Dans notre village voisin, à Saint-Aubin, juste au bord de la rivière, vivait une jeune fille. Elle sappelait Éloïse. Discrète, effacée. Vous savez, il y a des gens comme ça : on les croise chaque jour, sans vraiment les remarquer. Toujours la tête baissée, une longue tresse blond clair presque grise, un vieux foulard noué sur la tête. Elle travaillait à la poste ; elle classait les lettres et portait les retraites aux anciens.
Personne ne prêtait attention à Éloïse. Les garçons du coin, eux, ils voulaient des filles pétillantes, au rire éclatant, bien affirmées. Éloïse elle passait inaperçue.
Mais ce printemps-là, le nouveau mécanicien du village débarqua à la coopérative agricole. Il sappelait Jacques. Grand, épaules larges, cheveux noirs comme lébène, un rire malicieux dans les yeux. Et en plus, il jouait de laccordéon. Le soir, quand il se mettait à jouer devant la salle des fêtes, toutes les filles frémissaient. Et Éloïse aussi sentit son cœur chavirer. Si fort quelle en perdit tout bon sens.
Mais comment une petite souris grise pourrait-elle intéresser un tel coq du village ? Les plus belles filles lui tournaient autour, pendant quÉloïse, de loin, soupirait silencieusement. Jen avais mal au cœur pour elle.
Et puis, les choses étranges commencèrent à se produire à Saint-Aubin.
Éloïse se mit à recevoir du courrier. De Paris, même. Les enveloppes étaient jolies, épaisses, lécriture dessus une main dhomme, affirmée et soignée. Comme cest elle qui triait le courrier, elle fut la première à voir ces lettres, mais vous savez comment vont les choses : la chef de poste, madame Thérèse, une vraie commère, ne manqua pas de raconter à tout le monde :
Notre petite Éloïse a un amoureux ! Un Parisien qui plus est ! Il va sûrement la demander en mariage…
Éloïse devint mystérieuse, les joues roses, les yeux pétillants. Elle sétait même embellie. Tenue plus droite, sa tresse ornée dun ruban de satin. Elle traversait le village avec ses lettres dans les mains comme si elles étaient des médailles.
Et Jacques commença à la regarder autrement, parfois, du coin de lœil. Les hommes, vous savez Dès quune femme plaît à quelquun dautre, tout à coup, cest comme si on découvrait sa valeur.
Éloïse, pauvre âme, senfonçait de plus en plus dans son rêve. Souvent, elle restait assise sur les marches de la poste, à lire ses lettres et à sourire en secret. Et les gens du village chuchotaient : « Quelle chance, cette Éloïse ! »
Un soir, tout bascula, soudainement, comme un orage dété.
Cétait la fête du village. Place pleine à craquer, laccordéon, la jeunesse qui danse. Éloïse était là, tout apprêtée dans une robe à fleurs toute neuve. Son sac en bandoulière.
Soudain, deux garnements du village, les frères Bidault, déjà bien éméchés, décidèrent de plaisanter. Ils tirèrent sur sa sacoche ; la lanière usée céda. Le sac tomba par terre, tout séparpilla, y compris un paquet de lettres attachées dun ruban.
Un des frères, Paul, attrapa la liasse et se mit à ricaner :
Allez, les gars, lisons un peu ce que lui écrit son soupirant parisien !
Éloïse, toute blanche, se précipita :
Non, rends-les-moi !
Mais cétait trop tard. Paul, rapide, déchira une lettre et lut à voix haute :
« Ma chère Éloïse ! Tes yeux me rappellent les reflets de la Seine »
Tout le monde écoutait. Cétait joliment écrit. Mais bientôt, Paul se tut, fronça les sourcils, prit une autre feuille chiffonnée. Il la lut à la lumière du lampadaire à lentrée de la salle :
Eh, regardez ça ! Cest trop drôle !
Il agita le papier au-dessus de sa tête :
Tout est raturé ici ! Dabord, elle a écrit : « Chère Éloïse », puis cest rayé, puis « Ma bien-aimée », encore rayé ! Ce nest quun brouillon ! Elle sécrivait à elle-même pour faire de plus belles phrases !
Un grand éclat de rire jaillit.
Elle senvoie des mots doux !
Quelle imagination !
Éloïse, au centre du cercle, les mains sur le visage, tremblait de honte. Jétais jeune alors, impuissante, la gorge serrée.
Soudain, la musique sarrêta.
Jacques, resté assis sur les marches avec son accordéon, posa linstrument et se leva dun air grave. Il descendit lentement. La foule sécarta devant lui : on sentait quil se passait quelque chose.
Il sapprocha de Paul. Sans un mot, il prit doucement les lettres des mains du garnement. Celui-ci nosa rien dire.
Jacques ramassa les enveloppes éparpillées, les épousseta, puis se dirigea vers Éloïse. Elle tenait toujours ses mains sur son visage, recroquevillée.
Il lui prit le bras, délicatement mais fermement, et lança haut et fort à la foule :
Quest-ce qui vous fait rire ? Navez-vous jamais vu une personne sensible ?
Puis, plus bas, il murmura à Éloïse :
Viens, Éloïse, je vais te raccompagner. La nuit tombe.
Et ils partirent, à travers la foule soudain gênée, dans un silence lourd de honte. Jacques, la tête droite, portait dune main le sac et les lettres précieuses, et de lautre soutenait doucement Éloïse.
Cest ainsi que tout commença entre eux. Pas dun coup, bien sûr. Il fallut du temps pour quÉloïse ose à nouveau regarder les gens en face. Mais Jacques ne lâcha jamais sa main. Il venait la chercher, lattendait à la sortie de la poste. Six mois plus tard, ils se mariaient.
Ils vécurent un vrai bonheur. Jacques ladorait, la couvait du regard, ils eurent trois fils. Éloïse devint une femme épanouie, une maîtresse de maison respectée. Jamais, plus jamais, personne ne reparla de cet épisode humiliant. Jacques savait lancer des regards qui coupaient le sifflet aux mauvaises langues.
Les années passèrent. Jacques est parti il y a trois ans le cœur, vous savez. Éloïse, madame Éloïse Martin, ne sen est jamais remise. Jaime lui rendre visite, prendre le thé et vérifier sa tension.
Un jour dautomne, la pluie frappait les tuiles et les bûches crépitaient dans le vieux poêle. Éloïse rangeait de vieilles affaires dans sa commode, lorsque soudain elle sortit une boîte en bois sculpté cest Jacques qui lavait faite.
Elle louvrit. À lintérieur… les fameuses lettres. Jaunies, dans leurs enveloppes.
Tu sais, Claire, me dit-elle en tremblant, jai cru quil avait jeté tout ça, ou brûlé. Jai toujours eu honte de ce mensonge. Toute ma vie.
Elle prit lenveloppe du dessus. Dessous, une feuille à carreaux, pas jaunie, récente. Probablement écrite peu de temps avant que Jacques ne parte. Éloïse mit ses lunettes, lut quelques mots, puis me tendit la lettre, incapable de retenir ses larmes :
Lis, Claire, mes yeux ny voient plus rien.
Je déchiffrai lécriture tremblante :
« Ma chère Lili. Jai retrouvé la boîte, je lai cachée. Pardonne-moi davoir gardé le silence. Jai vu, durant toutes ces années, à quel point tu avais honte de cette histoire, et je nai pas voulu rouvrir ta blessure. Maintenant, je regrette de ne pas tavoir tout de suite délivrée de ce poids. Ce soir-là, devant la salle des fêtes, jai tout de suite compris que ces lettres, cétait toi qui les avais écrites. Je reconnaissais ton écriture sur les reçus de la poste Tu sais pourquoi je nai pas ri ? Parce que jen ai eu le cœur brisé. Jai pensé : il faut se sentir bien seule pour sécrire de si beaux mots à soi-même. Et nous autres, on na rien vu. Merci à ces lettres, Éloïse. Sans elles, peut-être que je serais passé à côté de mon bonheur. Pour moi, tu as toujours été la plus belle de toutes. Ton Jacques. »
Nous avons pleuré ensemble ce jour-là. La pièce sentait la tisane, la pomme séchée, et cette vieille tendresse profonde, devenue rare aujourdhui.
Voilà, mes chers amis. Elle a menti, désespérée de se sentir aimée. Il a vu, derrière le mensonge, la douleur et il la réchauffée. Toute sa vie, il la aimée.
Alors, en regardant cette boîte posée sur la commode, je me suis dit : ne jugez pas trop sévèrement ceux qui font des bêtises par solitude. Qui sait quelle faim damour les y pousse ?






