La Dispute

Dis donc, tu vas pas le croire ce qui mest arrivé. Jai tenté dappeler ma sœur pour la première fois depuis sept ans. Ouais, sept ans de bouderie. Tu te rends compte ? Jai pris mon vieux carnet rouge tu sais, celui que Sophie mavait offert à lépoque, parce quelle savait que je trouvais idiot de gaspiller des sous pour ce genre de trucs, mais que jadorais quand même les petits carnets élégants. Elle men offrait toujours : un joli foulard, une nouvelle plume, une sacoche ça me faisait toujours plaisir, même si moi, mes cadeaux ressemblaient plus à des trucs gros, tape-à-lœil, pour bien montrer à quel point jaimais ma sœur.

Bref, ce matin, je me suis dit : Allez, Camille, ça suffit les gamineries, vous êtes plus des gamines ! Je compose le numéro, et je lâche, sur le ton sévère que tu me connais :
Sophie, je te pardonne ! Cette embrouille, cétait complètement idiot. Arrête de bouder, il faut grandir à un moment !
Et là, jentends une voix inconnue. Une voix toute douce, un peu hésitante, mais vraiment sympa, jeune.

Pardon, mais à qui parlez-vous ? Je ne suis pas Sophie

Tu parles dune claque ! Je suis restée sans voix, chose qui marrive jamais. Alors, je lui demande, surprise :
Euh mais qui êtes-vous ? Quest-ce que vous faites avec le numéro de ma sœur ?

Elle me répond, polie :
Cest mon numéro, il lest depuis plus dun an. Désolée, mais je ne connais ni vous, ni cette Sophie à qui vous cherchez à parler. Bonne journée !

Je ne savais plus où jen étais. Jai remis mes lunettes sur le nez, vérifié et re-vérifié le numéro dans mon vieux carnet et cétait bien celui-là, jte jure ! Jai jamais eu confiance dans les téléphones et jai toujours tout noté à lancienne. Je me suis rappelée tous les petits cadeaux que Sophie moffrait, pour me faire plaisir moi je préférais offrir du lourd ! Tu vois le genre.

Jai recomposé le numéro à la main, au cas où Et rebelote, la même voix :
Je vous lai déjà dit, c’est mon numéro. Ne mappelez plus, sil vous plaît ! Je suis en cours.

Je lai suppliée :
Attendez, cest très important, je peux vous rappeler dans une demi-heure ?

Oui, jai une pause dans trente minutes.

Jai posé le téléphone, complètement déboussolée Pourquoi Sophie aurait-elle changé de numéro sans rien me dire ? On sest peut-être engueulées, mais cest pas une raison. Franchement, ça me mettait en colère.

Tout en râlant contre Sophie (Tétais déjà brouillon, Sophie, tu changes pas !), je nettoyais la cuisine pour la centième fois, parce que je peux pas masseoir sans rien faire. Je suis comme ça depuis toujours : énergique, vive, un peu directe Et combien de fois la famille ma fait la remarque ! Mais jai toujours pensé avoir raison, cest comme ça.

Sophie, elle était si différente : calme, douce, lente le matin, fallait la pousser pour ne pas rater lécole. Pendant que je repassais nos jupes et lui faisais des tresses, mademoiselle traînait dans la salle de bain à faire des dessins sur le miroir.

Sophie, tu fais quoi ?
Je réfléchis
Arrête de rêvasser, on va être en retard ! Allez, lave-toi les dents !

Toujours pareil. Javais déjà gravé la montagne, que Sophie était encore à la traîne. Mais au fond, ça lui passait au-dessus. Elle me regardait droit dans les yeux, avec un sourire doux :
Camille, tout le monde nest pas speed comme toi ! Tu es notre fierté, tinquiète pas pour moi Je vais à mon rythme.

Et moi, je rageais :
« À ton rythme », tu verras toute la vie passer à côté à force ! Bouge-toi un peu !

Mais Sophie, elle a jamais mal pris mes piques. Elle savait que javais trop dénergie à dépenser, et elle attendait que la tendresse suive. Elle croyait quen grandissant, je madoucirais. Timagines

Pour elle, éteindre un volcan, cest possible avec de locéan, tu vois. Lamour vient, et tout sapaise. Mais chez moi, même lamour, cétait ardent. Trop fort, ça brûlait tout autour.

Et puis, tu sais bien, jai eu quatre maris Trois divorces éclair Caractères incompatibles, je sortais toujours ça. Le quatrième, ça a duré trois ans, puis basta, je suis quand même partie, même avec une petite fille sous le bras, et sans rien devant.

Cest plus dactualité, cette génération de mecs ! Ils sen foutent de la famille ! Même la femme, on dirait un meuble ! je tempêtais, en débarquant chez Sophie. Toi, ton Paul, il te suffit ?

Son mari, Paul, posait silencieusement les tasses de thé, prenait ma filleule dans les bras :
Discutez, je vais coucher Alice.

La petite, elle dormait debout, mais moi, jétais au bout du rouleau.
Franchement, Sophie, comment tu fais pour supporter un mec pareil ? Il est barbant à mourir !

Je suis heureuse, Camille Tiens, reprends un biscuit, je suis sûre que tas rien mangé.

Toute la journée rien avalé ! que je lui avoue en dévorant les biscuits. Cest reparti pour la solitude.

Camille, faut peut-être que tu te calmes, tu crois pas ? Tu passes ton temps à lutter La vie file, Alice va grandir, elle aussi partira. Et toi, tu resteras toute seule.

Tes folle, Sophie, cest pas ça le problème !

Cest quoi alors ?
On peut faire confiance à personne ! Tout le monde ment !

Même moi ?
Même toi. Tu prétends aimer Paul, mais tu fais pas denfants avec lui, cest bien la preuve quil ny a pas damour !

Là, Sophie a arrêté de sourire. Elle sest relevée, sest approchée de la cuisinière, jeté un regard triste à la théière et, tout bas :
Le problème, cest pas lenvie Camille Cest la possibilité. Jen rêve dêtre maman. Mais je ne pourrai jamais. Cest comme ça

Je me suis jetée sur elle pour la réconforter :
Qui ta dit ça ? Les médecins ? Écoute pas, on va ten trouver des bons, tu verras, tu lauras ton bonheur !

Sauf que tu te doutes, tout le courage du monde ny fait rien quand la vie a décidé quon ne pouvait pas. Au final, Sophie a été maman, mais autrement. Elle a accueilli les enfants dun cousin de Paul qui étaient sans famille. Dire que cétaient pas les siens, valait mieux pas le dire devant elle même entre nous, ça a fait des histoires.

Prends pas des enfants des autres, à quoi ça sert ! Les tiens viendront !
Camille, jai presque quarante ans Sils devaient venir, ce serait déjà arrivé. Je peux pas les laisser finir à lassistance !

On sen fout, Paul a la famille quil faut, quils sen occupent !
Mais cest moi qui veux ! Tu comprends ? Moi !

Mais tes têtue, c’est fou.
Ça suffit, Camille. Il est tard, rentre retrouver ta fille.

Alice est en colo, elle revient dans une semaine. Et toi, viens plus pleurer après moi pour de laide, hein !

Sophie na rien répondu. Elle ma regardée sénerver, mais cette fois, ça a mis le froid. Je suis restée longtemps sans donner de nouvelles, même Alice je lui interdisais de voir sa tante. Mais tu me connais, elle nen faisait quà sa tête elle passait la voir en cachette, elles nhabitaient pas loin.

Et puis Paul a été muté, ils sont partis dans une autre ville, à Lyon. Ils ont dit à Alice de venir les voir si jamais elle avait besoin, et surtout de ne pas attendre mon autorisation.

On ne sait jamais, Alice Tu as ta famille, on sera toujours là, quoi quil arrive. Et ta maman, prends-en soin, elle nest pas facile, mais tu es tout ce quelle a

Et la petite, elle a écouté, même si cétait dur avec moi, elle tenait bon. Jusquau moment où ça devenait plus possible.

Un jour, Alice a rencontré Thomas, et là, grosse crise à la maison. Jai pas accepté.
Cest quoi ce gringalet ? Tu nas pas pu trouver mieux ?
Je lui ai dit devant lui, sans gêne.

Mais Alice na rien dit, elle a pris la main de son amoureux, et ils sont partis, sans écouter mes cris.

Thomas, ce nétait pas le gars que jimaginais : il était calé en informatique, avait une bonne situation, et puis, il a tout fait pour rendre ma fille heureuse. Il a proposé de partir sinstaller à Lyon, où vivait Sophie.

Là-bas, il y a plus dopportunités, on vend la mienne, et puis on recommence.

Jai plus rien qui me retient ici elle pleurait en pensant à moi.

Thomas laimait profondément. Il était prêt à tout pour quAlice arrête de pleurer. Ça a suffi. Ils sont partis, et cest Sophie qui les a accueillis, sans poser de question.

Moi, jai eu la rage. Jai refusé de les voir, jai même pas ouvert leur carton de mariage, ni les photos envoyées par Sophie. Trop fière, trop vexée. Jai tout gardé pour moi, décidée à ne jamais faire le premier pas. Ils se sont installés, ont monté leur foyer, Thomas et Paul ont même construit une maison.

Et puis, tu verras, le Thomas, il sest transformé ; il a pris du poids, un vrai costaud, et Paul était ravi de lavoir comme beau-fils, toujours prêt à tout bricoler.

Quand Alice a été enceinte de son deuxième, juste après leur pendaison de crémaillère, elle a tenté dappeler, mais je répondais plus. Et Sophie essayait aussi, en vain.

Moi, je rongeais mon frein, persuadée quon viendrait sexcuser. Tu parles

Les années ont passé. Jaccumulais la rancœur, persuadée que sans moi, ils étaient perdus. Jai laissé les invitations sans suite et vivais dans le silence, persuadée que javais raison.

Jusquà ce dernier réveillon, où jétais seule. Alors jai eu un élan bête. Jai repris ton vieux carnet, recomposé le numéro et cest une inconnue qui ma répondu. Plus rien. Ce nétait plus le numéro de Sophie, juste une autre vie derrière cet écran.

Jai insisté, une dernière fois, ai expliqué mon histoire à cette jeune femme, lui ai demandé daller voir si elle pouvait retrouver ma sœur, si elle était en ville. Même proposé de la rembourser de tous ses frais ! Mais elle ma juste demandé ladresse, sans rien vouloir.

Quelques jours après, cette jeune femme ma rappelée. Sa voix était étranglée, grave :
Votre sœur nest plus là. Elle est partie il y a un an et demi. Elle avait été malade Paul a dit que vous pouviez venir si vous vouliez.

Jai cru que le sol seffondrait sous moi.
Et Alice ?
Votre fille vous attend aussi, avec vos deux petits-enfants. Elle ma transmis un message. Les mots de votre sœur. Elle disait vouloir vous parler, mais au fond, elle préférait que quelquun dautre le fasse… Vous ne lécoutiez plus.
Cest quoi ce message ?
Camille, arrête tes bêtises. Tout ce qui compte est ici. Il est temps de grandir. On taime toujours, tu sais

Et là, jai éclaté en larmes. Enfin, je comprenais que jétais passée à côté de presque tout. Je lavais toujours crue trop douce, trop gentille, ma Sophie mais elle était juste faite damour, celui que javais jamais vraiment compris.

Jai passé la nuit à pleurer, puis jai pris mon courage à deux mains, et jai appelé Alice.

Ma fille
Maman ! On tattendait, tu sais
Je
Dis rien, viens juste On sera là pour taccueillir.

Et là, dans la voix dAlice, jai entendu tout : la force, la douceur de Sophie, et surtout… cette chose à laquelle josais à peine croire après tant dannées.

Lamour, le vrai, celui qui pardonne tout, efface tout. Celui que Sophie connaissait bien mieux que moi. Et là, même si j’avais peur, j’espérais enfin y parvenir moi aussi.

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