Restée seule
La nuit commence à tomber sur Paris, et la maman de Capucine nest toujours pas de retour. Capucine, en faisant tourner les roues de son fauteuil roulant, sapproche de la table, prend le téléphone et compose le numéro de sa mère.
« Le mobile de votre correspondant est éteint ou hors zone de couverture », annonce une voix métallique.
La fillette regarde le téléphone, déconcertée. En se rappelant quil reste peu de crédit, elle léteint.
Sa mère est partie faire des courses et ne revient pas. Cela nétait jamais arrivé : jamais sa maman ne part aussi longtemps, surtout quelle est lunique famille de Capucine, qui est handicapée de naissance et ne peut pas marcher. Elle se déplace en fauteuil roulant, et à part sa mère, il ny a personne dautre.
Capucine a déjà sept ans, et elle na pas peur de rester seule à la maison, mais sa mère lui dit toujours où elle va, et quand elle rentrera. Elle ne comprend pas ce qui a pu arriver :
« Aujourdhui, elle est partie faire les courses à lhypermarché plus éloigné, cest moins cher là-bas. On y allait souvent ensemble avec maman. Il paraît loin, mais en réalité ce nest pas plus dune heure aller-retour, » pense-t-elle en regardant lhorloge. « Déjà quatre heures quelle est partie. Jai faim… »
Elle dirige son fauteuil vers la cuisine. Elle fait chauffer de leau, sort un reste de steak haché du frigo. Elle mange, boit son thé.
Mais maman ne revient toujours pas. Elle nen peut plus, reprend le téléphone et essaie encore :
« Le mobile de votre correspondant est éteint ou hors zone de couverture », répète la voix robotique.
Capucine se glisse dans son lit, son téléphone caché sous loreiller. Les lumières restent allumées, la maison est angoissante sans sa maman.
Elle finit par sendormir, malgré tout.
***
Au petit matin, la lumière du soleil filtre à travers la fenêtre. Le lit de maman est fait.
Maman ! crie-t-elle en direction de lentrée.
Pas de réponse. Elle attrape encore le téléphone, appelle. Même voix étrangère, même silence métallique.
La peur monte, des larmes coulent de ses yeux.
***
Constantin rentre de la boulangerie du coin, là où tous les matins il achète des croissants frais. Chez eux, la journée commence toujours ainsi : sa mère prépare le café et lui va chercher les viennoiseries.
À trente ans, Constantin nest toujours pas marié. Les femmes ne le remarquent pas : il nest pas séduisant, il est maigre, souvent malade. Depuis son enfance, les hôpitaux rythment sa vie. Les médecins lui ont même annoncé adulte quil ne pourrait jamais avoir denfants. Il sy est résigné.
Dans lherbe dun square, il remarque un vieux téléphone brisé, probablement écrasé par une voiture. Ordinateurs et téléphones sont à la fois sa passion et son métier il est développeur et blogueur. Par curiosité professionnelle, il ramasse lappareil et le glisse dans sa poche.
« Il sest peut-être passé quelque chose », se dit-il. Il verra ça à la maison.
***
Après le petit déjeuner, il extrait la carte SIM et la met dans lun de ses téléphones. Presque tous les numéros enregistrés sont liés à la Sécurité Sociale, lhôpital mais le contact principal porte la mention « fille ».
Il hésite un instant et appelle :
Maman ! sexclame une petite voix enjouée.
Non, je ne suis pas ta maman, répond Constantin, un peu pris au dépourvu.
Où est maman ?
Je ne sais pas, jai trouvé un téléphone cassé, jai mis la carte dedans et jappelle.
Ma maman a disparu. Hier, elle est partie faire des courses et elle nest pas rentrée.
Et ton papa ? Ta mamie ?
Jai ni papa ni mamie. Seulement maman.
Comment tu tappelles ? demande Constantin, réalisant quil doit agir.
Capucine.
Moi, on mappelle tonton Constantin. Capucine, tu pourrais sortir et demander de laide aux voisins ?
Je peux pas sortir, mes jambes ne marchent pas. Et à côté, il ny a personne.
Attends, comment ça, tu ne peux pas marcher ?
Je suis née comme ça. Maman dit quil faut économiser, on me fera opérer.
Comment tu te déplaces ?
En fauteuil roulant.
Capucine, tu connais ton adresse ? demande-t-il, concentré.
Oui, rue Victor Hugo, numéro douze, appartement cinq.
Jarrive tout de suite, on va retrouver ta maman.
Il raccroche.
Nina, la mère de Constantin, entre dans sa chambre :
Que se passe-t-il, mon fils ?
Maman, jai trouvé un portable cassé, mis la SIM dans le mien Il y a une petite fille seule dans un appartement, elle est handicapée, na pas de famille. Jai eu son adresse. Je vais voir.
On y va ensemble ! dit-elle en commençant à shabiller.
Nina a élevé seule son fils, souvent malade, et comprend la vie difficile dune mère isolée avec un enfant vulnérable. Elle est à la retraite, et son fils gagne bien sa vie.
Ils commandent un taxi et partent aider lenfant.
***
Ils sonnent à linterphone.
Qui est-ce ? entend-on, la voix triste dune fillette.
Capucine, cest Constantin !
Entrez !
Ils montent. La porte de lappartement est déjà entrouverte.
Dans le salon, une fillette frêle en fauteuil roulant les regarde, les yeux emplis de tristesse :
Vous retrouverez ma maman ?
Comment sappelle-t-elle, ta maman ? demande aussitôt Constantin.
Hélène.
Et le nom de famille ?
Dupuis.
Attends, Constantin ! larrête sa mère, qui sadresse à la petite. Capucine, tu veux manger quelque chose ?
Oui, il y avait un steak dans le frigo, mais je lai mangé hier.
Très bien. Constantin, file à la supérette et achète de quoi déjeuner, tu sais ce quon prend.
Tout de suite ! répond-il en sortant.
***
Lorsquil revient, sa mère sest activée en cuisine et la table est déjà dressée.
Après le repas, Constantin se met à la recherche de la maman.
Il consulte un site dactualités locales pour les accidents de la veille.
« Sur lavenue du Parc, une femme fauchée par une Peugeot, hospitalisée dans un état grave », lit-il.
Il sort son téléphone, appelle lhôpital. Au troisième appel, on décroche :
Oui, une femme a été admise hier dans un état grave. Elle na pas encore repris connaissance.
Quel est son nom ?
Aucun papier, aucun téléphone na été trouvé sur elle. Êtes-vous de la famille ?
Disons je ne suis pas sûr.
Venez sur place.
Je connais ladresse, jarrive tout de suite.
Il raccroche, se tourne vers Capucine :
Tu as une photo de ta maman ?
Oui, dit-elle en attrapant un album. On a pris cette photo il ny a pas longtemps.
Quest-ce quelle est belle, ta maman !
Constantin prend une photo avec son mobile, sourit à la fillette :
Je file, on va la retrouver.
***
Hélène ouvre les yeux : plafond blanc, souvenirs diffus dune voiture qui fonce
Elle tente de bouger, la douleur la traverse. Une infirmière sapproche, demande doucement :
Vous êtes réveillée ?
Dun coup, le visage dHélène se fige de panique :
Ça fait combien de temps que je suis ici ?
Deux jours.
Ma fille est toute seule à la maison !
Hélène, calmez-vous Un jeune homme est passé hier, il a laissé son numéro, dit que votre téléphone a été écrasé.
Je dois appeler
Tout de suite !
Linfirmière appuie sur « fille », place le téléphone contre loreille dHélène. Elle entend :
Maman !
Ma Capucine ! Comment vas-tu ?
Tout va bien ! Mamie Nina et tonton Constantin passent me voir.
Quel tonton Constantin ?
Ne vous inquiétez pas madame, intervient un médecin venant dentrer. Sinon, jéteins le téléphone ! Laissez-moi vous examiner.
Je rappelle plus tard, crie Hélène, avant quon retire le téléphone.
Le médecin lausculte, donne ses consignes à linfirmière qui branche une perfusion.
Une fois le médecin sorti, Hélène supplie :
Je peux parler encore une minute avec ma fille ?
Le médecin linterdit, répond linfirmière, mais elle compose malgré tout.
Ma chérie
Hélène, je mappelle Nina, dit une voix inconnue. Mon fils a retrouvé votre téléphone. Grâce à la carte SIM, il a pu aider votre fille et vous retrouver. Je suis retraitée, je garde Capucine le temps que vous alliez mieux. Ne vous inquiétez pas ! Je vous la passe.
Maman, ne tinquiète pas et guéris vite ! dit la petite voix de sa fille.
Écoute mamie, ma chérie ! sétouffe Hélène, émue.
On raccroche, madame ! gronde linfirmière.
***
Le lendemain, Hélène est transférée en chambre commune, et le soir on frappe.
Madame Dupuis, vous avez de la visite.
Elle na pas le temps de sétonner. Un jeune homme entre, maigre, au visage banal :
Bonjour Hélène, moi cest Constantin, sourit-il. Jespère que tu ne men voudras pas de te tutoyer.
Pas du tout.
Il pose un grand sac sur la table :
Ma mère a préparé quelques affaires pour toi.
Constantin je ne sais même pas qui vous êtes, murmure-t-elle, troublée.
Jai juste trouvé ton téléphone écrasé. Jai pu contacter ta fille grâce à la carte SIM. Puis je tai cherchée.
Et ma Capucine ?
Attends
Il attrape le téléphone dHélène, le règle rapidement.
Voilà !
Hélène voit alors le visage de sa fille à lécran.
Maman ! Tu as mal ?
Non, ma chérie, ça va déjà mieux. Et toi ?
Cest mamie Nina qui vient me voir !
Longuement, la malade discute avec sa fille, pendant que Constantin attend sagement. Ensuite, Hélène baisse la tête :
Je vous dois une fière chandelle.
Allons, Hélène ! Et tu peux me tutoyer.
Merci, Constantin.
Je vais te montrer comment recharger ce téléphone, cest très simple.
***
Deux semaines passent.
Le responsable de laccident vient en personne à lhôpital apporter un dédommagement de 20 000 euros et laccompagnement dun avocat.
Dès le lendemain, Hélène quitte lhôpital. Constantin vient la chercher pour la ramener chez elle.
Maman ! crie la petite, ravie.
Elle semble sur le point de bondir de son fauteuil roulant. Hélène sassoit à côté delle, étreint sa fille et fond en larmes de bonheur.
Elle sapproche de la dame âgée :
Merci, madame Nina !
Allons, Hélène, Capucine est presque devenue ma petite-fille, soupire Nina.
Madame Nina, lauteur de laccident ma donné de largent, dit Hélène en posant lenveloppe sur la table. Prenez-le, je veux vous remercier
Garde cet argent ! tranche la vieille dame. Nous ne serons pas malheureux sans, tu dois soigner ta Capucine. Constantin a déjà pris contact avec une clinique.
Maman ! sexclame Capucine, tonton Constantin a dit quon va aller à lhôpital et marcher avec mes jambes.
***
Hélène et sa fille partent donc deux semaines en clinique. On place des broches. Trois mois plus tard, retour en soins. Il faudra répéter cela encore lannée suivante, puis une dernière fois dans deux ans. Au bout de trois ans, après trois opérations et une rééducation, les médecins promettent à Capucine quelle marchera.
Pour linstant, elle se déplace toujours en fauteuil roulant, même si les broches la gênent.
Mais le destin semble vouloir mettre à lépreuve cette famille recomposée : Nina, laïeule, fait un malaise cardiaque et se retrouve hospitalisée.
Hélène passe trois nuits à veiller la vieille dame devenue chère à son cœur, ne rentre à la maison que pour préparer le repas et dormir un peu. La nuit, cest Constantin qui veille Capucine.
Au quatrième matin, Nina ouvre enfin les yeux, son regard cherche longuement Hélène assise à ses côtés, puis murmure :
Ma chérie, il me reste peu de temps ici-bas… Épouse mon Constantin. Cest un homme droit. Ensemble, vous aiderez Capucine à se mettre debout.
Madame Nina, mais il ne voudra jamais de moi
Bien sûr quil voudra, réplique la vieille dame dans un sourire. Jen suis sûre.
***
Une grand-mère tient la main dune grande fillette à cartable et bouquet de fleurs. Si Capucine nétait pas si grande, on la croirait en CP.
Mais cest bien sa première rentrée en présentiel, en classe de CM1. Les trois premières années, elle a suivi lécole à domicile. Elle a eu de très bons résultats. C’est aujourd’hui qu’elle entre à lécole sur ses propres jambes.
Mamie, jai un peu peur
Mais non Capucine, tu as déjà dix ans ! Et regarde, papa et maman arrivent.
Ma chérie, pourquoi tu ne souris pas ? demande Hélène.
Elle a peur daller à lécole, confie Nina.
Donne-moi la main ! lance Constantin, en lui tendant la sienne. En avant !
Avec toi, papa, jai plus du tout peur, sillumine Capucine.
Et tous, en riant et bavardant, se dirigent vers lécole, heureux de traverser la vie, ensemble.






