UNE VIE INCROYABLE
Il y a bien longtemps, lors du mariage de notre chère amie Eugénie, la fête battait son plein deux jours durant : on buvait bien, on mangeait copieusement, et la bonne humeur réchauffait les cœurs. Le marié était splendide, tel un Alain Delon dans sa jeunesse, et possédait cette modestie surprenante quon nattendait pas chez un homme à la beauté si insolente. Entre nous, toutes les invitées scrutaient en secret Vladimir : des yeux bleu myosotis, des cils noirauds et interminables dune densité presque indécente, un menton volontaire, un nez droit digne dune statue antique, et une peau de velours dune pureté rare, à la carnation légèrement dorée par le soleil. Le coup de grâce ? Presque deux mètres de stature et des épaules larges à faire pâlir un joueur du XV de France. Si nous navions pas tant aimé Eugénie, nous nous serions disputées pour ce spécimen merveilleux tout autour de la table nuptiale. Il était, il faut bien lavouer, à tomber par terre.
Dis donc, Eugénie ! Dans quel conte de fées as-tu trouvé un tel Apollon ? lançâmes-nous à tour de rôle, feignant chacune la détresse et la solitude dune cousine désespérément célibataire, dans lespoir quil ait quelques frères aussi beaux.
Allons, mes chères, il nest si exceptionnel que par sa simplicité ! sesclaffa Eugénie. Vladimir est de la campagne, il a été élevé par sa grand-mère, il gère une ferme, cest un garçon débrouillard à souhait. Nous nous sommes rencontrés lorsque mes parents ont acheté une maisonnette dans son village. Il est attentif, gentil, fiable. La maison quil tenait, incroyable, digne de la meilleure ménagère ! Un vrai homme, les filles ! Jai dû le convaincre des semaines durant pour quil vienne sinstaller à Paris, jen ai passé des nuits à le persuader, cétait presque un marathon, hélas !
Vladimir sacclimata mieux que quiconque, aussi bien au travail quavec la nouvelle famille : il comprit en peu de temps la gastronomie raffinée, le choix des bons crus, lart du parfum, de la politique, des voyages, de la peinture et même des subtilités de la Bourse. Il perdit son accent rural, prit place au volant dune confortable Citröen prêtée par le beau-père, et se vit offrir un très bon poste dans la société de ce dernier. Quant à lappartement des jeunes mariés, devinez qui sen est occupé, je vous laisse tirer vos propres conclusions.
La seconde année de mariage révéla une petite manie chez Vladimir : ladoration, quasi sacrée, pour les chaussettes blanches. Il arpentait fièrement lappartement, allait chez les amis, venait dîner en famille, jamais sans ses chaussettes immaculées, même planté debout sur le sol taché de lentrée. Les chaussettes blanches dans les bottes en caoutchouc, impensable ! Eugénie nen partageait pas la passion, mais elle se résigna : elle lavait les sols deux fois par jour, achetait des montagnes de détachant, et Vladimir récolta le surnom de « Chaussette ».
Ce nest quà huit mois de grossesse quEugénie découvrit linfidélité de Vladimir. Lamante, ironie du sort, en était au même point dans sa grossesse. Vladimir fut mis à la porte en vingt-quatre heures : licencié, banni, pleuré autant quinsulté. Vint alors la gluante torpeur de lautomne. Eugénie demeurait allongée sur ce lit devenu soudain gigantesque, dévisageant le plafond, le regard sec et las :
Je pleurerai après. Ce nest pas le moment, bébé naime pas la tristesse.
Immobilisée comme une statue sur son matelas, Eugénie se taisait. À tour de rôle, nous veillions sur elle, silencieuses et impuissantes.
Les larmes montaient mais il fallait se retenir. Lenvie de chiffonner le livre du destin, den arracher les pages de la trahison, nous tenaillait, mais il fallait demeurer là, muettes et patientes.
Le jour de la sortie de la maternité, nous avons fait le chahut rue du Petit-Musc : agitant des ballons et demandant au personnel de partager une tisane, puis de nous accompagner jusquaux gitans et aux ours de Montmartre pour une fête sans fin, souhaitant à tout le monde bonheur et santé. Le jeune grand-père sagitait comme personne : la veille, sous un coup démotion, il avait promis mille folies aux aides-soignantes et tracé à la craie sur le trottoir sous la fenêtre de la chambre dEugénie : « Merci pour le petit-fils ! » Il avait tenté même de chanter, mais fut vite repris par la sécurité qui, bon prince, accepta de trinquer avec lui à la loge en échange dun peu de cognac, pour éviter le scandale public.
Ce jour-là, le grand-père rayonnait, essuyait des larmes de bonheur, de fierté ; chacune dentre nous était secouée démotion, riant, embrassant Eugénie, jetant en coin un regard dans le petit cocon bleu du bébé, tout en évitant dévoquer le fameux nez grec du père que semblait avoir hérité le petit Igor. Mais Eugénie, même dans sa joie, sinterdisait de pleurer :
Plus tard. On ne sait jamais, ça pourrait troubler le lait
Et deux mois après, Eugénie, toujours muette, décida daller voir Vladimir. Sans allumettes ni acide, mais le cœur brûlant dune envie folle de pleurer, de briser, de hurler. Daccuser, de frapper des poings menus contre les murs, dhumilier, de couvrir de reproches libérer la peine qui la clouait à ce lit inutile, et la jeter en pleine figure du traître. Sur ce destructeur despérances, de leur monde avec ce petit garçon, dans lequel elle se rêvait future grand-mère, tricotant des chaussons pour ses hommes le soir tombé, le rire cristallin du petit Igor, la promenade main dans la main et Vladimir, tout simplement, celui qui devait être là, avec elle, et leur fils.
Plus que tout, Eugénie voulait croiser le regard insolent et beau de la créature qui dormait avec un homme marié. Elle voulait cracher dans ces yeux, si Dieu le permettait, et même, sil le fallait, les griffer.
Cest par quelques commères de la rue toujours bien informées , pendant une promenade avec le bébé, quEugénie apprit ladresse. Elles lui rappelèrent, en savourant chaque syllabe, que Vladimir était un « pauvre débile », lui dessinèrent le chemin vers le nid damour, et proposèrent volontiers des recettes de vengeance. Eugénie en eut le souffle coupé, voulut dabord rebrousser chemin, mais resta.
La voici donc, plantée devant la vieille porte dun immeuble de banlieue. Il ne restait quà monter jusquau cinquième étage ensuite, à elle daviser.
À létage du bas, elle se dit que, par son malheureux sort, il ny aurait sûrement personne, et quelle perdrait son temps. Au second, elle songea que ce serait presque rassurant finalement. Au troisième, elle entendit un cri strident denfant déchirant le silence den haut.
Ce fut une jeune femme maigre et en larmes qui lui ouvrit, loin du portrait attendu de celle qui avait ravagé son foyer. Eugénie, déconcertée, dévisageait les quarante kilos concurrents qui reniflait en silence, pendant quau fond de lappartement le bébé hurlait à sen rompre les poumons.
Bonjour, Eugénie. Vladimir nest plus là, il nous a quittés il y a deux semaines. Où il est ? Je ne sais pas, murmura la jeune femme en seffondrant sur le sol.
Lenvie de crier disparut. Eugénie voulut simplement entrer et consoler ce pauvre enfant affamé, sermonner la négligente maman, peut-être glisser une pique cruelle, mais sans violence. Car, après tout, elle était la femme trompée.
Le nourrisson était sec, exsangue, la voix cassée, les paupières bouffies. Il avait simplement faim, hurlait à sépuiser, tandis que sa mère gisait sur le carrelage, anéantie.
Eugénie se souvient à peine de comment elle fouilla les armoires vides pour trouver du lait en poudre, de son impuissance face au frigo désert, de la feuille dadieu trouvée sur la table : “Pardonnez-moi dans ma”, effrayante phrase laissée inachevée.
La jeune femme se confia, sanglotant, comme à une vieille amie : elle navait nulle part où aller, il fallait quitter lappartement sous quelques jours ; il ny avait pas de lait, plus dargent, Vladimir envolé, et le regret, la honte, le remords, tout lui tombait dessus trop tard. Elle demandait pardon, proposait même dêtre giflée, affirmant presque que ça la soulagerait. Le bébé sappelait Paul, premier du nom, et il était à peine plus âgé que le petit Igor, de neuf jours. Elle tenait à ce quEugénie le retienne.
Eugénie fila chez elle prestement : dans vingt minutes, Igor réclamerait le sein. Mais la course fut difficile ; deux gros sacs remplis de produits de première nécessité offerts par Roxane, qui restait à ses côtés, Paul repu gazouillant dans ses bras. Eugénie songeait déjà à où loger deux lits de plus.
Trois ans plus tard, nous célébrions le mariage de Roxane, et quatre ans après, celui dEugénie. Son mari na jamais supporté les chaussettes blanches, persuadé que la vie doit être colorée ; il adore sa femme, leur fils et leurs deux filles. Roxane, désormais mère de quatre garçons, et son mari, Espérant toujours une petite princesse, croquent la vie à pleines dentsEt Vladimir, vous demandez-vous ? Personne ne la jamais vraiment revu. Quelques rumeurs ont couru il travaillerait sur un cargo, il vivrait à Séville, il verrait parfois la mer, toujours chaussé de ses fameuses chaussettes. Mais nous en fîmes vite notre deuil, car la vie poursuivait son galop : les enfants grandissaient, Paul et Igor devinrent des frères de cœur, main dans la main dans leur école, complotant les mêmes bêtises et partageant des goûters qui navaient plus rien damer. Les voix éclataient dans la cour et dans lappartement trop petit, éclipsant peu à peu les souvenirs lourds. Eugénie apprit à rire de nouveau, dun rire neuf, parfois mouillé de nostalgie, mais si éclatant quon lentendait jusque chez le voisin.
Le dimanche, toute la petite tribu pique-niquait au Parc Montsouris : on étalait la nappe, on renversait la confiture, les enfants couraient, Roxane refaisait le monde et lançait des défis idiots. Parfois, Eugénie se surprenait à caresser du bout du doigt la joue ronde de Paul ou à ébouriffer la tête dIgor, en se disant que la trahison, finalement, navait rien détruit dessentiel. Les deux garçons, eux, riaient, indifférents aux secrets ou aux légendes dadulte, bâtissant des cabanes invisibles où, chaque année, la famille trouvait abri.
Dans la grande armoire de lentrée, il restait encore, tout au fond, un sachet scellé de chaussettes blanches. Elles navaient plus dutilité, mais personne ny toucha jamais. Peut-être pour se souvenir que la vie, même piétinée, garde sa part de lumière et que, parfois, il suffit de rire, de couleurs, et denfants qui courent pour redonner du cœur aux cœurs brisés.
Ainsi, plus tard, bien plus tard, un soir dété, jusquaux dernières notes dune valse sur la terrasse, Eugénie leva son verre, fit signe à ses amies, et murmura, non sans espièglerie :
À nos vies incroyables. Et quaucune paire de chaussettes, fût-elle immaculée, ne vienne plus jamais marcher sur notre bonheur !
Ce fut ce soir-là que lon comprit que la joie dEugénie, désormais, ne pouvait plus senfuir.







