Je me marierai, mais pas avec ce beau gosse. Oui, c’est un garçon formidable à tous égards. Mais pas le mien.

Cher journal,

Encore ce soir, ma mère et son colocataire sont revenus avec un autre homme. Déjà un peu trop d’alcool à la main, je me suis glissée dans le coin derrière la petite table de chevet.

«Il ny a nulle part où se cacher, la neige tombe dehors. Jen ai assez, tout!» je me suis murmurée. Lété prochain jaurai fini la neuvième année et je partirai pour la ville. Jentrerai au lycée professionnel de pédagogie et deviendrai institutrice. La ville nest quà dix kilomètres, mais je vivrai en résidence universitaire.

Maman et les invités se sont installés à la cuisine. On a entendu le cliquetis des verres qui se remplissaient, lodeur du jambon sest répandue. Jai avalé ma salive sans le vouloir.

«Attends, toi!» a crié ma mère.

«Questce que tu racontes?»

«Vous êtes deux»

«Cest la première fois que je vois deux personnes,» a répliqué Michel, le colocataire de ma mère.

Le bruit dune assiette qui tombe sest fait entendre, suivi dun frottement et dun sifflement. Jai serré davantage mon corps contre le mur. Le vacarme sest soudain apaisé.

«Écoute, Nicolas, elle dort,» a dit le colocataire.

«Il disait que cétait une bonne fille, mais elle me gêne»

«Elle a une fille, non?»

«Quelle fille?»

«Maëlys, elle est déjà grande. Elle doit se cacher dans la chambre.»

«Amènela ici,» a lancé joyeusement Nicolas.

«Maëlys, où estu?» sest exclamé le colocataire en entrant dans la chambre, un sourire malsain aux lèvres. «Viens tasseoir avec nous!»

«Ça me va aussi ici.»

«Pourquoi tu rougis?» a tenté de lenlacer Michel.

Jai saisi le vase posé sur la petite table et lai précipité sur la tête du colocataire. Le verre sest brisé en mille éclats. Jai fui la pièce en trombe.

«Attrapela!» a hurlé Michel, mais jétais déjà à la porte dentrée, pieds nus, en chaussettes, vieux short et tshirt, prête à affronter la rue.

Des hommes ont surgé derrière moi. La rue du hameau était déserte, le soir couvert de neige. Des cris retentissaient derrière. Dans un grand immeuble que je traversais, un chien a aboyé, puis quelquun a hurlé à lanimal.

Jai frappé à la porte du portail, et un homme dune quarantaine dannées ma ouverte.

«Aidezmoi!», aije murmuré, le regard suppliant.

«Entrez!», a-t-il tiré ma main et refermé la porte.

«Olivier, cest qui?», a demandé la femme qui sortait sur le pas de la porte.

«Là,», a indiqué le propriétaire en désignant ma silhouette. «Des hommes le poursuivent.»

«Dépêchezvous, entrez!», ma prise par le bras la femme. «Racontez tout à lintérieur.»

«Maëlys, sorsbien!», a lancé Michel.

«Olivier, ne ten mêle pas!», a crié la maîtresse de maison. «Rentrez chez vous!»

Des cris sentendaient dans la rue, le chien aboyait dans la cour.

«Il faut appeler la police,» a sorti son téléphone la femme.

«Clara, pas besoin.Je règle ça moimême. Ce sont des locaux, à ce que je vois.»

«Comment?»

«Gentiment. Calmela, ma chère.»

Le propriétaire a pris un sac, la ouvert, y a déposé une bouteille de vin et un morceau de jambon.

Il a caressé le chien dans la cour, puis ils sont sortis. Michel sest jeté sur lui :

«Rendsmoi Maëlys!»

«Prenezla et partez!»

«Quoi?» a ouvert le sac, un sourire sest dessiné, il a hoché la tête à son ami. «Allez, Nicolas!»

***

«Je mappelle Clara Dupont,» a dit la femme en posant la bouilloire sur la cuisinière. «Assiedstoi, raconte qui tu es et ce qui test arrivé.»

«Je mappelle Irène,» aije commencé, les dents claquant. «Jhabite cette rue depuis mon enfance.»

«Tu es la fille de Kira?»

«Oui.»

«Même si nous venons darriver, on a entendu parler de ta mère.»

Jai baissé la tête, les larmes ont coulé.

«Ne pleure pas,» a dit la femme en me serrant légèrement contre sa poitrine. Ce geste métait inconnu. Jai étreint la femme et jai sangloté encore plus fort.

«Allez, on va boire du thé.»

Le maître de la maison est entré :

«Cest fini.»

«Et cette jolie, que faiton delle?» a hoché la tête Clara vers moi, puis a souri.

«On en parlera demain.Maintenant, on boit du thé et on la conduit à la salle de bain.»

«Tu veux manger?» a proposé Clara en posant une tasse de thé devant moi, un sourire en coin. «Je vois que tu as faim.»

Des sandwichs sont apparus sur la table, les restes dun gâteau.

«Mange, mange!», a souri le maître en observant mon regard sur la nourriture.

Ils ont cessé de me questionner, essayant de ne pas attirer mon attention, sachant que je rougissais.

Quand le dîner fut terminé, Clara ma conduit à la salle de bain :

«Lavetoi, mets ce peignoir.»

***

Je ne désirais quune chose : ne pas être à la porte ce soir. Quelle chaleur dans ce bain, alors que la dehors reste glaciale. Mais il était temps de partir, les hôtes mattendaient.

Je suis sortie. Le mari et sa femme étaient assis sur le canapé. Jai esquissé un sourire coupable :

«Merci!»

«Écoute, Irène,» a commencé la maîtresse de maison. «Je suppose que personne ne viendra te chercher. Tu ne veux pas rentrer chez toi.»

Jai baissé la tête.

«Demain, très tôt, il faut partir»

«Je comprends,» aije répondu, la tête encore plus basse.

«Tu resteras seule. Nouvre aucune porte!Notre chien Jack nouvrira rien à personne. Tu as compris?»

«Oui!», aije crié, débordante démotion.

«Si tu veux, prépare un bon potage pour notre retour,» a souri subtilement Olivier Romand. «Tu sais cuisiner?»

«Oui,», aije répliqué, toujours anxieuse dêtre expulsée. «Je sais bien préparer et nettoyer.»

«Alors nettoie en bas si ce nest pas trop,» a accepté Clara Dupont.

***

Je me suis réveillée avec les propriétaires. Allongée, je tremblais à lidée dêtre à nouveau expulsée. Un moteur a grondé dans la cour, puis le silence est revenu.

Je me suis levée, lavée. Dans la cuisine, la bouilloire sifflait, le pain, le jambon, le fromage sur la table, des côtes de porc sur le comptoir.

Jai pris le petitdéjeuner, rangé, tout essuyé, lavé le sol.

Dans le couloir, jai trouvé un aspirateur. Je lai mis en marche et jai commencé à passer.

À peine aije éteint lappareil que :

«Questce que tout cela signifie?», a murmuré une voix derrière moi.

Je me suis retournée brusquement. Un beau jeune homme dune vingtaine dannées, aux yeux noisette, ma regardée curieusement.

«Je nettoie,», aije balbutié. «Et vous?»

Il a secoué la tête, sorti son téléphone :

«Maman, je suis à la maison. Et qui estce?»

«Fils, laisse cette fille rester avec nous.»

«Quoi?» il a rangé le portable, manalysant de la tête aux pieds, puis sest dirigé vers la cuisine.

«Un thé?», aije demandé.

«Je men occupe,», a répondu.

***

Jai rangé laspirateur, essuyé la poussière, à lécoute du moindre craquement dans la cuisine.

Le garçon a fini son repas, est allé à la salle de bain et en est ressorti, tout propre, parfumé à la lotion.

«Hey, maître, donnemoi une autre bouteille!», a crié quelquun dehors.

«Questce que cest?», le garçon a regardé par la fenêtre.

«Ne les laissez pas entrer!», aije crié, effrayée.

Il a souri, intrigué, et sest dirigé vers la porte. Jai couru à la fenêtre. Au loin, le colocataire de ma mère et son ami criaient. La peur ma envahie.

Le fils des propriétaires est sorti, ils se sont précipités vers lui. Soudain ils sont tombés dans la neige, il ma semblé quils ont tous deux glissé en même temps.

Le garçon sest penché, a dit quelque chose, ils se sont relevés, la tête baissée, et ont rejoint la maison de ma mère.

***

Le garçon est revenu, son regard sest fixé sur moi, immobile. Il sest approché :

«Tu as peur?»

Sans pouvoir le contrôler, je me suis jetée contre son torse et jai éclaté en sanglots.

«Comment tu tappelles?», a-t-il demandé.

«Irène.»

«Moi, cest Romain. Ne pleure plus, ils ne reviendront plus.»

***

Romain est remonté dans sa chambre et nest plus ressorti avant le soir. Jai préparé le potage, me suis assise à la table et ai réfléchi.

Jaimerais rester parmi ces gens gentils, mais je sais que jai franchi les limites du convenable.

Les propriétaires sont revenus. Clara Dupont a hoché la tête, admirant lordre retrouvé. Olivier a goûté le potage et a fait un commentaire élogieux.

«Je vais probablement rentrer chez moi,» aije déclaré, résignée. «Merci pour tout.»

«Irène, reste encore quelques jours,» a proposé Clara.

«Merci, Madame!Je vais rentrer,» aije répété.

Jai fait un pas vers la porte et je me suis figée. Depuis hier, je vagabondais dans la maison en peignoir et chaussons qui ne mappartenaient pas.

«Allons!», ma saisie la maîtresse, mentraînant au salon.

Elle a ouvert le placard, a longtemps examiné les vêtements, a sorti un jean, un pull et une veste de sport chaude.

«Metsles!Nous avons à peu près la même taille.»

«Vous ne»

«Tu ne vas pas rentrer nue. Enfileles,» a insisté Clara. «Je ne vais pas te laisser dans la misère.»

Je les ai enfilés, jetant un regard furtif à mon reflet. Jamais je navais eu de si beaux habits.

Dans le couloir, elle ma fait mettre un bonnet et des bottes dhiver.

«Irène, bon appétit!»

«Merci, Madame Dupont.»

***

La vie a repris son cours, pas tout à fait comme avant. Ma mère a trouvé un emploi à la ferme. Son colocataire a disparu avec un ami.

Le printemps est arrivé. Ce jourlà, jétudiais chez moi quand on a frappé à la porte. Jai jeté un œil à la fenêtre et je nen croyais pas mes yeux: Romain se tenait près de la clôture, ma fait signe de sortir.

Je nai pas marché, jai fondu.

«Salut!», a souri Romain.

«Bonjour!»

«Ta mère ta appelée.»

***

Je suis rentrée dans la maison où jai passé ce jour heureux.

«Bonjour, Irène!», ma accueillie la maîtresse en métreignant.

«Bonjour, Madame Dupont!»

«Entre, viens prendre un thé!»

Elle ma offerte une tasse, sest assise à côté de moi.

«Jai une proposition. Mon mari et moi partons un mois en Turquie,» a dit la maîtresse, un sourire rêveur aux lèvres. «Notre fils est rarement à la maison. Pourraistu garder la maison?Il faut nourrir Jack, le chien, et le chat, arroser les fleurs. Jai plein de plantes.»

«Bien sûr, Madame Dupont!»

«Voici largent,» a sorti un petit sac. «Vingt mille euros.»

«Pourquoi?»

«Prendsles, nous ne serons pas à court. Viens, je te montre tout.»

Jai mémoré où se trouvent les pots, les bassines de fleurs, la nourriture du chat et la viande du chien. Clara a crié :

«Romain!» Le fils est sorti de sa chambre. «Présentela à Jack!»

«Allons,» a dit le garçon, posant une main légère sur mon épaule.

Ils sont allés dans la cour, ont détaché Jack et sont partis se promener.

Tout le long, Romain parlait de ses études à luniversité, du karaté, de lentreprise familiale avec son père.

Je pensais à autre chose. Jai réalisé que le fossé qui me sépare de Romain est aussi grand que celui entre ma mère et les parents de Romain. Oui, ils sont bons, mais ce nest pas un conte de fées: cest la vraie vie.

«Dans deux mois, jaurai les examens du collège, je réussirai. Je travaillerai, javancerai, je deviendrai une femme. Je me marierai, mais pas avec ce bel homme. Il est charmant, mais il nest pas le mien.»

Je suis reconnaissante à Clara Dupont pour les vêtements et les vingt mille euros. Cela me permettra de subsister les premières semaines en ville.

Un instinct intérieur ma fait sentir que mon enfance difficile sest enfin terminée. Le passage à lâge adulte commence, plus dur encore, mais désormais tout dépend de moi.

Nous sommes arrivés au chalet. Jai caressé Jack sur le cou, souri à Romain et suis repartie vers chez moi. Demain débute mon travail dans ce chalet. Le travail, cest tout.

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3 × two =

Je me marierai, mais pas avec ce beau gosse. Oui, c’est un garçon formidable à tous égards. Mais pas le mien.
Le malentendu Léa collait le combiné contre son oreille pour que personne n’entende ce que sa grande sœur lui disait au téléphone. Et Inès parlait fort, avec assurance, sans la moindre hésitation. Chaque mot s’imprimait dans l’esprit de Léa et lui pesait sur le cœur comme une pierre. — Ce week-end, j’ai des invités. J’ai du travail pour toi : il faut faire le ménage à fond. J’aurais pu le faire seule, mais un peu d’argent ne te ferait pas de mal, non ? Tu rêves d’avoir ton propre appartement, il me semble ? Commence à économiser alors. Je te paierai bien, ne t’en fais pas. Tu n’as pas besoin d’apporter de repas, tu déjeuneras chez nous. Léa se taisait, cherchant dans le ton affairé de sa sœur une pointe d’ironie, de gêne ou quelque chose, mais il n’y avait que cette certitude condescendante de quelqu’un qui croit offrir un service inestimable. — Inès, qu’est-ce que tu racontes ? Tu es sérieuse ? Tu me demandes carrément d’être ta femme de ménage ? — Léa, pourquoi tu dis ça ? — répondit Inès, d’un ton plus sec, comme une institutrice fatiguée d’expliquer l’évidence. — C’est juste du travail. Du vrai travail. Tu dis toi-même qu’avec ton salaire, tu peux oublier ton rêve d’appart. Moi, je propose une solution, là tout de suite. Sinon, tu préfères attendre que tes parents partent et que l’appartement te revienne ? Le coup était bas — à l’estomac —, coupant le souffle et la parole. Léa raccrocha sans dire au revoir. Elle attendit la fin de la journée, rentra chez elle et s’enferma dans sa chambre. Après une demi-heure de larmes, elle se calma un peu et repensa à leur jeunesse, à elle et à Inès. […] Elles vivaient toutes les deux avec leurs parents dans un petit studio. Elles dormaient côte à côte sur le clic-clac, parlaient garçons et fringues la nuit, partageaient la dernière friandise. Inès était la plus audacieuse et la plus forte. Elle fut la première à trouver du travail, à ramener un mari, à partir mener sa propre vie. Antoine, son mari, était un bon parti : posé, confortable, il lui offrait une vie dont elles n’osaient que rêver. Au début, Inès aidait comme elle pouvait. Quand Léa était étudiante à la fac, Inès envoyait régulièrement de l’argent, lui disait : « Étudie, petite sœur, ne pense à rien, construis ton avenir. » Et Léa construisait. Elle décrocha son diplôme, trouva un poste de comptable. Rien d’extraordinaire, mais elle s’en sortait. Une partie de son salaire servait à régler les charges familiales, acheter à manger. Mais sa mère, femme de la vieille école, ne considérait pas ça comme une vraie contribution. Elle disait que ce n’était que des miettes, tout à fait naturel. — Passe à la supérette, chérie, — lançait-elle au téléphone, — prends une baguette et du lait, et n’oublie pas la lessive. Ensuite, la mère ne parlait plus d’argent. Si Léa en reparlait, elle faisait mine d’être surprise : — Je te demande pas ça pour des inconnus, tout va à la famille ! Dans ce « à la famille », il y avait tout. Le salaire, l’énergie, le temps de Léa étaient communs. Et la proposition d’Inès découlait logiquement de cette façon de voir les choses. Le soir, Léa raconta à sa mère ce qu’Inès lui avait demandé. En épluchant ses pommes de terre, sa mère ne leva même pas les yeux : — Et alors ? C’est pas grave. Les gens bossent pour des étrangers, dix heures par jour. Là, c’est ta sœur. Elle va pas te faire des reproches si tu rates un truc. Et puis, l’argent, ça fait jamais de mal. T’as pas eu honte d’accepter son aide pour tes études, non ? Là, c’est du boulot. Du vrai. Dans ce « vrai boulot », Léa sentit un reproche. Comme si sa vie, son travail, ses efforts étaient malhonnêtes, comme si elle ne faisait que guetter que l’appartement familial se libère. La honte, brûlante, l’envahit jusqu’aux os. Honte de son rêve d’un petit chez-soi où elle pourrait juste fermer la porte et être seule. C’était douloureux que les proches, ceux dont on attend soutien et compréhension, la voient comme une assistée à recadrer. — Non, je n’irai pas chez elle, — dit fermement Léa. — Si je dois bosser plus, je trouverai ailleurs. J’ai regardé sur LeBonCoin, on peut faire des livraisons le soir. Sa mère s’esclaffa : — Oh, arrête ! Pourquoi ? Va voir ta sœur, demande ! Peut-être qu’elle n’a pas changé d’avis ! Ce serait idiot de refuser juste par orgueil. […] Léa ne dormit pas de la nuit, ressassant les paroles d’Inès et la réaction de sa mère. Le samedi matin, elle décida d’aller chez Inès. Mais pas pour le ménage ! Elle voulait lui parler en face, pour qu’Inès voie enfin qu’elle n’était pas une paresseuse sans toit, mais une vraie sœur qui n’attend pas la charité en place de l’amour et du respect. Léa mit sa plus belle robe, fit sa coiffure. En route, elle acheta des tulipes — Inès les adorait. Ce serait son cadeau d’adieu à une sœur qui, hélas, n’existait plus vraiment. […] Inès l’accueillit sur le seuil de son grand appartement. Ça sentait le café frais et le parfum chic. Chaque pièce brillait, pas la moindre poussière. Inès, en tenue d’intérieur élégante, les ongles parfaitement soignés, le brushing impeccable, afficha un sourire crispé : — Oh, Léa, tu es là ! Super ! Entre. On commence par la cuisine, puis la chambre. J’ai du nouveau mobilier, la poussière là-dedans, c’est l’enfer. Elle repartit à la cuisine, donnant ses instructions comme si Léa était bel et bien employée de maison. Léa resta plantée dans l’entrée, les tulipes à la main, le cœur battant la chamade. — Inès, — murmura-t-elle. — Il faut que je te dise quelque chose. Inès se retourna, agacée par la lenteur de sa sœur. À ce moment, la voix d’Antoine résonna dans l’appartement, venant du palier. Il parlait au téléphone, et dans le silence, chaque mot était clair : — Oui, ma chérie, tout va bien… J’enfile quelque chose et j’arrive. Non, elle ne me retiendra pas. Je t’aime. À tout de suite… La porte s’ouvrit. Antoine entra. — Salut, les filles ! — lança-t-il joyeusement. — Je repasse juste me changer, puis je file au bureau. — Mais Antoine ! C’est samedi ! — protesta Inès, faisant semblant d’ignorer ce qu’il venait de dire. — Et alors ? J’ai un rendez-vous important, — répondit-il en filant dans la chambre. Quelques minutes plus tard, il sortit, embrassa bruyamment Inès et s’en alla. Inès reporta son regard sur sa sœur ; Léa y lut de la panique et du trouble. L’assurance, la hauteur, toute cette condescendance avaient disparu. Le visage d’Inès était livide, figé comme une statue. Dans ses yeux, il n’y avait que frayeur. […] Léa posa lentement les tulipes dans un vase. La colère, la honte, la tristesse disparurent, remplacées par la certitude soudaine que la vie parfaite d’Inès n’était qu’un mirage. — Inès, — demanda doucement Léa, — tu sais qui c’est ? Inès s’effondra sur une chaise dans le couloir. Ses mains tremblaient. — Personne, — murmura-t-elle. — Juste… une collègue. Léa vint s’asseoir près d’elle. Elles restèrent là, deux sœurs dans ce grand appartement étranger. Pour la première fois, Léa ne voyait plus en Inès une femme forte et réussie, mais une petite fille apeurée, acculée dans un coin. […] — Il ne m’aime pas, — souffla Inès, regardant le mur. — Depuis longtemps. Je ne suis… qu’un objet déco. La maîtresse de maison… censée être parfaite. La propreté… c’est la seule chose que je contrôle. Elle se tourna vers Léa, les larmes coulant sur ses joues : — Quand je t’ai proposé ce travail… je sais même pas ce qui m’a pris. J’avais peur d’être seule. Je voulais juste avoir quelqu’un de ma famille près de moi. Mais je ne savais plus comment demander. Je ne sais plus que payer. J’ai cru qu’en te payant, tu viendrais… et ce serait moins vide, moins seul. Je ne voulais pas te rabaisser, Léa. Vraiment. Je le jure… Léa la serra dans ses bras : — Ne dis rien, Inès. Moi aussi je t’aime. Je serai toujours là pour toi. […] Elles n’ont pas fait le ménage. Elles sont juste restées, à boire du thé et parler… Parler de tout ce dont elles n’avaient pas parlé depuis si longtemps. De leurs rêves, de leurs peurs. Et soudain, tous les problèmes qui semblaient insurmontables, à chacune dans son coin, paraissaient si dérisoires…