Bérénice, petite fille de quatre ans au regard curieux, observait le «nouveau venu» qui venait dapparaître dans la cour de leur immeuble du 12ᵉ arrondissement. Cétait un homme âgé, les cheveux blanchis, assis sur un banc. Il tenait une canne, quil sappuyait dessus comme lenchanteur dun conte.
Grandpère, vous êtes un magicien? demanda la fillette dune voix tremblante.
Il secoua la tête. Un léger découragement passa dans les yeux de Bérénice.
Alors pourquoi cette baguette? poursuivitelle, les sourcils froncés.
Cest mon appui pour marcher, cela me soulage compléta Henri Dupont en se présentant à la petite.
Vous êtes donc très vieux? insista Bérénice, avide de réponses.
Selon votre jugement, oui ; selon le mien, encore loin dêtre décrété. Jai simplement une jambe qui fait mal depuis une fracture survenue lors dune chute maladroite. Doù cette canne.
À ce moment, Madeleine Lefèvre, la grandmère de la fillette, surgit, prit Bérénice par la main et lentra dans le parc. Elle salua le nouveau voisin dun sourire, mais le véritable lien se tissa rapidement entre Henri et Bérénice. Chaque matin, avant larrivée de Madeleine, la petite arrivait dans la cour en avance et lui racontait tout : la météo, les plats du déjeuner concoctés par sa grandmère, la maladie de son amie de la veille
Henri offrait invariablement à la petite voisine une délicieuse tablette de chocolat. À chaque fois, Bérénice la dévorait dun seul coup, puis, avec une précision presque cérémoniale, mordait exactement la moitié avant denrouler le reste dans lemballage et de le glisser dans la poche de son manteau.
Pourquoi ne pas tout manger? Ce nest pas à ton goût? demandait Henri, intrigué par son économie.
Cest délicieux, mais il faut que jen partage avec ma grandmère répliqua la fillette.
Touché, le retraité offrit deux tablettes la prochaine fois. Bérénice, fidèle à son rituel, ne prit quune moitié et la rangea.
Et maintenant, à qui comptestu la garder? sétonna Henri, admirant la parcimonie de lenfant.
Je pourrai la donner à maman et papa. Ils peuvent bien sacheter leurs bonbons, mais ils sont toujours heureux de recevoir une petite douceur, expliqua Bérénice.
Je vois, votre famille est très soudée, comment je le sens, répondit le voisin en souriant. Tu as un cœur en or, ma petite.
Et ma grandmère aussi, parce quelle aime tout le monde commença la fillette, mais Madeleine sortit déjà de lentrée de limmeuble, offrant sa main à Bérénice.
Merci, Henri, pour les friandises, mais ni ma petite ni moi ne devrions abuser du sucre, désolé
Que me proposezvous alors? demanda lhomme, lair perplexe.
Nous avons tout ce quil faut à la maison, répondit Madeleine avec un sourire. Mais je ne veux pas vous laisser repartir les mains vides, insista Henri.
Alors passons aux noix. Nous les consommerons chez nous, à mains nues, daccord? proposa Madeleine, sadressant tant à Henri quà Bérénice.
La petite hocha la tête et, quelques jours plus tard, Madeleine découvrit dans les poches de Bérénice plusieurs noix de Grenoble ou noisettes.
Ah, ma petite écureuil, tu ramènes des noix! Tu sais que cest un vrai luxe aujourdhui, et que le vieux a besoin de médicaments, il est un peu boiteux, nestce pas? lança Henri, amusé.
Pas du tout, il nest pas vieux ni boiteux. Sa jambe guérit doucement, dit la fillette en défendant son ami, et il veut remettre les skis dici lhiver.
Des skis? sétonna Madeleine. Alors tu es bien courageuse.
Vous pourriez macheter des skis, sil vous plaît? supplia Bérénice. Henri mapprendrait à glisser.
En flânant dans le jardin du Luxembourg, Madeleine aperçut Henri qui marchait désormais sans canne, le pas léger. Bérénice le rattrapa en trottinant, pleine dénergie.
Attendezmoi, grandpère! cria la fillette, le suivant dun pas vif.
Patientez un instant, je vous rejoins, hâtatelle Madeleine.
Ils marchèrent alors à trois, et bientôt Madeleine prit plaisir à cette cadence, tandis que Bérénice transformait chaque promenade en jeu. Son énergie était contagieuse : elle courait, dansait sur le sentier, grimpait sur le banc pour saluer Henri, puis reprenait la tête, commandant :
Un, deux, trois, quatre! Marchez plus fort, regardez devant!
Après la promenade, Henri et Madeleine sinstallèrent sur le banc tandis que Bérénice jouait avec ses copines, nhésitant pas à accepter quelques noix avant de partir.
Vous la gâtez trop, dit Madeleine, embarrassée, gardons cette tradition pour les fêtes, je vous en prie.
Henri raconta alors à Madeleine quil était veuf depuis cinq ans et quil venait à peine déchanger son troispièces contre deux appartements : un petit studio où il venait demménager et un deuxpièces pour la famille de son fils.
Jaime la solitude, mais les voisins sont importants, surtout lorsquon a besoin dun coup de main, confessaitil.
Deux jours plus tard, Henri ouvrit sa porte à Bérénice et Madeleine, qui arrivaient avec un plateau de tartes aux pommes.
Nous voulons vous offrir quelque chose, dit Madeleine.
Vous avez du thé? demanda Bérénice.
Bien sûr, venez, cest la fête! sécria Henri en ouvrant grand la porte.
Le thé réchauffa latmosphère. Bérénice déambula, fascinée, parmi la bibliothèque dHenri et sa collection de tableaux, tandis que Madeleine observait le ravissement de sa petitefille et lattente patiente du voisin, qui lui décrivait chaque œuvre.
Mes petitsenfants sont loin, déjà à luniversité, ils me manquent, ajouta Henri, et vous, votre grandmère est encore pleine de jeunesse!
Il caressa la fillette, puis lui tendit un crayon et du papier.
Je ne suis à la retraite que depuis deux ans, je nai pas le temps de mennuyer, dit Madeleine en pointant du regard Bérénice, dailleurs, notre fille attend son deuxième enfant. Nous sommes chanceuses de vivre lun à côté de lautre, comme une petite famille.
Tout lété, les voisins se côtoyaient, et dès lhiver, Madeleine, comme promis, acheta à Bérénice des skis. Le trio sentraîna sur la piste glacée du parc, parfaitement entretenue.
Henri et Madeleine devinrent si proches quils ne sortaient plus que du feu de limmeuble ensemble. Bérénice, qui ne fréquentait pas la crèche, passait la plupart de son temps chez Madeleine. Ainsi, ils formaient un quotidien partagé, jusquau jour où Henri dut partir rendre visite à la famille à Paris.
Bérénice sennuya cruellement, interrogeant sans cesse Madeleine sur le retour de son voisin.
Il part pour un mois, il a dit quil resterait longtemps, mais nous gardons son appartement, répondit Madeleine. Madeleine, déjà habituée à la présence rassurante dHenri, attendait son retour avec impatience.
Une semaine passa, puis lattente devint lourde. Le huitième jour, Madeleine sortit précipitée, et vit Henri installé à son placé habituel.
Bonjour, cher voisin, sexclamatelle, surprise, tu nétais pas censé rester plus longtemps?
Oh, la capitale ma épuisée, toutes mes affaires sont occupées, je nai plus à attendre seul. En vous voyant, jai senti le manque, comme si vous étiez devenus ma famille, répondit Henri, le sourire aux lèvres.
Grandpère, tu as offert des bonbons à tes petitsenfants? demanda Bérénice, curieuse.
Les adultes rirent.
Non, ma chère, les bonbons ne sont plus adaptés. Ils sont grands maintenant, je leur ai donné de largent. Que puissent étudier, senrichir, répondit Henri, un brin sérieux.
Ça me fait plaisir que tu sois revenu, ton cœur est toujours là, conclut Madeleine, ravie.
Bérénice enlisa Henri, le faisant pleurer de joie.
Aujourdhui nous avons plein de crêpes aux différentes garnitures, ce nest pas moins bon que les tartes, dit Madeleine, viens, prenons le thé, et racontenous comment est Paris, sadressaelle.
Paris? La belle capitale, tout est là, je vous ai apporté des cadeaux, je ne sais même plus quoi dire sexclama Henri, prenant Madeleine par le bras et Bérénice par la main, alors que la première aube de la pluie printanière tombait.
Pourquoi faitil si chaud aujourdhui? demanda Henri, regardant Madeleine.
Parce que le printemps approche! Répondit la fillette, bientôt la fête des mères, et grandmère préparera un festin, et tinvitera, toi aussi.
Oh, je vous adore, mes chères voisines, dit Henri en montant les escaliers.
Après les crêpes, des souvenirs furent offerts: à Bérénice, une vraie poupéematriochka colorée, à Madeleine, un broche en argent. Le trio repartit sur leur chemin bien connu dans le parc, «pavé», comme le disait Henri. La neige, grise, fondait comme une éponge, révélant les sentiers. Bérénice bondissait sur les dalles qui séchaient, savourant lair tiède :
Grandmère, grandpère, attrapezmoi! Un, deux, trois, quatre! Des pas plus fermes, regardez devant!







