéos à plein volume, parfois appelait ses copines et racontait en détail, avec emphase, les vies des autres. Elle ne lavait pas sa vaisselle. Elle n’essuyait pas les miettes de la table. Un jour, Éloïse trouva dans l’évier une poêle non lavée qui, à l’odeur, avait servi la veille.
— Geneviève, vous pourriez laver votre vaisselle ?
— Je suis fatiguée. Mes articulations, répondit l’autre sans quitter son téléphone.
— Vous venez de marcher une demi-heure au supermarché.
— C’est différent.
Le soir, Julien dit à Éloïse qu’elle aurait pu être plus douce. Sa mère était âgée, malade, il fallait comprendre. Éloïse comprit – elle se tut. Mais à l’intérieur, quelque chose nota ce moment. Le conserva, comme on conserve un fichier important.
Trois jours plus tard, Geneviève réorganisa les meubles du salon. Elle prit le fauteuil et le déplaça près de la fenêtre, la table basse près du canapé. Éloïse l’apprit en entrant dans le salon pour chercher son agenda et découvrit que tout avait changé.
— Pourquoi avez-vous déplacé les meubles ?
— C’est plus pratique. J’ai besoin de lumière pour lire.
— C’est une pièce commune.
— Et alors ? Je n’ai rien jeté. — La belle-mère ne se retourna même pas. — Julien n’y voit pas d’inconvénient.
Julien, bien sûr, n’y voyait pas d’inconvénient. Julien ne voyait jamais d’inconvénient à quoi que ce soit concernant sa mère. Il avait grandi dans une famille où la parole de Geneviève était une loi naturelle – comme la gravité, comme le changement des saisons. La contester n’avait aucun sens.
Éloïse se tenait au milieu du salon réaménagé et songeait que six mois plus tôt, elle et Julien étaient allés voir un trois-pièces dans un immeuble neuf. Elle l’avait aimé – lumineux, avec une grande cuisine, vue sur le parc. Julien avait dit que c’était trop cher, qu’on attendrait. Maintenant, elle comprenait qu’il savait déjà. Il ne l’avait simplement pas dit.
Ce n’était pas une idée spontanée. C’était un plan.
Le dixième jour, Geneviève trouva dans le réfrigérateur le yaourt d’Éloïse – un yaourt cher, commandé exprès, sans sucre, avec des probiotiques, parce qu’Éloïse faisait attention à son alimentation – et le mangea. Elle le prit, le mangea, et remit le pot vide à sa place.
Éloïse ouvrit le frigo le matin, vit le pot vide, referma. Elle resta une seconde. Rouvrit – au cas où. Non. Vide.
— Geneviève, vous avez mangé mon yaourt ?
— Quel yaourt ? — La belle-mère arborait un air innocent, presque étonné. Elle savait faire ça – prendre le visage de quelqu’un qu’on accuse injustement.
— Le blanc, dans le petit pot. Sur la deuxième étagère.
— J’ai cru que c’était pour tout le monde.
— Rien n’est « pour tout le monde » sans demander chez nous.
— Oh, qu’est-ce que tu en fais. — Geneviève agita la main. — Un yaourt. Ce n’est pas une grande perte.
Le soir, Julien répéta qu’Éloïse cherchait la petite bête. Sa mère ne l’avait pas fait exprès. Il fallait s’habituer à vivre ensemble, ça prenait du temps. Éloïse le regarda longuement et ne répondit rien.
Elle réfléchissait déjà. Elle calculait. Elle envisageait.
Les bêtises de la belle-mère ne s’arrêtèrent pas là.
Le parfum trônait sur la coiffeuse depuis un mois – un parfum français, dans un flacon lourd couleur d’ambre ancien. Éloïse l’avait acheté pour son anniversaire, longuement choisi, senti les échantillons en boutique, relu les descriptions. Ce n’était pas qu’un parfum – c’était un petit bonheur personnel, et ces derniers temps, ils se faisaient rares.
Un matin, le flacon n’était plus sur la coiffeuse.
Éloïse le trouva par terre dans le couloir. Ou plutôt, ce qu’il en restait – des éclats, des flaques ambrées sur le parquet, une odeur forte qui imprégna tout le couloir et mit longtemps à disparaître.
Geneviève était assise sur le canapé avec son téléphone.
— Que s’est-il passé avec mon parfum ?
— Il est tombé. — Sec, sans intonation, comme on rend compte de quelque chose qui ne vous concerne pas.
— Comment a-t-il atterri dans le couloir ?
— Je l’ai pris pour le voir. Le flacon était glissant, il m’a échappé.
Éloïse s’accroupit, ramassa les morceaux dans un journal. Ses mains étaient calmes – elle-même fut surprise de ce calme. À l’intérieur, quelque chose se contractait et palpitait, mais à l’extérieur, pas un geste superflu.
— Vous avez pris mes affaires sans permission.
— Je l’ai pris pour regarder, je ne l’ai pas volé. — Geneviève leva enfin les yeux de son téléphone, et dans son regard, il y avait cette expression – une légère irritation d’une personne qu’on dérange pour des broutilles. — Quelle tragédie. Un parfum. Tu en achèteras un autre.
— Avec votre argent ?
La belle-mère se tut. Se tourna vers son téléphone.
Le soir, Julien dit que sa mère ne l’avait pas fait exprès, qu’il fallait ranger les objets précieux hors de portée. Éloïse enregistra cette conversation dans le même dossier intérieur qui, chaque jour, devenait plus lourd.
L’Airfryer, elle l’avait acheté deux ans plus tôt – elle avait longuement lu des tests, comparé les modèles, finalement pris un bon, allemand, avec minuterie et plusieurs modes. Elle cuisinait dedans presque tous les jours : ailes de poulet, légumes, poisson. Julien disait que c’était la meilleure chose qu’elle ait jamais achetée pour la cuisine.
Vendredi, Éloïse revint du bureau – elle y allait une fois par semaine pour les réunions – et trouva dans la cuisine une odeur caractéristique de plastique brûlé. L’Airfryer était sur la table, le couvercle ouvert. À l’intérieur, quelque chose de noir et méconnaissable.
— Qu’est-ce que vous avez fait cuire dedans ?
— Des pommes de terre. — Geneviève se tenait devant la cuisinière d’un air indépendant. — Je les ai mises et j’ai oublié. Ça arrive.
— Vous avez mis la température maximale ?
— Je ne connais rien à ces appareils modernes. Chez moi, j’ai une cuisinière normale.
Éloïse prit l’Airfryer, l’emporta dans la salle de bain, l’examina. La résistance était grillée. Le boîtier avait fondu d’un côté. Irréparable.
— Geneviève, cet appareil coûtait quatre-vingts euros.
— Et qu’est-ce que tu attends de moi ? Que je te rembourse ? — Dans la voix de la belle-mère apparut une note nouvelle – pas seulement de l’irritation, mais quelque chose de plus tranchant. Presque un défi. — Je suis retraitée. Malade. Je n’ai pas cet argent.
— J’attends que vous ne touchiez pas à mes affaires.
— Je suis chez ma famille ! — Geneviève haussa la voix – pour la première fois si ouvertement, et Éloïse sentit que c’était ça, le vrai visage. Celui que sa belle-mère avait jusque-là retenu. — Julien est mon fils ! C’est son appartement !
— C’est notre appartement. Propriété commune, si vous voulez savoir.
Geneviève se tut. Reprit cet air innocent – la vieille dame offensée, incomprise, fatiguée. Elle savait changer d’expression instantanément, comme on change de chaîne.
Julien, quand il apprit, expliqua longuement à Éloïse que sa mère avait voulu aider, qu’elle n’était pas habituée à la technologie, qu’elle aurait dû ranger l’Airfryer plus loin. Éloïse l’écoutait, regardait ce visage familier et pensait : est-ce qu’il le pense vraiment ? Ou est-ce qu’il dit simplement ce qui est plus facile ?
Elle ne le sut jamais. Sans doute était-ce la même chose.
Le rideau de la chambre était en lin, gris-bleu, avec un petit motif géométrique. Éloïse l’avait commandé spécialement – pour aller avec les murs, avec le couvre-lit. Elle l’avait accroché elle-même, bien droit, avec des anneaux qui glissaient en douceur sur la tringle.
Elle découvrit la déchirure samedi matin – longue, oblique, du bord supérieur jusqu’au milieu. Comme si quelqu’un avait tiré fort et brusquement.
Geneviève prenait son petit-déjeuner dans la cuisine – elle mangeait des madeleines qu’elle avait apportées, buvait du thé, regardait son téléphone. À la question sur le rideau, elle ne répondit pas tout de suite.
— J’ai heurté la tringle. Le rideau s’est pris.
— Pourquoi étiez-vous dans notre chambre ?
— Je passais, j’ai jeté un œil. C’est interdit ?
— C’est notre chambre.
— Oh, que de secrets. — Geneviève écarta la main avec une madeleine. — Un rideau, ce n’est rien. Tu recoudras.
Éloïse sortit de la cuisine. Elle alla dans la chambre, ferma la porte, s’assit sur le lit. Regarda le rideau déchiré, qui pendait de travers et laissait passer trop de lumière.
Trois semaines. En trois semaines – le parfum, l’Airfryer, le rideau. Et ce n’était que ce qui sautait aux yeux. Combien de petites choses invisibles – déplacées, touchées, utilisées sans permission ?
Éloïse sortit son téléphone, ouvrit les notes. Il y avait déjà une liste – elle l’avait commencée à la deuxième semaine, sans savoir pourquoi. Simplement elle notait. Date, ce qui s’était passé, réaction de Julien. Méthodique, comme un rapport de travail.
Elle ajouta trois nouvelles lignes.
Puis elle ouvrit une autre application – un moteur de recherche. Elle tapa : loyer d’un studio, quartier Alésia. Regarda les chiffres. Referma. Rouvrit.
Derrière la porte, Geneviève mit à plein volume une nouvelle vidéo. La voix du téléphone criait joyeusement des promotions dans un magasin. Julien, dans le salon, riait avec sa mère.
Éloïse, assise dans la chambre avec son rideau déchiré, comptait. Pas seulement l’argent – même si elle comptait aussi. Elle comptait les jours. Elle se comptait elle-même.
Et quelque chose en elle, longtemps silencieux, commençait à parler de plus en plus clairement.
Tout arriva un dimanche.
Éloïse était allée le matin au centre commercial – elle avait besoin de nouveaux rideaux pour la chambre, et elle voulait les acheter seule, les choisir tranquillement, sans commentaires. Au centre, c’était lumineux et bruyant, ça sentait le café et les viennoiseries de la boulangerie voisine. Elle déambulait entre les rayonnages de tissus, touchait les matières, regardait les couleurs.
À côté d’elle, un jeune couple choisissait ensemble, discutait à voix basse, riait. La fille disait : « Ceux-là, regarde, ils sont parfaits. » Le garçon faisait la grimace, puis cédait, et ils riaient de nouveau.
Éloïse les regarda plus longtemps qu’elle n’aurait dû. Puis elle prit le tissu qu’elle voulait et alla à la caisse.
Son téléphone vibra dans sa poche. Julien.
— Tu rentres quand ?
— Dans une heure. Pourquoi ?
— Maman veut que tu passes au magasin. Elle dit qu’elle a besoin de ses bonbons préférés. Note le nom.
Éloïse s’arrêta au milieu de l’allée. Autour d’elle, les gens passaient, quelqu’un la heurta avec un caddie, s’excusa. Elle ne bougea pas.
— Julien, dit-elle d’une voix très calme. Je ne vais pas le faire.
— Éloïse, elle ne peut pas y aller elle-même, ses articulations…
— Julien. Non.
Elle rangea son téléphone dans son sac et se dirigea vers la caisse. Paya, sortit dans la rue. Elle resta une seconde à offrir son visage au soleil. Puis elle sortit de nouveau son téléphone et ouvrit les notes.
La liste était longue.
Elle rentra chez elle à une heure et demie. Dans l’appartement, ça sentait le frit – Geneviève était devant la cuisinière, remuait quelque chose en parlant fort au téléphone avec une amie. Sur la table, les trois planches à découper d’Éloïse étaient étalées, alors qu’une seule aurait suffi pour une poêle.
— Ce sont mes planches, dit Éloïse en entrant dans la cuisine.
— Je m’en sers, jeta la belle-mère dans le combiné, en parlant d’Éloïse – mais elle parlait à son amie. À l’autre bout du fil, quelqu’un rit.
Éloïse rangea les rideaux dans la chambre. Retourna dans la cuisine, mit la bouilloire à chauffer. Julien était dans le salon avec son portable, faisant semblant de travailler – mais au bruit, elle comprit qu’il regardait le foot.
Geneviève termina son appel, se tourna vers Éloïse.
— J’ai réfléchi. Le canapé du salon est trop petit. Il faudrait en acheter un autre. Julien m’a dit que vous pouviez vous le permettre.
— Julien a dit.
— Eh bien oui. Il y en a de beaux chez Conforama. J’ai vu sur mon téléphone.
Éloïse regarda sa belle-mère. Ce visage – sûr de lui, habitué à ce que ses désirs soient exaucés. Elle se souvint du parfum par terre. De l’Airfryer brûlé. Du rideau déchiré. De la liste dans son téléphone.
— Geneviève, dit-elle, je veux que vous compreniez une chose. Je n’achèterai pas de canapé.
— Pourquoi ?
— Parce que je n’y suis pas obligée.
La belle-mère ouvrit la bouche, mais Éloïse était déjà partie dans le salon.
— Julien, il faut qu’on parle.
Il ferma son portable – c’était bien le foot, elle avait deviné – et la regarda avec l’air de quelqu’un qui est fatigué d’avance par la conversation.
— Éloïse, si c’est à propos du canapé…
— C’est à propos de tout. — Elle s’assit en face de lui, les mains sur les genoux. — Je veux que tu me répondes honnêtement à une question.
— Vas-y.
— Tu comptes changer quelque chose ?
Il se tut. Longtemps – plus longtemps qu’il n’en faut pour une réponse honnête. Puis il dit :
— Maman est malade. Je ne peux pas la mettre dehors.
— Je ne te demande pas de la mettre dehors. Je te demande d’être mon mari d’abord, plutôt que son fils.
— C’est ma mère, Éloïse. Tu comprends ce que ça veut dire ?
— Et moi, je suis ta femme. Tu comprends ce que ça veut dire ?
Il détourna le regard. Rouvrit son portable.
Voilà. C’était la réponse.
Elle emballa ses affaires méthodiquement, sans précipitation, comme on fait quelque chose de décidé depuis longtemps. Elle prit dans l’armoire – chemises, jeans, survêtements – les empila sur le lit. Puis elle sortit du débarras une grande valise, celle avec laquelle ils étaient allés à Barcelone trois ans plus tôt. L’ouvrit, commença à ranger.
Julien apparut dans l’embrasure de la chambre, vit, se figea.
— Qu’est-ce que tu fais ?
— Je te prépare tes bagages.
— Comment ça ?
— Comme ça. — Elle décrocha sa veste du cintre, la plia soigneusement. — Tu veux vivre avec ta mère ? Vis. Mais pas ici.
— Éloïse, tu es sérieuse ?
— Tout à fait.
Il restait planté, la regardant mettre ses affaires dans la valise. Elle ne se pressait pas, ne jetait rien – elle pliait bien, comme elle savait faire. À un moment, il fit un pas en avant, mais elle le regarda d’une manière qui le stoppa.
— C’est notre appartement, dit-il enfin. Je ne pars pas.
— Alors c’est elle qui part. Choisis.
Derrière le mur, Geneviève avait allumé la télé. Fort, comme toujours. Une émission où tout le monde criait et se coupait la parole.
Julien se tut.
Éloïse ferma la valise, la posa contre le mur. Prit sa veste sur la chaise, la posa dessus. Puis elle passa devant lui, enfila ses chaussures dans le couloir et ouvrit la porte d’entrée.
Grande. Jusqu’au bout.
— Julien, appela-t-elle depuis le couloir. J’ai ouvert la porte.
Il sortit de la chambre. Vit la valise à ses pieds, la porte ouverte, son visage – calme, sans larmes, sans tremblement dans la voix. C’est cela, sembla-t-il, qui l’effraya le plus.
Geneviève apparut dans l’encadrement du salon. Elle regarda la valise, la porte ouverte, Éloïse.
— Juliot, dit-elle avec l’intonation qu’on prend pour parler aux enfants : n’écoute pas les étrangers, viens vers moi.
Et il fit un pas. Dans sa direction.
Éloïse observa ce pas – petit, presque imperceptible. Mais qui en disait long.
— Bien, dit-elle doucement. Alors sortez tous les deux.
Julien se retourna – dans ses yeux, quelque chose passa, qui ressemblait à de la peur, ou à une compréhension venue trop tard.
— Éloïse…
— La valise est dans le couloir. Le reste, tu pourras le prendre un jour où je ne suis pas là. — Elle sortit son téléphone, sans le regarder. — Je t’appellerai pour les papiers.
Geneviève ouvrit la bouche – et la referma. Quelque chose dans la voix d’Éloïse, dans sa posture, dans la manière dont elle se tenait devant la porte ouverte, ne laissait aucune place à la négociation. La belle-mère savait sentir où la pression fonctionnait – et où elle ne fonctionnait pas. Ici, elle ne fonctionnait pas.
Julien prit la valise. Lentement, comme dans un rêve. Geneviève enfila son manteau – en silence, les lèvres pincées, l’air profondément offensé.
Ils sortirent.
Éloïse ferma la porte. Tourna la clé. Resta une seconde dans le silence du couloir – un vrai silence, sans télé, sans voix étrangères, sans odeur de cuisine des autres.
Puis elle alla dans la cuisine, mit la bouilloire à chauffer, ouvrit son ordinateur.
Dehors, la ville dominicale vivait son cours normal. Quelque part, des enfants criaient, des voitures passaient, quelqu’un riait sur le palier de l’immeuble voisin.
Éloïse se versa du thé, enserra la tasse des deux mains et regarda par la fenêtre.
Pour la première fois depuis un mois, elle se sentait tranquille.
Trois semaines passèrent.
Éloïse avait remis la table du salon près de la fenêtre – là où elle était avant tout cela. Elle avait accroché de nouveaux rideaux dans la chambre. S’était acheté un autre parfum – plus léger, avec des notes de thé blanc et de cèdre. L’avait posé sur la coiffeuse.
Julien écrivit un jour – court, sans majuscules, comme écrivent les gens qui sont gênés : on peut parler ? Elle ne répondit pas tout de suite. Puis elle écrivit : Par avocat. Il n’écrivit plus.
Geneviève appela une fois. Elle commença par la rancœur, passa aux plaintes sur ses articulations, puis annonça qu’Éloïse avait détruit la famille et qu’elle serait punie. Éloïse l’écouta une minute, puis dit : Geneviève, ne me rappelez plus. Et elle raccrocha.
Le téléphone se tut.
Le soir, elle travaillait à son bureau près de la fenêtre – dans le silence, avec une tasse de thé, de la musique à mi-voix. Parfois, elle s’attardait tard – non parce qu’elle devait, mais parce qu’elle en avait envie. Parce que c’était son soir, son bureau, son silence.
Vendredi, un collègue, Dimitri, écrivit dans le chat du travail : Il y a un bon café rue des Martyrs, tu y vas ? Elle réfléchit une seconde et répondit : Non. Mais on peut essayer. Ils se retrouvèrent samedi, passèrent deux heures à parler du travail et des villes où on aimerait vivre. Rien de particulier – et c’est pour cela que c’était facile.
Elle rentra à la tombée du jour. Ouvrit la porte, entra dans l’appartement, alluma la lumière.
Tout était à sa place.
Sa place.
Elle enleva sa veste, l’accrocha au crochet – celui de droite, parce que c’était plus pratique pour elle, et non parce que quelqu’un d’autre avait décidé à sa place. Elle alla dans la cuisine, ouvrit le réfrigérateur. Il y avait un yaourt – blanc, dans un petit pot, sur la deuxième étagère.
Intact.
Éloïse le prit, l’ouvrit, se mit près de la fenêtre. Derrière la vitre, les lumières s’allumaient dans les immeubles d’en face, la ville passait en mode soir, calme et régulier.
Elle mangea le yaourt jusqu’au bout. Lentement, avec plaisir.
Et elle sourit – sans raison, ou avec toutes les raisons à la fois.







