Journal intime,
Vendredi matin.
Depuis que mon nouveau compagnon, Guillaume, a emménagé avec nous à Lyon, jai remarqué que mon fils, Thibault, s’est replié sur lui-même. Il a quinze ans et, soudain, il ne voulait plus partager le petit déjeuner en famille. Un matin, il est venu me voir, le visage fermé, et ma dit : « Maman, jai peur de lui. Je ne peux pas vivre dans la même maison que lui parce quil »
La première nuit où Guillaume est resté, cétait un vendredi. Je me suis réveillée avec lodeur du café. Dans la cuisine, il faisait cuire des œufs tranquillement, comme sil avait toujours vécu ici. Il ma souri, ma embrassée sur la joue et ma dit quil avait lhabitude de se lever tôt. Tout semblait naturel.
Thibault est sorti de sa chambre quelques minutes plus tard. Il a vu Guillaume, a esquissé un signe de tête, sest servi un verre de jus dorange et la bu debout devant la fenêtre. Il ne s’est même pas assis à table. Jai mis ça sur le compte de ladolescence : à quinze ans, qui a envie de sourire le matin ?
Je vais sur mes quarante-quatre ans, divorcée depuis longtemps, et je travaille comme comptable. Guillaume a quarante-neuf ans, il enseigne le français au lycée, divorcé lui aussi. On sest rencontrés grâce à des amis communs, on a beaucoup échangé par messages avant de se voir. Il ma paru calme, posé, sans mauvaises habitudes. Après huit ans à vivre seule, je retrouvais, grâce à lui, le sentiment dêtre une femme et pas seulement une mère.
Au début, Guillaume venait quand Thibault nétait pas là. Puis jai pensé quil était temps dassumer ma vie. Mon fils nest plus un enfant, il doit comprendre que sa mère a aussi droit au bonheur. Je les ai présentés. Tout sest déroulé sans accroc ; les échanges étaient polis, aucun drame. J’étais persuadée que tout irait bien.
Petit à petit, pourtant, de petites choses ont changé, mais je refusais de voir les liens entre elles.
Thibault ne déjeunait plus avec nous si Guillaume dormait là. Il disait quil navait pas faim. Il restait plus longtemps à ses entraînements de foot et se rendait presque tous les week-ends chez sa grand-mère. Jétais presque soulagée qu’il mène sa vie et donne un coup de main à la famille. Pour moi, ce nétait quun hasard.
Avec le temps, Guillaume a passé de plus en plus de nuits à la maison. Jai fini par envisager quil sinstalle vraiment avec nous. Un soir, il est resté en pleine semaine. Le lendemain matin, Thibault est entré dans la cuisine, est resté figé sur le seuil en voyant Guillaume, puis est retourné dans sa chambre sans rien dire.
Je lai rejoint. Il était assis sur son lit, perdu dans ses pensées.
Je lui ai demandé ce qui n’allait pas, il ma répondu tout bas :
Maman, jai peur de lui. Je ne peux pas vivre ici avec lui.
Je me suis sentie glacée de lintérieur. Je lui ai demandé ce qui sétait passé, pourquoi il disait cela.
Il a levé les yeux vers moi :
Depuis que Guillaume est là, Thibault sest fermé, sest éloigné. Il a même arrêté de manger avec nous, puis il ma dit soudain : « Maman, jai peur de lui. Je ne peux pas vivre sous le même toit que lui, parce quil… »
Maman, choisis. Cest lui ou moi.
Ce que jai découvert ce jour-là sur Guillaume ma bouleversée, à tel point que je lai mis à la porte le jour même.
Jai enfin compris que je navais vu que mon bonheur à moi, sans faire attention à linquiétude de mon fils.
Il a dit quil va bientôt sinstaller pour de bon, ma confié Thibault à voix basse.
Et alors ? ai-je essayé de garder mon calme.
Il a dit quil faudrait mettre de lordre. Vraiment mettre de lordre.
Je nai pas tout de suite compris ce que Thibault voulait dire.
Quel ordre ?
Celui où je ne gênerai plus personne, ma-t-il répondu, un sourire forcé sur les lèvres. Il a dit quun homme doit être le seul dans la maison. Que bientôt, tout allait changer ici.
Mon sang sest glacé.
Il ta dit ça franchement ?
Il a dit : Il va falloir thabituer. On construit une famille avec ta maman. Tu es presque adulte. Et puis Il na pas osé finir sa phrase.
Et puis quoi ?
Que je ferais peut-être mieux daller vivre chez Mamie si ça ne me convenait pas.
Le soir, jai attendu que Guillaume rentre.
Tu as dit à mon fils quil devait shabituer ? ai-je demandé directement.
Il a poussé un soupir.
Jai juste posé les bases. Tu comprends, si jemménage, il faut que tout soit cadré. Je veux une vraie famille.
Et Thibault, il fait partie de ta famille ?
Il est presque adulte. Un jour ou lautre il partira. On doit aussi penser à lavenir, nous deux. Peut-être même à avoir un enfant.
Je le regardais, stupéfaite de lentendre dire tout cela avec une tranquillité glaçante, sans aucune colère comme sil disait la seule vérité possible.
Tu me demandes donc de choisir ?
Il a haussé les épaules :
Je veux juste que tu saches ce que tu veux vraiment.
Je nai presque pas dormi cette nuit-là. Le lendemain matin, je suis entrée dans la chambre de Thibault et me suis assise près de lui.
Jai déjà choisi, lui ai-je dit. Chez nous, tu ne seras jamais de trop.
Ce jour-là, Guillaume a rassemblé ses affaires et est parti.





